La Traversée Royale du Palais
La Découverte du Palanquin
En cette fin d’après-midi, la Princesse Sylvie regardait avec méfiance l’étrange structure qui trônait, au beau milieu du grand hall de la rotonde à l’entrée de ses appartements. Quatre serviteurs en livrée dorée se tenaient immobiles, prêts à l’action, encadrant ce qui ressemblait à une boîte en bois laqué sur pieds.
— Qu’est-ce que c’est que cette… ‘chose’ ? gronda-t-elle en pointant un doigt accusateur.
Margot, debout à côté de Mei-Ling, afficha un sourire rassurant.
— Votre Altesse, voici votre nouveau palanquin impérial, inspiré des modèles utilisés par les nobles de Cathay.
Sibylle, intriguée, s’approcha pour examiner les détails.
— C’est magnifique ! s’exclama-t-elle en effleurant les broderies.
Sylvie plissa les yeux.
— On dirait une cage à oiseaux pour aristocrates.
Sibylle éclata de rire.
— Oh, Sylvie, tu devrais essayer ! C’est bien plus confortable que de marcher, surtout pour de longues distances.
Mei-Ling s’approcha, un sourire énigmatique aux lèvres.
— Justement, Votre Altesse. Celui-ci a été conçu spécialement pour vous. Regardez. Les sculptures représentent les dragons célestes des légendes de l'Est. Voyez ces incrustations de nacre et de pierres semi-précieuses. Celui-ci est une copie fidèle d'un modèle de la cour d’une dynastie oubliée d’il y a plus de quatre mille ans, le seul vestige parvenu miraculeusement jusqu’à nous de ces époques perdues.
Elle écarta légèrement le rideau de soie qui masquait l’intérieur du palanquin. Sylvie aperçut des coussins en soie brodée, des accoudoirs rembourrés, et des sangles en velours doré.
— C’est…plutôt confortable. Sylvie hésita, visiblement impressionnée malgré elle.
— Bien sûr, Votre Altesse. Nous avons veillé à ce que chaque détail soit parfait. Les coussins sont en soie de Cathay, les sangles en velours de Sylvaria, et le bois est laqué selon une technique ancienne. Vous touchez là à une tradition millénaire, répondit Mei-Ling.
Elle caressa le bois laqué avec révérence.
— Ces palanquins ont servi sous toutes les dynasties depuis leur apparition. Saviez-vous qu’un empereur en posséda plus de 2 000 ?
Sylvie croisa les bras.
— Très bien. Mais comment suis-je censée monter là-dedans ?
Margot fit un signe aux serviteurs, qui s’avancèrent avec précaution.
— Nous allons vous aider, Votre Altesse.
Deux des porteurs s’approchèrent du fauteuil électrique de Sylvie. Avec une coordination parfaite, ils la soulevèrent délicatement et la déposèrent dans le palanquin avec une douceur surprenante. Sylvie, surprise par la douceur du mouvement, se raidit instinctivement.
— Attention à ma robe ! Et à mes cheveux ! s'exclama-t-elle en lissant ses vêtements.
— Nos excuses, Votre Altesse. Nous ferons plus attention, répondit l’un des porteurs en s’inclinant.
Sylvie s’installa avec une grimace, craignant à chaque instant de basculer.
— C’est… instable, marmonna-t-elle en agrippant les accoudoirs.
— Ne vous inquiétez pas, Votre Altesse. Les porteurs savent exactement comment vous transporter en toute sécurité, dit Mei-Ling.
Sylvie jeta un regard dubitatif aux quatre hommes qui se tenaient prêts.
— Ils ont intérêt.
Sibylle, amusée, observa la scène.
— Tu vois, Sylvie ? Ce n’est pas si terrible. Et puis, tu vas attirer tous les regards !
***
Le Premier Mouvement
Le palanquin se mit en mouvement, et Sylvie sentit immédiatement un balancement qui lui donna le vertige.
— ARRÊTEZ ! hurla-t-elle. Je vais tomber !
Les porteurs s’immobilisèrent aussitôt.
— Votre Altesse, tout va bien, tenta Margot. Ils doivent simplement s’habituer à votre poids.
Sylvie serra les dents.
— Mon poids ?! Je suis une princesse, pas un sac de sable !
Mei-Ling, toujours calme, intervint.
— Votre Altesse, en Cathay, les porteurs de palanquin suivent un entraînement rigoureux de cinq ans pour maîtriser l’art du transport. Ils apprennent à synchroniser leurs pas pour un déplacement fluide.
Sylvie grogna.
— Eh bien, ceux-là ont besoin de plus d’entraînement.
Le palanquin repartit, et Sylvie sentit une nouvelle vague de nausée.
— C’est horrible ! gémit-elle. Je vais vomir sur les coussins en soie !
— Votre Altesse, respirez profondément. C’est une question d’habitude. Au début, c’est déstabilisant, mais vous allez rapidement vous y habituer, conseilla Mei-Ling.
Margot murmura quelques instructions aux porteurs, qui reprirent leur marche avec une synchronisation parfaite cette fois.
Sylvie, les yeux fermés, tenta de suivre son conseil. Peu à peu, le balancement devint moins violent, et elle commença à se détendre.
Sibylle, marchant à côté du palanquin, ajouta pour tenter de la distraire.
— Et en plus, c’est une excellente occasion de voir le palais sous un nouvel angle !
Sylvie dut l’admettre.
— Bon, d'accord, c'est... tolérable. Mais pourquoi ça balance autant dans les virages ?
— C'est le poids du bois de santal, Votre Altesse. Il est plus lourd que le bambou traditionnel, mais bien plus prestigieux, expliqua Mei-Ling.
Le palanquin descendit l’escalier de la rotonde, puis entra dans les vastes ascenseurs princiers qui la déposèrent plus de deux cent niveaux plus bas, à celui des grands halls d’entrée de l’Aile Résidentielle.
Presque à chaque pas, Sylvie entendait des murmures et des exclamations étouffées.
***
La Procession Royale
Alors qu'ils traversaient un des grands halls du palais, Sylvie écarta légèrement le rideau de soie pour observer la réaction des courtisans. Des murmures s'élevaient sur leur passage.
— Regardez ! C'est la princesse !
— Jamais vu une chose pareille ! C’est un palanquin, je crois ?
— Les broderies représentent les constellations !
— Qu’ont donc tous ces gens ? demanda-t-elle, soudain consciente de l’attention qu’elle suscitait.
— Les serviteurs, les courtisans, les visiteurs… Ils n’ont encore jamais vu une princesse sylvarienne transportée ainsi, répondit Margot.
Sibylle, amusée, murmura :
— Tu es la star du jour, Sylvie. Profite de l’instant !
Sylvie sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres.
— Ah. Donc, je suis le centre de l’attention ?
Mei-Ling sourit.
— Absolument, Votre Altesse. En Cathay, les nobles se font transporter en palanquin pour affirmer leur statut. C’est un symbole de pouvoir et de prestige. Et dans la cour impériale de Cathay, seuls les membres de la famille royale ont droit à des palanquins en bois de santal avec des rideaux de soie sauvage.
Sylvie se redressa légèrement, soudain fière.
— Je vois. Donc, en réalité, je suis en train de donner une leçon d’étiquette à tout le palais ?
— Exactement, Votre Altesse. Et votre palanquin est bien plus luxueux que ceux des dignitaires de Cathay, répondit Mei-Ling.
— Naturellement, approuva Sylvie. Je suis bien plus importante qu'un simple empereur oriental. Sans vouloir vous vexer, ma chère.
Mei-Ling haussa un sourcil mais ne dit rien.
Sylvie, désormais habituée au balancement, commença à apprécier la situation.
— Hmph. Finalement, ce n’est pas si mal. C’est même plutôt… original.
Sibylle ajouta :
— Et en plus, c’est bien plus pratique que de marcher. Tu peux même te reposer pendant le trajet !
Elle écarta légèrement le rideau pour observer les réactions des courtisans qu’ils croisaient.
— Regardez-les tous. Ils sont fascinés.
Sibylle, toujours enthousiaste, murmura :
— Tu devrais leur faire un signe royal. Ils adoreraient ça !
Margot sourit.
— Oui, Votre Altesse. Vous faites sensation.
Sylvie, satisfaite, se renversa contre les coussins.
— Très bien. Continuez comme ça. Et assurez-vous que tout le monde me voie.
***
L'Arrivée Triomphale
Après un long trajet à travers le palais, le palanquin s'arrêta devant l'Aile Médicale. Sylvie fut à nouveau transférée avec précaution dans un fauteuil électrique identique au sien, placé stratégiquement à l'arrivée.
— Votre Altesse, nous sommes arrivés. Permettez-nous de vous installer dans votre fauteuil, annonça Margot.
Sylvie, désormais complètement à l’aise, hocha la tête.
— Très bien. Mais faites attention à ne pas me faire tomber.
Les deux porteurs qui l’avaient transportée à l’aller s’approchèrent et la soulevèrent avec précaution. Ils la déposèrent délicatement dans le fauteuil, qui avait été préparé à l’avance.
— Enfin un peu de confort civilisé ! s'exclama-t-elle en ajustant sa position. Mais ce palanquin était... acceptable. Pour une première expérience.
Margot s’inclina.
— Votre Altesse a fait une entrée mémorable.
Sibylle, souriante, ajouta :
— Et tu as été magnifique, Sylvie. Tu as le port d’une véritable Reine !
Margot, Sibylle et Mei-Ling échangèrent un regard amusé. La princesse, qui avait commencé par traiter leur invention de cage à oiseau, semblait désormais en apprécier le prestige.
— Votre Altesse souhaite-t-elle que nous organisions des trajets réguliers en palanquin ? demanda Margot.
Sylvie sourit, triomphante.
— Bien sûr. Je suis une princesse, après tout. Et maintenant, je veux que ce palanquin soit prêt à chaque fois que je dois traverser le palais. Mais seulement avec les porteurs les plus expérimentés. Et assurez-vous que les rideaux soient toujours impeccables.
Mei-Ling s’inclina.
— Bien sûr, Votre Altesse. Nous veillerons à ce qu’il soit toujours disponible.
— Vous semblez avoir retrouvé votre énergie, Princesse, remarqua Margot avec un sourire.
Sylvie lui lança un regard noir, mais son expression s’adoucit presque aussitôt.
— Bien sûr que je suis énergique ! Olivier est là, quelque part, et je veux le voir. Tout de suite, murmura-t-elle en se dirigeant vers les portes.
Mei-Ling, toujours calme, lui emboîta le pas.
— Les médecins ont assuré qu’il se remettait bien, Votre Altesse. Vous n’avez plus à vous inquiéter.
Elle marqua une pause devant les portes, prenant une profonde inspiration avant d’avancer avec son fauteuil.
— Bon… Allons-y, soupira-t-elle en franchissant le seuil.
Derrière elle, Margot et Mei-Ling échangèrent un regard complice.
— Son humeur a l’air de s’arranger d’un coup, murmura Mei-Ling.
— Oui, répondit Sibylle en souriant. Presque normale. Pourvu que cela dure…
Sylvie, déjà engagée dans le couloir, ne les entendit pas. Son esprit était entièrement tourné vers Olivier, vers cette inquiétude qui l’avait rongée depuis cet accident, et vers cette joie timide, presque enfantine, de le retrouver enfin.
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