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Ma femme m’a réveillé dans la nuit noire : c’est le pire de la nuit quand l’introspection se glisse dans l’âme et qu’une panique sourde et aveugle grandit dans une progression dramatique. En réalité c’est quand tu t’es goinfré au dîner… Mais bon, c’est moins poétique dit comme ça.
— Laurent, tu ne m’aimes plus !
— Hein ? C’est quoi ce binz ? Tu m’as fait peur ! Quelle heure il est ?
— C’est grave !
— C’est pas croyable ! Je dormais là !
— Je me sens trop mal ! J’ai mal au cœur, je ne peux plus respirer… Je suis en panique et toi… Toi…
— Mais bordel, je bosse demain… heu ce matin ! Je vais encore avoir la tête dans le…
— Laurent ! Je te préviens, je t’aurais prévenu… Je vais faire une crise !
Alors les crises de la Maryse c’est quelque chose. Au début ça allait, une targette ou un aller-retour et c’était réglé. Mais c’est interdit maintenant, c’est puni par la loi.
Une bonne besogne ? Non plus. Le « devoir conjugal » a été rebaptisé « viol ».
Il reste quoi ? La marge de manœuvre est faible. Une partie de canasta, je ne vois rien d’autre, j’ai beau chercher.
— Laurent, c’est atroce. Mon âme se déchire, je perds mes repères, je me disloque…
— Tu veux un laxatif ?
— NON !
— Un Doliprane ?
— NON !
— Un Spasfon ?
— NON !
Elle me regarde avec des yeux de folle furieuse, c’est flippant. Elle attend quelque chose de moi manifestement, j’ai l’intuition de ces choses-là, je suis fin psychologue, tout dans la nuance et la réflexion… Mais avec les femmes et leur cerveau malade… comment dire… C’est au-delà d’une analyse cartésienne.
— Tu veux une saucisse dans du pain ?
— Laurent ! Je suis au bord du gouffre, je sombre dans un abîme de douleur !
— Bababa… Faut arrêter de lire des trucs qui font peur… Tu lis quoi en ce moment ?
— Tu ne m’aimes plus ! Pourquoi ? Pourquoi ?
— Bah pour ça… Comment tu veux… Mais regarde un peu… C’est une vie ça ? J’en deviens guedin !
— Laurent ! J’appelle au secours, je me noie et tout ce que tu trouves à me dire…
— Mais j’ai pas de bouée bordel ! On est pas dans un bateau ! Tu veux un mojito ?
— Heu… Oui, tiens… ça me fera du bien !
— Alcoolique !
— La faute à qui ? Je ne suis plus sûre de rien. Mon univers s’effondre !
Et la voilà qui sirote son élixir à petite goulée, toute tremblante, la respiration haletante, le visage crispé. Elle me regarde sans me voir… J’ai trop sommeil, je fermerai bien les yeux, juste une seconde…
— Laurent !
— Hein ? C’est quoi ? J’ai rien fait ! C’est pas moi !
— Pourquoi tu ne m’aimes plus ?
— Pourquoi tu dis ça ? Je ne t’ai jamais aimé… On ne peut pas aimer les gens quand on y pense. On est forcément déçu, alors c’est pas la peine d’investir sentimentalement. C’est pas rentable.
— Tu me dis quoi ?
— Rien ! Faut dormir maintenant. On y verra plus clair demain. Il fera jour.
— Laurent !
— Mais quoi ?
— Dis moi que tu m’aimes !
— Même si c’est mentir ?
— Même ! J’en ai besoin.
— Après tu me fous la paix et je peux dormir ?
— Oui !
— Promis ?
— Promis !
— Juré ?
— Ne m’agace pas ! Tu es pire qu’un gosse ! Je croirais entendre la petite.
— OK OK… Je… nan… c’est trop…
— Pourquoi tu ris comme ça ? Attends, tu te fous de ma gueule, en plus ?
— Nan… c’est nerveux… C’est pas…
— Laurent !
— Attends, il me vient une idée… Tu préfères pas qu’on divorce ? Ce serait plus simple nan ?
— On est pas mariés connard !
— C’est pas faux. Je ne sais plus ce que je dis… Je perds la boule par ta faute.
Heureusement le rhum faisait effet et la Maryse consentit à se mettre au lit.
— Laurent ?
— Quoi encore ?
— Tu en aimes une autre ?
— Tu me prends pour un con, c’est ça ?
— Pourquoi tu dis ça ?
— Juste une impression. Dors, je le veux !
— Tes trucs Jedi, ça ne marche pas sur moi !
— Tu veux un calinou ?
— Oui.
***
— Lorenzo !
— Quoi ? Oh putain, tu m’as fait peur !
— Tu dors au boulot maintenant ? Alors tu m’auras tout fait ! Mais il n’y a pas de limite avec toi ?
— Nan attends, je me suis amélioré : je ne photocopie plus ma bite.
— C’est vrai…
— Je ne mate plus de porno.
— C’est vrai.
— Je suis là et pas au golf.
— C’est vrai.
— Il y a du mieux, nan ?
— Vu comme ça…
— C’est la faute de ma femme.
— Ah bon ?
— Elle est dingue la pauvre. Elle croit que je ne l’aime plus.
— Et c’est vrai ?
— Je ne l’ai jamais aimée. J’avais besoin pour devenir Belge.
— T’es une crapule, tu sais ça ?
— C’est la faute de la société. Ça se plaide.
— Mmm… Arbeit ! Arbeit ! Ah, les Français…
— Ouais… Comme tu dis.
Bzzzz !
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