Prologue
— Mais je te dis que c’est un prince ! C’est nul les princesses.
— Bah, Jean ! Pas un prince ! C’est une princesse que tu vas sauver dans le château…
— Chantale, laissez-le jouer comme il veut. Il est encore petit.
— Écoutez Agathe, justement, c’est mon fils et c’est un petit garçon.
Les Lego étaient étalés sur le parquet. J’avais érigé sur la table basse du salon ce qui pour moi était une tour imprenable. À l’intérieur, la figurine d’un petit bonhomme blond. Une autre figurine, un bonhomme aux cheveux noirs, moi, chevauchait sur le parquet. Des épreuves, beaucoup, il devra frôler la mort, errer dans les bois sombres et se méfier des sorciers avant d’atteindre son prince.
J’ai compris plus tard.
Dans la cour de l’école quand Christophe m’a dit de dégager parce qu’il voulait pas de pédé dans l’équipe.
À son anniversaire, quand Julie m’a dit que je pouvais l’embrasser parce que, avec moi, ça comptait pas.
Alors arriva l’autocensure.
Dire « C’est vrai qu’elle est belle Mélanie, on pourrait essayer de regarder sous sa jupe ! ».
Penser : « Vincent, c’est sous ton short que je veux regarder ».
Le collège, sauvé par mes bonnes notes et surtout sauvé par plus efféminé que moi. Je sais qu’ils se doutaient, qu’ils étaient mal à l’aise. Oh, jamais rien de frontal, aucune violence physique, quelques sous-entendus et une certitude.
Les filles me racontaient tous leurs secrets, les garçons m’évitaient.
À la maison, une mère inquiète, un père qui ne voit rien et une sœur qui a compris mais qui ne dit rien. Et moi qui ne sais pas comment vivre. Beaucoup de silences.
Fixer le carrelage écaillé dans le vestiaire collectif du collège. Résister, lutter pour ne pas tourner la tête, pour ne pas apercevoir la peau de Vincent dont on disait qu’il avait déjà des poils. Me réfugier chez ma grand-mère, Agathe, quand Vincent m’a dit « Dégage Jean, je suis pas un sale pédé moi. »
La tasse de chocolat chaud, mes devoirs faites sur la table en formica de la cuisine à côté du livret de mots-fléchés.
— Plus tard, Jean. Plus tard, tu trouveras des garçons comme toi.
Elle avait raison. Il y en a eu. Beaucoup. Trop ? Non. Ce qu’il fallait. Ils ont traversé ma vie et mon corps. J’en ai oublié beaucoup, connu très peu, aimé encore moins.
A tous les garçons anonymes que j'ai croisés, souvent trop vite.
Et surtout à ceux pour lesquels je n'ai pas été à la hauteur.
💬 Commentaires 2
On sent bien l'étranger de découvrir après les autres qui on est (ou qui on est sencé être).
Ca donne envie de lire la suite