Deux Cent Trois Étages

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 1860 mots

Margot se réveilla un peu avant le lever du soleil, aux premières lueurs du jour.

Elle ressentait une douleur sourde et familière dans les pieds. Juste les souvenirs de la journée d’hier.

Elle resta allongée une minute, les yeux ouverts dans le noir, respirant lentement, puis elle se dit que si ses pieds protestaient, c'est qu'ils étaient encore là, qu'ils avaient tenu le choc, et que par conséquent, elle pouvait encore marcher. Alors elle se leva et s'étira, sentant ses muscles se réveiller.

Elle sourit.

Après une préparation rapide, elle enfila ses bottes de cuir et ajusta sa tresse avec une précision militaire. Comme ces trois dernières semaines, la première tâche de sa journée ne serait pas de courir partout, mais de comprendre l'échelle de ce qu'elle allait gérer.

Margot savait déjà comment fonctionnait le sommet de la tour. Elle avait évolué dans les appartements de la Princesse depuis l'enfance étant sa servante personnelle. Et elle en avait la responsabilité depuis des années maintenant. Elle connaissait chaque recoin, chaque préférence, chaque détail du budget, du personnel, de la logistique. Elle n'était pas une débutante. Mais elle devait élargir son champ de vision.

Pour cela, elle commençait chacune de ses journées par sa tournée d’exploration.

Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit et sortit.

 

***

La Tournée d’Exploration

Arrivée au pied du gracieux escalier de marbre qui descendait de la rotonde donnant accès aux appartements de la Princesse et à leurs jardins qui occupaient l’immense sommet de la tour, elle marqua une pause.

L'Aile Résidentielle, à cette heure, appartenait aux fantômes et aux serviteurs de nuit. Les couloirs étaient encore silencieux, éclairés par la lumière tamisée des éclairages intégrés aux murs. L'air sentait le bois frais et le jasmin, cette odeur constante du palais qui semblait dire : « Tout va bien. Tout est en ordre. »

L'Aile Résidentielle n'était pas une simple dépendance du palais. Le secteur Nord en constituait le corps de bâtiment principal, de forme allongée et dont la hauteur allait croissant jusqu’à son extrémité Sud où il rejoignait la tour.

Elle commença par les sous-sols. Pas pour inspecter chaque tuyau, mais pour vérifier les flux. Les trente niveaux de sous-sols étaient le cœur battant de l’Aile : les réserves, les machines, les systèmes de traitement de l'eau et de l'air, les archives matérielles, les ateliers de réparation, les parkings des véhicules de service, les entrepôts de nourriture, les cuves de stockage. Là, les automates autonomes de nettoyage, de transport et de maintenance opéraient en silence, gérés par les IA qui optimisaient les trajets, les stocks, l’utilisation et la production de l’énergie. Comme toutes les Ailes du palais, l’Aile Résidentielle était énergétiquement autonome et avait sa propre Génératrice.

Seules quelques équipes humaines parcouraient ces endroits et assuraient les rares interventions qui requéraient leur présence. Elle salua des techniciens de nuit, ces hommes et ces femmes silencieux qui veillaient sur les entrailles du palais pendant que les étages dormaient ou travaillaient. Elle vérifia les stocks, les niveaux des cuves, l'état des filtres. Tout fonctionnait.

Elle prit son pad d’administratrice et accéda aux menus sans fin de la surveillance en temp réel des fonctions vitales de l’Aile. La page de synthèse lui confirma ses observations : « Nominal. Automates de maintenance en position. Stocks à 98%. Ascenseurs opérationnels à 100%. Aucune anomalie détectée par les IA de gestion des flux. »

Margot hocha la tête. C'était ce qu'elle attendait. La technologie faisait le gros du travail invisible. Son rôle, à elle, était de superviser les humains, de coordonner les équipes, de s'assurer que tout fonctionnait

Elle remonta, étage par étage, non pas pour inspecter chaque appartement, mais pour « sentir » les flux. Elle visita des sections de chacune des quatre catégories, de A à D. Partout, elle vit l'efficacité. Les chefs d'étage, les responsables de section, les cuisiniers, les jardiniers, les techniciens. Tous étaient à leur poste, tous étaient compétents. Les automates nettoyaient les couloirs, les IA géraient les réservations, les ascenseurs transportaient les résidents. Les équipes travaillaient, assistées par les automates de maintenance et les IA de gestion logistique qui opéraient dans les coulisses, invisibles et efficaces. Margot ne vit pas de chaos. Elle vit une machine bien huilée.

Plus loin encore dans les couloirs et toujours plus haut dans les étages… Etages de réception, de salons, de salles de banquet, de bureaux, d’appartements regroupés par catégories. De ceux, modestes mais confortables, des catégories D pour les personnels, aux suites princières des catégories A dont chacune était un monde, avec son propre personnel attitré, ses propres salons, chambres et salles à mangers.

Les plans, les chiffres et les données de toutes sortes déferlaient comme des vagues à sa demande sur son pad : cinquante appartements ici, quatre-vingts là, cent vingt plus haut. Douze serviteurs par étage pour les catégories B, trois cuisiniers par tranche de cent résidents D, deux techniciens par section... Le personnel de l'Aile était une armée, et elle en était le futur commandant. Douze cent soixante personnes pour faire fonctionner tout cela…

Quelque part au milieu du cinquante et unième étage du secteur Nord, Margot inspira profondément, et elle continua à marcher. D'un pas régulier, mesuré, celui d'une femme qui prend la mesure d'un territoire.

Puis elle attaqua la tour.

Les étages défilèrent. Soixante-dix, quatre-vingts, cent. Les appartements de catégorie B, ceux des ambassadeurs résidents et des officiers supérieurs, étaient spacieux, lumineux, avec des vues plongeantes sur les jardins du palais. Plus haut encore, les catégories A, les suites pour les hôtes de marque, les dignitaires en séjour, les chefs d'État en visite.

Margot ne pouvait pas tout voir. Elle le savait. Deux cent trois étages, mille appartements, douze cent soixante personnes. Même en marchant douze heures par jour, il lui faudrait un mois pour tout parcourir. Mais depuis quinze jours maintenant elle tenait à consacrer une partie du début de chaque matinée à sa tournée d’exploration. Pour sentir. Pour comprendre l'immensité de ce qu'elle allait devoir gérer. Pour rencontrer les responsables clés. Pour poser des questions et apprendre.

 

***

Le Cent Soixante-Dixième étage

Vers le cent soixante-dixième étage, elle s'arrêta. Cela faisait près de deux heures qu’elle parcourait l’Aile, prenant des notes sur son pad, dictant des mémos.

Elle s'adossa contre une baie vitrée qui donnait sur la capitale. De là-haut, si loin que la ville semblait une maquette qui s’étalait en contrebas, elle regarda par la fenêtre. Le soleil du matin dorait les toits du palais et les jardins. Les fontaines, d'ici, n'étaient que des points brillants dans l'herbe des parterres.

Elle resta là un instant, le front contre la vitre froide, et elle laissa la panique monter. Pas pour la combattre, mais pour la regarder en face.

« Mille appartements. Douze cent soixante personnes. Quatre cent quarante-deux millions d’Ecus par an... » pensa-t-elle.

Un rire sortit doucement de sa gorge, dans le couloir vide du cent soixante-dixième étage. Elle riait d'elle-même, de son pad qui débordait d’un flot de données continu, de ses pieds douloureux, de sa tresse maintenant en désordre, de l'absurdité de ces informations, de la hauteur insensée de l’étage de cette tour où elle se trouvait.

« Dix ans, j'avais dix ans quand on m'a affectée au service de la Princesse. Elle en avait sept. » murmura-t-elle intérieurement.

Elle se revit, petite fille aux cheveux blonds en bataille, les mains tremblantes, devant la porte de la chambre de la petite Sylvie. Elle se souvenait de la peur, de l'émotion, de la sensation d'être trop petite pour un rôle si grand. Et elle se souvenait du sourire de la petite fille, qui l'avait prise par la main et lui avait dit : « Ne t'inquiète pas, Margot. On va jouer ensemble. »

Depuis ce jour, elle n'avait jamais quitté la Princesse. Elle avait grandi avec elle, appris avec elle, pleuré avec elle, ri avec elle. Elle avait été la servante, la confidente, la gardienne, la grande sœur de substitution. Et maintenant, elle était la Chambellane.

Elle posa la main sur la vitre froide.

Là-bas, au loin, le soleil du matin dorait la périphérie Nord de la cité, au-delà des jardins suspendus et des tours de cristal. C’était où se trouvaient les domaines de sa famille, les De la Tour. Une petite noblesse dont le nom était lié aux destinées des souverains de Sylvaria depuis plus de mille ans.

Son regard se perdit dans le lointain, traversant les siècles. D’illustres ancêtres fondateurs, chevaliers, ou capitaines qui s’étaient couverts de gloire lors de l’expédition de la Flotte de Feu, la seconde à avoir été dépêchée au secours du royaume de Valoria alors réduit à la dernière extrémité. Leurs hauts faits leur avaient valu d’être attachés au service personnel des souverains de Sylvaria, de recevoir des titres, des terres et d’être anoblis en recevant un nom de famille qui témoignerait de ce qu’ils avaient accompli : De la Tour.

Elle était leur descendante, une De la Tour, toujours au service personnel de la famille royale. Elle portait leur sang, leur nom, leur devoir.

Elle regarda à nouveau la ville, les terres de sa famille au loin, et elle sentit le poids de la responsabilité et de l’héritage s’abattre sur ses épaules.

Envers la famille royale, envers la Princesse, et envers sa propre famille.

Elle ferma les yeux, gagnée par un sentiment de fierté et de reconnaissance.

C'était la première fois de sa vie où elle se rendait compte qu'elle pourrait avoir un rôle à jouer. Sa place à elle. Pas juste celle d’une servante, mais celle d’une responsable, d’une gardienne et, oui, d’une héritière.

Un sentiment de continuité.

Elle était le maillon suivant d’une longue chaîne.

Elle rouvrit les yeux, et un sourire se dessina sur ses lèvres. Elle regarda la ville, le soleil, les terres de sa famille, et elle sentit l'ampleur du temps qui avait passé. Mille ans de fidélité. Dix-huit ans de service. Des moments de joie, des moments de douleur.

Mais elle mesurait aussi l’ampleur du temps qui s’offrait à elle, à l’échelle du lointain horizon bleuté qui s’offrait à elle. Des années, des décennies.

« Qui sait ce qu'il permettra d'accomplir ? Qui sait ce que vont accomplir la Princesse et le Prince ? Avec toutes ces personnes qui leur font confiance, et avec moi… » pensa-t-elle.

Elle renoua sa tresse d'un geste rapide et sourit.

Elle n'était plus la petite fille de dix ans, tremblante et effrayée. Elle était la Chambellane. Elle était Dame Margot De la Tour. Elle était la gardienne de la Princesse. Et elle était la Gardienne d’une tour de deux cent trois étages.

Jamais une De la Tour n’avait autant justifié son nom qu’elle. Littéralement.

Elle rit à nouveau doucement, un rire franc, clair.

Il y avait la liste des invités du premier déjeuner officiel du couple princier à préparer.

Il y avait un appel à passer à Dame Elara, la Grande Chambellane, pour se rassurer, pour entendre cette voix calme qui lui dirait que oui, c'était faisable, que non, elle ne deviendrait pas folle, et que le monde ne s'effondrerait pas sous les coups de marteau du chantier des futurs appartements princiers.

Et puis, il y avait la Princesse. Qui avait mal aux pieds. Qui pleurait ses murs. Et qui avait besoin d'elle.

Margot sourit, et ses pieds, malgré la douleur, retrouvèrent leur rythme.

Elle reprit sa marche dans le couloir, les pieds lourds mais le cœur léger.

Et elle était prête.

Prête à affronter la suite de la journée, prête à relever les défis, prête à accomplir ce que le temps lui permettrait d'accomplir.

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