Quand le destin joue dans sa cuisine
« Je sais comment je vais mourir, et ce ne sera sûrement pas comme ça !
Comment il a dit ? Désintégré ? Un truc lâche, n’importe quoi, les yeux, les reins, n’importe quoi, une hémorragie et pff, tout suit. Le cancer, je connais. Anne-Marie… D’abord un bouton, presque insignifiant, une opération, un petit traitement, on reprend sa vie en faisant ouf. Puis, plus tard, sans prévenir, un autre, cancer du sein, retraitements, chimio, rayons, tout le bataclan, le Daniel fronçait des sourcils, Anne-Marie s’accrochait à un pauvre sourire. Rémission, il hochait de la tête en nous poussant hors de son service, nous on n’avait d’yeux que pour l’espoir. Qu’a pas duré. Estomac, et là rien ne va plus, la cavalcade dans les tuyaux internes, débandade, douleur et insoutenable. Elle ne méritait pas ça. Je ne suis pas un héros. Anne-Marie était un héros. Les femmes ont toujours été plus fortes que les hommes. À la fin, elle hurlait, il a fallu l’endormir. J’avais presque plus mal qu’elle, l’impuissance est bardée de flèches. Sédation profonde, définitive. Un au revoir qui n’en a pas été. La torture devrait être interdite. Même les dieux ne devraient pas être autorisés à torturer ainsi, c’est inhumain.
On sait pourtant qu’il faudra mourir. Ça vient toujours trop vite, et pour les autres, et puis pour soi. D’après lui, je suis déjà un miracle ambulant, il n’y aurait que le cœur et la peau d’encore bons. Entre quelques minutes et quelques semaines. Petites semaines. Pour ne pas dire quelques jours. On a des amis, de l’argent, c’est toute une vie et on s’aperçoit qu’ils ne servent à rien. Une goutte d’huile qui coince et l’engrenage se fend. À quoi sert l’oncologie si ce n’est à vaincre les cancers ? Daniel, j’aurais presque dit mon meilleur ami. Parrain de notre Caroline, et moi parrain de son Martial. Les fêtes de famille, pas l’un sans l’autre, les baptêmes, communions, mariages. Le mariage de Martial, tout le gratin, tu parles, un fils de ponte promis à encore un plus bel avenir que son père, avec une héritière de labos ayant pignon sur la place mondiale, c’était fastes and fastueux. Caroline refuse de se marier et Alexis rabâche qu’il n’a pas le temps pour ça. Et puis, il n’y a plus leur mère. Je ne suis pas un héros, je n’ai pas envie de le devenir, j’ai toujours pensé que courte et bonne était une meilleure option que longue et insipide. Mets tes affaires en ordre, qu’il m’a dit. Pas besoin, elles le sont. Alexis a déjà les deux pieds dans mon bureau, il s’en tirera mieux qu’il ne le croit. Pour les tableaux à la banque, ils se débrouilleront. Le reste est déjà partagé. Ils sont intelligents, ils sauront taire ce qu’il faut, vendre s’il faut, prendre les meilleures décisions. Ce n’est pas un souci. Non, le souci présent, c’est de pas crever comme un chien sur un lit aseptisé !
Une fin rapide et sans douleur. Si le cœur s’arrête avant le reste, je suis bon. Condamné pour condamné, tant qu’on a la liberté… Tu es encore autonome, profites-en. Son dernier conseil. Sensé, acceptable. Ses patchs ont l’air efficace, je ne me sens pas trop mal. Trois jours avant de revenir les changer. Trois jours à moi. Les paysans se pendent, les flics se font sauter le caisson, chacun selon ses moyens. Je pourrais faire comme les flics, mais je ne suis vraiment pas un héros, même pas par nécessité. Le train, paraît que c’est le mieux. Alors, là, pour le coup, je serais désintégré… C’est même pas drôle, non, dégoûtant. En dernier ressort seulement. Voler a toujours été mon rêve. L’avion, je connais, c’est pas ça, j’ai passé mon brevet parce que je le croyais, c’est pas ça, le vent qui siffle la vitesse, la sensation de n’être plus rattaché à rien, je ne vois qu’une solution. Un pont. J’aurais voulu voler comme les oiseaux, à l’horizontale, mais ça semble compliqué. Un drone ? Avec un crocorapace, comme disent les enfants. Un ptérosaure, c’est le nom employé par les médias, ils enlèveraient jusqu’à deux cents kilos, mais pas tout à fait au point. La mort aurait pu attendre un peu. Alors, Millau ? Le pont du Gard, quand on était jeunes on pouvait se balader tout en haut, j’ai pas souvenir d’une hauteur à faire rêver. Le Golden Gate, un peu loin. Le pont de Normand… Arhhrg… Lâchez-moi ! Reposez-moi ! Aaahhh… Nooo ».
Le professeur Daniel Cémantire se relâcha dans son fauteuil de cuir, la voix de son ami Bernard encore dans les oreilles, un sourire naissant au bord des lèvres. Il repensa aux paroles des pompiers.
« On vous a appelé parce qu’on a trouvé des papiers qui disaient qu’il sortait de chez vous. C’est un ptérosaure qui l’a happé près du stade. Apparemment, l’engin n’avait pas rentré ses câbles qui pendaient et ont accroché votre patient. Il l’a tracté sur au moins trois cents mètres, à trente mètres de hauteur. Jusqu’au pylône où il s’est enroulé. On a retrouvé le drone et votre patient désintégrés. Du sang partout, des morceaux des deux dans un rayon de cinquante mètres. Le choc a dû être violent. Ces drones, paraît qu’ils peuvent voler à plus de cent kilomètres/heure. »
Il rangea le patch enregistreur dans une enveloppe, patch imitant les patchs distributeurs de morphine et que sa fille psychiatre lui avait demandé de poser sur un patient afin d’étudier le comportement psychologique des personnes à l’annonce d’une maladie grave, si possible quelqu’un ayant l’habitude de parler tout seul. Bernard était ainsi, surtout depuis la mort de sa femme.
💬 Commentaires 25
Très bon texte !
George
Ça ajoute une petite amertume à ce texte noir !
Je me dis qu'une bonne dose de médicaments ferait bien l'affaire... C'est en tout cas ce que j'utiliserais, moi ;)
Tu démarres bien avec ce premier texte !
L'aide à la fin de vie est presque en place...