Ch. 01
En contrebas, dans un lit de roseaux qui s'étire vers l'aval, un cocon ocre, du volume d'une petite habitation, dérive. Sa forme, sa luminescence mate et profonde, cette manière de glisser lentement à fleur de l'eau, ses flancs courbés d'un grand animal marin, ne laissent aucun doute ; elles sont de retour.
Lioramir cavale jusqu'à moi, sa mèche sombre balaie son front, son maillot flotte par dessus son pantalon. Avec son petit gabarit, il semble voler sur la lande. Je remarque, comme toujours, comment son regard cherche le mien en premier, avant de dire quoi que ce soit. Il a au fond des yeux l'excitation des découvertes.
« Au-dessus des pierres, là-bas, pff, au-dessus des pierres ! lâche-t-il, essoufflé.
— T'as posé un repère contre les roches pour voir ? lui demande-je.
— Juste une pierre !
— Et alors ?
— Dix centimètres, facile ! Je croyais ce matin que le niveau de l'eau redescendait mais il est clair maintenant qu'elle a repris son ascension. Dix centimètres en quelques heures. Oran, tu as déjà vu ça ?
— Jamais.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Il y a une différence entre savoir qu'une chose peut arriver et la sentir pour de vrai dans ses jambes. Là, je la sens. Un froid qui n'a rien à voir avec le vent qui remonte depuis le sol, depuis l'eau peut-être, et qui s'installe quelque part entre le ventre et la gorge. Dix centimètres. J'ai connu les crues de printemps, celles qui arrivent en grondant depuis le nord. J'ai connu la grande montée de mes seize ans, quand l'eau avait englouti les enclos jusqu'aux clôtures et que mon père avait dormi trois nuits sur le toit de la grange. On en parlait encore des années après, comme d'une anomalie, quelque chose qui n'arrive qu'une fois. Mais ça, une montée lente et continue depuis des mois, je n'arrive toujours pas à y croire vraiment. Et ce chiffre maintenant, dix.
Je sens le regard de Lioramir sur le côté de mon visage. Je ne me retourne pas. Je voudrais avoir quelque chose de solide à poser entre nous et cette montée. Mais je n'ai rien. Juste ce froid et le souvenir de mon père sur son toit qui tourne encore.
En contrebas, le cocon dérive toujours, loin au-dessus des fruitiers qui peuplaient autrefois le fond de cette cuvette devenue un immense lac. Partout où se pose mon regard, le soleil s'émiette en milliers de paillettes d'argent sur la surface lisse et me force à plisser les yeux. Seuls à l'horizon, les sommets des collines sur lesquels les bergers emmenaient paître les animaux, pointent encore au-dessus des flots. Pour combien de temps ? Mon village, situé dans la plaine, avait été l'un des premiers touchés. J'avais trouvé refuge ici pour quelques semaines seulement, pensais-je alors, puis lorsque la montée des eaux avait ralenti, caressé même l'espoir de regagner la terre qui m'avait vu naître. Mais les dernières heures confirmaient ce que les jours précédents avaient laissé entrevoir, l'eau gagnait à nouveau du terrain, noyant mes rêves. À l'horizon, le chapelet d'îles se réduisait. J'en comptais douze il y a trois jours, neuf ce matin. Il nous faudrait sous peu quitter ce refuge et repartir à l'assaut de la chaîne de montagne. Selon les cartes, ses sommets atteignaient les nuages et nous promettaient la sécurité. Ensuite ? Je n'en savais rien.
« Oran ? hésite Lioramir.
— Oui ?
— Tes lèvres restent closes, mais tes yeux.. Dis-moi, à quoi penses-tu ? »
À cette fichue eau qui n'en finit pas de tout nous prendre, au soleil qui brille encore et que je voudrais mettre en berne, au ciel qui ne montre rien, pas même un signe, à la vie ordinaire disparue, à notre fuite vers des terres inhospitalières. À notre fin, surement.
« Que la journée est belle, lui réponds-je plutôt. Le vent à chassé les brumes matinales, on voit jusqu'au loin. »
Il reste silencieux mais me lance un de ses regards qui perce mes défenses. Je mens, il le sait. Il le sait, mais ne dit rien. Ses doigts caressent les miens, je les serre doucement. Que je me sens petit.
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