La dernière tue
Je sais comment je vais mourir. Le café ne chasse plus cette ambiance poisseuse de cauchemar. Toute la journée, je baigne dans cette certitude : je mourrai à cause de lui. Mais je ne peux rien y faire, c’est le plus tragique. Ou… si, je pourrais tenter quelque chose, mais ce serait encore plus terrible que de disparaître. Alors, j’attends.
À partir de mon réveil, tout n’est plus qu’une distraction. Cette phrase revient régulièrement me hanter : « Toutes les heures blessent, la dernière tue. » Heureusement, il y a toujours un moment où j’accepte. Après tout, il faut bien mourir.
Mais quand je rentre chez moi, que je retrouve mon fils et sa nounou, tout mon être regimbe et se révolte à nouveau. Non ! Non ! Pas comme ça !
Chaque jour, tout recommence : cauchemar, café, travail, mon fils.
Depuis cinq ans, j’ai un rituel : je pose mon téléphone dans l’entrée. Mes collaborateurs le savent : chez moi, je ne suis plus joignable de 18 h à 22 h. Je me consacre à lui. Tout le reste du temps, je le sacrifie à ma société. « Thèbes Immobilier ». J’avais des rêves de grandeur, il y a vingt ans. Alors ces quelques heures, elles sont dédiées à mon fils. Il n’a plus que moi. Moi, je n’ai plus que lui. Je me demande si… est-ce que sa mère fait également ce rêve ? Est-ce qu’elle culpabilise, au moins ?
Les cinq années sont devenues vingt. Toujours le même cycle.
Mon fils est un homme, désormais. Il gère de plus en plus de dossiers. Malgré ses colères subites, mon DG le respecte. Alors, je lâche du lest. Quand je regarde mon fils si grand, si fier, mes certitudes nocturnes paraissent inconsistantes.
Il est secret sur sa vie amoureuse. C’est de ma faute sûrement. Je lui ai donné une image trop pitoyable. Cependant, il m’a confié voir quelqu’un. Sans plus. Il ne m’avait jamais parlé d’une femme jusqu’à présent. Je ne voulais pas le brusquer, alors je me suis renseigné auprès de mon DG. Il m’a juste indiqué que mon fils avait fait une rencontre sur le net. Une femme plus âgée dont il ne connaissait que le pseudo : Sérendipythie. Mystérieux et poétique, de quoi troubler un jeune homme.
J’ai les clés de chez lui, comme il a conservé les clés de chez nous. Rien d’extraordinaire, donc, à lui déposer un dossier important. Il était nu dans le salon, souriant. Je n’ai pas eu le temps de m’annoncer que la femme est sortie de la chambre, nue également.
La dernière fois qu’elle avait vu mon fils, il avait deux semaines.
Mon cerveau met du temps à corriger : « notre fils ».
Ma bouche n’a pas retenu son cri. Jusqu’à cet instant, cette seconde, j’espérais encore éviter la mort. Je pensais, absurdement, que mon fils aurait une bonne raison. Que ce serait un malentendu. J’avais surtout peur pour lui. Comment vivrait-il avec ça sur la conscience ? Je croyais que mon amour avait conjuré ce cauchemar.
En poussant ce cri dément, j’ai réalisé que c’est la vérité que j’aurais voulu empêcher : « Ta mère ! C’est ta mère ! »
J’ai vu Jocaste ouvrir la bouche, les yeux, se couvrir les seins, le sexe, j’ai vu notre fils immobile, puis se lever et se diriger vers mon hurlement et saisir quelque chose et se jeter sur moi pour me faire taire.
💬 Commentaires 9
C'est assez surprenant ;)
La première phrase reste la meilleure de ton texte... je me demande pourquoi...
Ouais je te fais chier ici aussi mouhahah :D