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📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 7948 mots

Le premier rayon d'or glissait déjà entre les arches de marbre du palais de Sylvaria, caressant les dalles de quartz qui scintillaient comme des gouttes de rosée. Ses tours se dressaient, leurs pointes effleurant les nuages qui s'étiraient paresseusement au-dessus des plaines centrales où se trouvait la capitale.

Le vent, léger et chargé du parfum des fleurs qui bordaient les allées des jardins, faisait frémir les feuilles des arbres, rappelant à chacun que la paix de Sylvaria était un trésor fragile.

Dans les appartements privés de la Princesse Sylvie, où les grandes baies vitrées projetaient des motifs mouvants sur les murs tapissés de soie, le silence n'était rompu que par le bruit feutré des pattes des deux petits dragons.

Flamme et Long, perchés sur le rebord de la fenêtre, échangeaient leurs habituels Grrr... Leurs petits colliers vibraient doucement, reliés au smartphone rose de la princesse, et témoignaient de la technologie subtile du quotidien de ce monde.

Mais ce matin, leurs grognements semblaient plus inquiets. Ils sentaient une tension dans l'air, que leurs sens aiguisés ne pouvaient ignorer.

 

***

Le Roi au Chevet de sa Fille

Le Roi, vêtu d'un manteau de velours sombre brodé de fil d'argent, et malgré l'heure matinale, était assis à côté du lit où dormait encore la princesse, sa fille.

Cela faisait une semaine déjà qu'elle avait les deux pieds bandés et était immobilisée dans ses appartements.

Il s'était levé avant l'aube, sachant que le moment où la lumière toucherait enfin les rideaux serait celui où sa fille, la Princesse Sylvie, ouvrirait les yeux. Enfant, elle aimait se réveiller ainsi.

Assis, les mains croisées, il observait sous les draps de soie la silhouette endormie de la princesse, ses traits encore marqués par la fatigue et la douleur, mais empreints d'une énergie indomptable, même dans le sommeil.

 

Dans le silence de la pièce, les pensées du Roi revenaient autour des événements qui avaient conduit à cette situation.

Lorsque l'explosion s'était produite, il se trouvait dans l'Aile des Réunions. Les envoyés de Valoria étaient en train de lui rendre compte des derniers développements de la vaste enquête portant sur l'ancien ministre de la guerre valorien qui avait été derrière cette histoire de laboratoire secret durant une douzaine d'années. Les perquisitions, arrestations et interrogatoires apportaient presque quotidiennement de nouvelles informations.

Les plus grandes verrières de l'Aile, orientées au Sud-Est, avaient d'un coup volées en éclat sous l'onde de choc. Les gardes royaux l'avaient alors immédiatement emmené et mis en sécurité dans un des blocs sécurisés de commandement. De là, il avait alors pris la direction des opérations, à commencer par comprendre ce qui se passait.

Les rapports affluant, une image assez claire de la situation avait pu se dégager rapidement et tous les moyens nécessaires avaient été mis en place pour porter secours aux blessés, et notamment au Prince Olivier.

Le Roi se rappelait comment il avait appris les derniers ordres précipités donnés par le prince grâce au visionnage des vidéos de surveillance et de celles des drones qui avaient emporté les charges explosives. Il savait ce qu'ils lui devaient tous. Sans sa réaction immédiate et efficace...

Le Roi se rappelait aussi ce qu'il avait ressenti en entendant les premiers rapports mentionnant la princesse qui avait été prise en charge par les militaires et venait à ce moment-là d'arriver dans l'Aile Médicale du palais. Plusieurs vidéos de surveillance lui avaient d'ailleurs permis de la voir traverser le grand hall d'entrée comme une furie, poursuivie par ses deux dragons, et disparaître, happée par les grands escaliers des niveaux inférieurs.

C'est avec un profond sentiment d'impuissance devant ce qui était arrivé à sa fille, et de ne pouvoir être à ses côtés durant ce chaos, qu'il avait demandé à la Reine d'aller auprès d'elle.

Tout cela, il le gardait en mémoire comme un fil qui reliait le présent à l'histoire de la famille royale. Un fil qui aurait pu être rompu il y a une semaine de cela déjà. Il voulait que, lorsque sa fille ouvrirait les yeux ce matin, elle sente la présence rassurante de son père, comme un phare dans la nuit, et qu'elle sache qu'il était là, tout comme sa mère, non seulement pour veiller sur elle, mais pour l'accompagner dans le chemin qui la mènerait, un jour, à la couronne.

 

Les premiers rayons du soleil matinal atteignirent enfin la chambre. Les paupières de la princesse frémirent doucement, ses cils se soulevant comme des pétales de fleur au matin. Un léger gémissement s'échappa de ses lèvres, suivi d'un regard qui se fixa sur la silhouette imposante du Roi, assis à son chevet, les yeux remplis d'une tendresse mêlée de détermination.

La Princesse Sylvie, encore engourdie par la nuit, ouvrait les yeux et découvrait le visage de son père, le premier contact visuel d'une journée qui promettait d'être le point de départ d'un nouveau chapitre.

 

***

L’Eveil et la Poupée

Les bruits de pattes de Flamme et Long s'entendaient en-dessous et tout autour du lit. Le cœur de la princesse s'accéléra, non pas à cause de la douleur, mais parce que la présence du souverain était inattendue, presque irréelle.

— Père ? murmura-t-elle, la voix à peine audible, tandis que le collier de Flamme vibrait doucement, traduisant un petit Grrr... qui semblait dire « Je suis là ».

Le Roi tourna la tête, ses yeux sombres reflétant la lueur du matin, et un sourire fatigué se dessina sur ses lèvres.

Elle ne s'attendait pas à le voir là, à l'aube, alors que le monde extérieur se réveillait encore. Un frisson la parcourut, un mélange d'étonnement, de soulagement et une pointe d'inquiétude. Le simple fait que le souverain ait choisi de rompre avec la gestion de crise et de sacrifier ses propres obligations pour être présent, la toucha profondément.

Une chaleur familière monta en elle, comme si les souvenirs d'enfance où son père la portait dans les couloirs du palais venaient de se raviver. Elle sentit une vague de gratitude et un bref instant elle redevint la petite fille qui se blottissait contre ses genoux pour écouter des histoires de dragons et de licornes.

Ses lèvres s'entrouvrirent.

— Père... je ne m'attendais pas à ce que vous soyez là.

Elle se redressa en en s’aidant de ses deux bras pour se hisser en position assise et cala son dos contre la tête du lit.

Le Roi, les yeux encore empreints de la fatigue des nuits passées et du manque de sommeil, répondit d'une voix douce mais ferme.

— Ma chère Sylvie, je voulais enfin te voir éveillée de mes yeux, pour que tu saches que je ne suis jamais loin, même en ces circonstances.

À ces mots, la curiosité qui luttait en elle prit le dessus. Elle sentit le besoin de comprendre ce qui s’était réellement passé, de percer le mystère qui planait sur l’explosion qui avait fait tout basculer et l’avait laissée clouée au lit. Son regard, d’habitude si vif lorsqu’il s’agissait de ses c‑dramas, se fit plus sérieux, et elle demanda, la voix tremblante d’une innocence mêlée à une maturité naissante :

— Comment… comment une telle chose a pu arriver ? Qui peut bien avoir osé attaquer ainsi le royaume et le palais ?

Le Roi, conscient que les réponses seraient à la fois un fardeau et une leçon indispensable pour la future souveraine, prit un instant pour choisir ses mots. Il savait que chaque fragment de vérité qu’il partagerait aujourd’hui serait une pierre angulaire pour la princesse, qui, un jour, devrait porter le poids de responsabilités similaires.

Prenant une longue inspiration, le Roi lui dit alors :

— Ce qui s’est passé il y a quelques jours ne s’est jamais produit durant les plus de quarante siècles de l’histoire de Sylvaria.

Il marqua une pause tandis que la Princesse le fixait avec gravité.

— Oh, il y a bien eu au cours de notre longue histoire, de l’agitation. Des contestations de la part du peuple ou des luttes internes entre factions dirigeantes, les Régions, les Maisons, et même les Guildes à une époques. Une Reine a presque failli à son devoir et manqué de précipiter la chute du royaume. Et nous avons porté assistance à plusieurs reprises au cours des siècles passés à nos frères de Valoria. Mais jamais, jamais, notre royaume n’avait fait l’objet d’une attaque par une puissance extérieure.

Le Roi marqua une pause.

Sylvie resta muette. Elle avait absorbé chaque mot. Elle sentit le poids de la situation se déposer sur ses épaules, même si son corps était encore cloué au lit.

Le Roi, remarquant son trouble, et avant qu'elle ne puisse ajouter quoi que ce soit, plongea la main dans les plis de son manteau de velours. Il en sortit un petit sac de tissu soyeux fermé par une cordelette tressée.

Sylvie fronça les sourcils, intriguée.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle, la voix encore un peu rauque.

Le Roi dénoua la cordelette avec une lenteur délibérée et en sortit une petite poupée de chiffon. Elle avait une robe verte délavée et de longs cheveux blonds, usés par le temps. C'était un jouet de petite fille, tout défraîchi.

Il la posa doucement sur la couverture, juste devant Sylvie.

— Cette poupée a vu tes premiers rêves, ma fille, dit-il doucement.

Sylvie tendit la main et saisit la poupée. Le tissu était presque rêche sous ses doigts. Elle ne se souvenait pas de l'avoir jamais eue.

— Je... je ne m'en souviens pas, avoua-t-elle, la voix tremblante.

— Tu étais bien trop jeune, pour t'en souvenir encore aujourd'hui. C'était l'un de tes premiers jouets offerts pour ta naissance. Quelques temps plus tard, elle fut égarée. Ce n'est qu'après deux ou trois ans qu'elle fut rapportée par une des servantes de la laverie. Elle avait dû y être emportée par mégarde avec d'autres vêtements et oubliée là. Ta mère l'avait gardée depuis, expliqua le Roi.

 

***

Les Dessous d’une Conspiration

Le Roi reprit alors ses explications, son regard se faisant plus grave.

— Ce que je vais te dire n'est connu que de quelques-uns d'entre nous : la Reine ta mère, moi, ainsi que les plus hauts responsables des services de renseignement. Dont le Prince Olivier bien sûr.

La princesse frissonna. Jamais son père ne lui avait révélé quoi que ce soit concernant les affaires du royaume en temps normal, et elle s'y attendait d'autant moins en ces circonstances. Elle serra la poupée plus fort, ses doigts blancs sur le tissu vert.

Le Roi reprit en lui parlant avec un ton calme et posé.

— L'explosion, dont tes blessures sont la conséquence indirecte, est le résultat d'une conspiration ourdie dans l'ombre depuis près de trois décennies. En réponse à cela, toutes les forces de sécurité ainsi que l'armée ont été mobilisées, ici au palais, dans la capitale, aux frontières ainsi qu'au-delà.

— Le royaume de Valoria nous apporte son soutien sans réserve également, car cette menace a pris naissance chez eux, à leur insu. Et aussi parce qu'ils connaissent très bien et depuis fort longtemps la puissance étrangère impliquée derrière les événements de ces derniers jours : la Confédération Nordique. Ces petites nations militaires confédérées qui se trouvent au-delà des remparts Nord des Montagnes Encerclantes. Leur implication dans toute cette folie a été définitivement établie. C'est eux qui ont cherché à placer des charges explosives d'une puissance jamais vue au cœur même du palais.

En entendant cela, la princesse ne put s'empêcher d'intervenir, sa voix montant d'un ton.

— La Confédération ? C'est donc eux la nation que vous aviez évoquée lors du Conseil ? Mais, père, même s'ils sont en conflit depuis des siècles avec Valoria, ils ne se sont jamais intéressés à nous. Qu'est-ce qui aurait bien pu les pousser à faire cela ?

Le Roi lui sourit et poursuivit ses explications.

— Effectivement. Mais tu n'as connaissance que de ce qui a été exposé lors du Conseil aux membres du gouvernement. Ce ne sont que les grandes lignes qui y ont été présentées. Certains éléments n'ont volontairement pas été abordés. Par contre, ils l'ont été lors de la séance de l'après-midi à laquelle seuls assistaient les seigneurs des quatre Régions ainsi que les membres du Haut-Conseil.

— Cette scientifique renégate, la Doctrix Séraphina, a mené pendant près de douze ans ses travaux abominables tout en rendant compte régulièrement à la branche occulte des services Valoriens mise en place par leur ministre de la guerre de l'époque, Stormrune. Eirik Stormrune.

Le Roi marqua une nouvelle pause, puis reprit.

— À l'époque, lui et huit autres membres influents du gouvernement valorien étaient en désaccord profond avec la politique de leur pays, ainsi que celle de Sylvaria. Ils pensaient qu'il était possible de développer de nouveaux systèmes d'armes surpuissants sur la base des tout premiers travaux de Séraphina qui venaient d'être publiés. Que c'était une question de survie face aux visées expansionnistes des peuples du Nord. Mais les considérations éthiques de Sylvaria au sujet des licornes rendaient cela impossible.

— Après qu’elle ait été mise à l’index par sa Guilde, et à l'insu de leur propre gouvernement, les dissidents Valoriens contactèrent donc Séraphina et lui proposèrent de la financer. Elle accepta. Puis en utilisant l'accès des services valoriens à nos ressources et infrastructures, ils lui fournirent tout ce dont elle avait besoin. Les moyens ne manquent pas au puissant ministère de la guerre valorien. Et tout fut installé ici, à Sylvaria car évidemment les licornes ne survivent pas au-delà des Montagnes Encerclantes. Enfin, les cryptes oubliées du palais, ignorées de tous, mais dont les Valoriens avaient réussi bien auparavant à retrouver l'emplacement, leur fournirent l'endroit idéal.

La Princesse, son regard se perdant sur la poupée qu'elle caressait machinalement, demanda alors :

— Père, je comprends ce que vous dites. Mais pourquoi est-ce que plus rien ne s'est passé après la mort de la Doctrix ces treize dernières années ? Comment en sommes-nous arrivés brutalement à la situation d'aujourd'hui ?

Le Roi soupira puis reprit ses explications.

— Les données récupérées dans le laboratoire secret ainsi que les investigations menées depuis à Valoria nous ont permis de comprendre. Mais il est nécessaire de bien saisir l'unique motivation et les méthodes de Séraphina dans toute cette affaire : percer les mystères incompréhensibles de la physiologie des licornes et acquérir des connaissances fabuleuses. Sans aucune morale ni éthique.

— De ce point de vue, c'était un véritable génie scientifique. Mais par contre, ses compétences d'espion étaient catastrophiques. Elle commit toutes sortes de bévues qui permirent à une nation de la Confédération Nordique d'avoir vent de ses travaux, puis de mettre en place une surveillance étroite de ses activités.

— Durant un temps, ils tentèrent de mettre sur pied leur propre programme de recherche, non sur les licornes, mais sur les dragons cathayens ! Ils ont d'étroites relations commerciales avec l'empire de Cathay. Ils réussirent on ne sait comment à se procurer des spécimens. Car Cathay protège jalousement ses dragons. Plus exactement, ils se procurèrent des œufs de dragons nains.

Sylvie interrompit son père, son visage se fermant brusquement.

— D'où le lien avec Flamme. Mais Père, s'ils avaient leur propre programme, pourquoi l'œuf de Flamme est-il arrivé jusqu'ici ?

Le Roi lui répondit simplement, ses yeux se posant sur les deux dragons qui s'étaient installés sur le lit, aux pieds de la Princesse, leurs têtes baissées comme s'ils écoutaient avec une attention particulière.

— Parce que malgré tous leurs efforts, ils ne réussirent pas à reproduire les protocoles expérimentaux de Séraphina. Manque de moyens, connaissances insuffisantes, et plus que probablement à cause de différences physiologiques fondamentales entre licornes et dragons. On ne sait pas exactement pourquoi ils échouèrent. Ils tablèrent alors sur l'avidité de la Doctrix pour étendre son champ d'investigations à la biologie des dragons et la contactèrent dans le plus grand secret comme Valoria l'avait fait des années auparavant. Elle accepta également, croyant agir à l'insu des services Valoriens.

— Mais cela n'était pas le cas évidemment... poursuivit la princesse.

— Non, évidemment. Les services valoriens maintenaient une surveillance étroite et constante sur la Doctrix, et cela à son insu. La prise de contact de la Confédération ne passa pas inaperçue de leurs services. Ils décidèrent de passer à l'action lors de la remise des premiers spécimens à Séraphina, avant qu'elle n'arrive sur les lieux. Malheureusement, cette opération ne se déroula pas comme prévu. Il y eut de nombreux morts des deux côtés. Mais dans le chaos qui s'ensuivit, la Doctrix réussit tout de même à récupérer deux caisses spéciales contenant chacune un œuf. L'une fut endommagée et son œuf fracturé et la Doctrix grièvement blessée. Cependant, elle réussit à s'enfuir et à regagner son laboratoire avec les deux caisses. La suite, tu la connais.

Flamme émit un petit Grrr rauque, ses petites ailes frémissantes. Son collier traduisit : « C'est nous. C'est nous qui sommes arrivés comme ça. »

Sylvie sentit une larme couler sur sa joue. Elle caressa la tête de Flamme, puis celle de Long, qui s'était blotti contre elle.

— Mais père, la mort de la Doctrix n'aurait-elle pas dû suffire à tout arrêter ? Elle seule semblait être en mesure de mener ce genre de travaux. Alors, encore une fois, pourquoi tout cela aujourd'hui, treize ans plus tard ?

Le Roi acquiesça.

— Sa mort mit bien un terme à toutes ses activités malfaisantes. Et ce ne fut pas la seule raison. Étant donné la nature de leurs activités, Stormrune et ses acolytes ne pouvaient qu'opérer dans le secret le plus absolu. Par conséquent, leur division occulte du ministère de la guerre ne comptait qu'un nombre très limité de personnes. Leurs quelques agents de terrain avaient été engagés dans l'opération d'interception des spécimens en provenance de Cathay, et la plupart furent tués. Mauvaise planification et exécution défaillante par manque de personnels face à une Confédération qui faisait de tout cela un objectif prioritaire ? Probablement. Il n'y a aucun compte-rendu clair de l'opération.

La Princesse conclut d’elle-même.

— Donc, Stormrune avait perdu une grande partie de ses moyens humains. Séraphina ne donnait plus signe de vie. Et pour cause, elle était morte. Et si je ne me trompe pas, les Valoriens l'ignoraient.

— Exactement. N’ayant plus aucun contact avec elle après toute cette agitation, plusieurs des conjurés valoriens prirent peur et décidèrent de tout arrêter. D'autres envisagèrent de mettre sur pied leur propre programme de recherche secret grâce à la somme des résultats obtenus par la Doctrix. Il y eut de vives dissensions. Le silence de Séraphina se prolongeant, certains finirent par paniquer. Ils rompirent tout lien avec la division occulte et cherchèrent à faire disparaître toute trace de leur implication. Le ministère de la guerre de Valoria et son gouvernement traversèrent alors une période troublée. Et personne jusqu'ici, même avec le recul historique, n'avait jamais pu comprendre les raisons de cette instabilité gouvernementale à Valoria. Maintenant, nous sommes fixés.

La princesse acquiesça.

— Mais surtout, à partir de ce moment, la Confédération vit que Valoria, son éternel ennemi, était en proie à des troubles internes et se savait démasquée. Elle organisa alors une campagne d'assassinats ciblés, maquillés en crimes mafieux, qui aboutirent à l'élimination de plusieurs membres du gouvernement, dont Stormrune et trois de ses anciens associés. Tout cela aboutit à la chute bien connue du gouvernement Valorien d'il y a treize ans, obligeant le Roi à intervenir en utilisant ses pouvoirs d'exception pour rétablir les choses.

Le Roi marqua une pause. La princesse, d’une voix plus ferme cette fois, bien que ses doigts serrassent toujours la poupée, demanda :

— Oui, j'ai appris cela. Même pour les historiens, ces événements ne semblent pas avoir de sens jusqu'à aujourd'hui. Alors qu'en fait, les choses peuvent s'expliquer... Mais le Roi et le nouveau gouvernement Valorien n'ont-ils donc jamais rien découvert ?

Le Roi reprit.

— De toute évidence non. Stromrune était mort, ainsi que trois de ses partisans. Bon nombre de documents avaient été perdus ou détruits, et les cinq conjurés qui restaient poursuivirent avec empressement ce travail de nettoyage tout en faisant profil bas. Enfin, ces treize dernières années, trois d'entre eux sont décédés. De causes naturelles apparemment. Quant aux quelques hommes de main restants, ils disparurent dans le paysage.

— Mais Père, tout s'est donc bien arrêté à ce moment-là... Cela n’explique toujours pas le pourquoi de tous ces événements aujourd'hui…

— Depuis la mort de la scientifique renégate, c'est un fait que la Confédération n'avait aucune possibilité d'accéder au laboratoire situé ici, dans les cryptes. Ils n'eurent pas d'autre choix que de s'en accommoder. Mais ils avaient entre les mains la plupart de ses résultats et ils ne restèrent apparemment pas inactifs. Pendant plus de dix ans ils travaillèrent sur ces bases sans plus se préoccuper des cryptes hors de leur atteinte. Et à ce que nous en savons, ils réussirent à en tirer au moins une application pratique : ce dispositif explosif d'une puissance inimaginable utilisé ici il y a quelques jours.

La princesse plissa le front, son esprit s'activant.

— Mais dans quel but père ?

— J'y arrive justement. Ce qu'ils ont tenté de faire la semaine dernière n'était pas leur première tentative d'accéder de nouveau au laboratoire. Leur première tentative remonte à la venue de la production cathayenne à Sylvaria pour le tournage du c-drama. C'est cet événement qui déclencha tout le reste.

 

***

Le Dragon à l’Origine de Tout

Le Roi marqua une pause pour laisser à la princesse le temps d'assimiler l'information. Elle le fixait des yeux sans dire un mot, la poupée posée sur ses genoux comme une ancre.

— Avec toute la couverture médiatique réalisée pendant des mois autour de l'événement, les interviews, les reportages, les documentaires et autres, un détail qui leur avait échappé jusqu'ici attira soudain leur attention.

— Quoi donc père ?

— Flamme, ma chère fille.

— Flamme ? Qu'est-ce que Flamme a à voir avec tout cela ? Il est avec nous depuis treize ans. Depuis la mort de la scientifique, d'accord, mais en quoi cela pousserait la Confédération à reprendre d'un coup ses opérations ici, treize ans plus tard ?

Le Roi regarda les dragons, puis sa fille.

— Ma chérie, nous supposons selon toute vraisemblance, que la toute jeune princesse que tu étais durant toutes ces années n'as jamais fait l'objet de leur surveillance. L'essentiel de leurs efforts de renseignement a toujours traditionnellement porté sur Valoria, leur éternel ennemi. Sylvaria n'a jamais été leur centre d'intérêt. Mais tout cela a changé du jour où ils découvrirent l'existence de Flamme durant le tournage de la série dans notre pays.

La Princesse regardait son père son comprendre.

— Ce qu'ils se sont imaginés exactement, nous l'ignorons. Mais certainement que, d'une façon ou d'une autre, nous avions eu accès au laboratoire. Que nous avions récupéré et repris les recherches. Et même, et surtout, que nous étions arrivés à acclimater ici, à Sylvaria, de façon stable, des spécimens de Cathay, des dragons ! Ce qui était totalement faux, mais ils n'avaient à ce moment aucun moyen de le savoir. Ils voyaient juste que nous avions un dragon bien vivant.

Sylvie arrêta de respirer comme si une main invisible avait comprimé ses poumons. La poupée glissa de ses doigts et tomba sur le drap sans un bruit.

Flamme.

Celui que le monde entier avait vu à la télévision, dans les bras de la Princesse lors du tournage du c-drama, sans qu'elle prenne la peine de le cacher, sans qu'elle imagine une seule seconde que...

Elle l’avait emmené partout. Au tournage. Aux répétitions. Aux garden-parties. Elle l’avait porté sur son épaule comme un accessoire, comme un... un sac à main ! Tout le monde le voyait ! Les caméras le filmaient ! Les journalistes posaient des questions ! Et elle, elle riait, elle se disait « C'est mon petit Flamme, n'est-il pas mignon ? » sans... sans rien comprendre !

— C'est de ma faute.

Les mots sortirent de sa bouche avant qu'elle n'ait pu les retenir. Sa voix était étranglée, à peine reconnaissable, la voix de quelqu'un qui se noie dans une vérité trop grosse pour passer par la gorge.

— Treize ans ! Treize ans pendant lesquels ils n'avaient rien fait, et puis je montre mon dragon à la terre entière, et tout bascule ! Les bombes. Olivier qui manque de mourir. Mes pieds... tout ça parce que j'ai été incapable de garder mon dragon en dehors des caméras !

Flamme avait reculé d'un pas sur le drap. Ses yeux dorés, écarquillés, la fixaient avec une expression que Sylvie ne lui avait jamais vue. Pas de la peur, mais quelque chose de plus primitif, de plus dévastateur : de la confusion. Il ne comprenait pas tout, mais il sentait que ce qui arrivait à sa Princesse, d'une façon qu'il ne saisissait pas, il en était la cause.

Son collier vibra. Le smartphone posé sur la table de chevet afficha en lettres roses : « Princesse, tu es fâchée contre moi ? »

Sylvie lut le message et quelque chose se fissura en elle.

— Non ! hurla-t-elle, et cette fois c'était un cri, un cri qui rebondit sur les murs et fit sursauter Long.

— Non, je ne suis pas fâchée contre toi ! Jamais ! Tu n'as rien fait ! C'est moi ! C'est moi qui ai été stupide ! C'est moi qui t'ai exhibé comme un trophée sans penser une seule seconde que...

Sa voix se brisa. Les larmes vinrent, violentes, chaudes, amères, celles qu'on ne choisit pas et qu'on ne peut pas arrêter. Elle enfouit son visage dans ses mains et tout son corps trembla, secoué par des sanglots muets qui faisaient vibrer le lit sous elle.

Flamme ne recula plus. Il s'avança. Lentement, il grimpa sur le torse de Sylvie, se coula entre ses bras repliés, et posa son museau contre son cou. Ses petites écailles étaient chaudes — cette chaleur familière de pierre au soleil que Sylvie connaissait depuis quinze ans, depuis sa première étincelle. Il ne dit rien. Pas de Grrr. Pas de message rose. Juste sa présence, compacte et vivante, comme une bougie qu'on pose dans l'obscurité.

Long les rejoignit, se pressant contre le flanc de Flamme, ajoutant sa propre chaleur à la leur. Deux petits corps de dragons noués ensemble contre la détresse de leur Princesse.

Le Roi n'avait pas bougé. Il laissait la tempête passer, sachant qu'on n'arrête pas une vague avec des mots. Mais ses mains, posées sur ses genoux, s'étaient serrées. Ses yeux, habituellement si maîtres d'eux-mêmes, brillaient d'un éclat suspect. Il regardait sa fille pleurer avec ses dragons dans les bras, et il voyait autre chose qu'une jeune femme effondrée. Il voyait une future souveraine qui venait de comprendre, pour la première fois, que le pouvoir ne se mesure pas à ce qu'on peut faire, mais à ce que votre simple existence provoque.

Les sanglots s'espacèrent. Le souffle de Sylvie redevint une respiration, hachée encore, mais plus calme. Elle ne lâcha pas Flamme. Elle le serrait contre elle comme on serre la seule chose qui empêche le monde de s'effondrer, et ses doigts tremblaient sur ses écailles.

Elle rouvrit les yeux. Ils étaient encore humides, mais quelque chose y avait changé. La chose qui fait qu'une mère traquée ne fuit plus mais se retourne face au prédateur. La chose qui fait qu'une licorne, acculée, déploie ses pouvoirs défensifs.

Elle regarda la poupée tombée sur le drap. La petite robe verte, les cheveux blonds usés. Un objet qui avait été perdu et retrouvé. Raccommodé par des mains anonymes. Conservé par une mère qui savait que sa fille en aurait besoin un jour.

Elle la ramassa. La serra contre Flamme, et contre elle.

— Continuez, Père. Dites-moi le reste. Je veux tout savoir.

Le Roi ne reprit pas tout de suite. Il voyait les larmes de sa fille couler, vit la poupée serrée à en faire craquer les coutures, et comprit que les mots qu'il avait préparés, les faits bruts et les chronologies, ne pouvaient plus être livrés comme des données froides.

 

Il se pencha légèrement, son ombre protégeant un instant le visage de sa fille de la lumière crue du matin.

— Tu te trompes, Sylvie, murmura-t-il, sa voix plus basse, plus grave, dépouillée de toute solennité.

— Ce n'est pas de ta faute si le monde est cruel. Tu as montré ce que tu aimais, et l'ennemi l’a vu. C'est la tragédie du pouvoir : ce que l'on aime devient la cible de ceux qui sont prêts à tout pour atteindre leurs objectifs.

Il posa une main large et chaude sur celle de Sylvie, celle qui tenait la poupée, et la serra doucement. Il laissa encore un peu ses mots pénétrer la détresse de la jeune femme, puis il reprit, avec une douceur qui contrastait avec la dureté du récit à venir.

— Ce que je vais continuer à te dire n'est pas pour t'accabler davantage. C'est pour que tu comprennes à quoi tu as affaire. Leur acharnement n'est pas une erreur, mais il poursuit une logique. Une logique froide, calculée, qui ne s'arrêtera pas tant qu'ils n'auront pas obtenu ce qu'ils veulent.

Il regarda les dragons, puis sa fille, ses yeux brillant d'une détermination tranquille.

— Respire, Sylvie. Prends le temps de retrouver ton souffle.

Il attendit que le souffle de Sylvie se calme, que ses épaules se détendent légèrement. Ce n'était qu'un instant, mais c'était un instant crucial : le moment où la princesse passait de victime à souveraine en devenir, poussée par la nécessité de survivre.

— Maintenant, dit-il doucement, laisse-moi te raconter comment ils ont tenté de nous atteindre. Comment ils ont utilisé ce que tu aimais pour nous frapper. Et comment, malgré tout, nous avons résisté.

Il reprit son récit, mais cette fois avec la voix d'un père qui raconte une guerre à sa fille, avec la gravité de ceux qui savent que la paix est fragile, et que la vérité, aussi douloureuse soit-elle, est la seule arme qui ne trahit jamais.

 

***

La Transmission d’un Flambeau

Le roi reprit son récit.

— Ayant découvert l’existence de Flamme, la Confédération décida alors d'en savoir plus très rapidement. Ils infiltrèrent la production cathayenne avec un espion à leur solde. Rien de moins que l'acteur Zhao Ming qui rejoignit l'équipe en cours de tournage, en remplacement de l'acteur initialement annoncé pour le rôle, victime d'un « malheureux accident ». Mais il n'arriva pas à leur fournir quoi que ce soit d'utile. Il a été arrêté et interrogé par les services cathayens en collaboration avec les nôtres depuis son retour là-bas. Nous avons ainsi appris qu'il avait été grassement payé pour ses services. Et sans surprise, les informations qu'il a fournies ont permis de remonter à la Confédération.

— Après ce premier échec, ils ciblèrent le smartphone impérial doré que la délégation avait prévu de t'offrir lors de son départ. Il s'agissait d'un cadeau officiel des autorités impériales de Cathay. Mais les services de la Confédération parvinrent, avant qu’il ne te soit offert, à y installer une IA dotée de fonctionnalités de surveillance et d'espionnage très sophistiquées, en lieu et place de l'IA du système.

La Princesse essuya ses yeux encore humides dans sa manche tout en écoutant son père.

— La Confédération, tout en faisant le maximum pour rester dans l'ombre et faire porter à d'autres les responsabilités, essaya ainsi d'infiltrer le palais et de pénétrer ses protocoles de sécurité afin d'atteindre la chambre forte. Dans le but d'essayer de récupérer son contenu ? Difficile à imaginer. Des informations ? Plus probablement. Mais cette tentative échoua à nouveau, comme tu le sais.

D’un coup, la perte de sa merveilleuse IA Linglong ne parut plus à la Princesse que d’une importance moindre en comparaison des révélations concernant son dragon Flamme.

— Le temps passa jusqu’à l’affaire des cryptes. Comme tu le sais, leur découverte a été rendue publique, pour son intérêt archéologique et historique majeur. Mais même si rien n'a été révélé au sujet du laboratoire secret, la Confédération se doutait bien que nous l'avions découvert, et leurs services de renseignement le leur ont confirmé. Tout comme le fait que nous n'avions pas encore ouvert la chambre forte. Leur agent qui a pénétré jusqu'ici afin de tout détruire au plus vite le prouve. Ainsi, pour la troisième et dernière tentative, la semaine dernière, les événements montrent clairement que c'était dans le but de tout détruire et d'empêcher quiconque d'avoir accès aux secrets que la chambre forte contient encore. En désespoir de cause. Ils réussirent presque.

La Princesse regardait fixement son père.

— Mais là encore ils ont échoué. Grâce à la rapidité de réaction du Prince Olivier, qui a immédiatement fait évacuer les bombes jusqu'aux confins des cryptes souterraines. Sans cela, la chambre forte aurait été anéantie ainsi que les fondations de plusieurs des corps de bâtiments principaux du palais. Des centaines de vies auraient été perdues, le royaume aurait littéralement tremblé sous l'impact. Nous avons frôlé la catastrophe.

Le Roi arrêta là son récit.

Il regardait sa fille avec une expression indéfinissable.

La Princesse Sylvie restait silencieuse. Elle remarqua soudain à quel point la chambre était paisible. Il n'y avait plus aucun bruit des dragons qui étaient maintenant blottis contre elle, leurs têtes reposant sur ses genoux, comme s'ils cherchaient à la protéger.

Le léger souffle d'air qui entrait par les grandes baies vitrées ouvertes faisait onduler doucement les grands rideaux de soie dans les rayons du soleil matinal. Des chants d'oiseaux s'entendaient au loin, quelque part dans les jardins des vastes balcons de la princesse. C'était une belle matinée comme les autres à Sylvaria.

Son père, qui s'était tu sans la quitter des yeux lui prit la main et poursuivit :

— Je suis venu aujourd'hui pour te donner ces informations, car un jour, quand tu porteras la couronne, ce seront tes décisions qui devront permettre d'affronter des menaces similaires.

— Depuis un an et demi ta mère et moi avons décidé de t'ouvrir l'accès aux Textes Fondateurs de Sylvaria, à leurs commentaires ainsi qu'à la totalité des archives historiques, avec leurs IA de recherche. Tu as déjà rencontré ce passage fondamental des Commentaires qui déclare que « La sagesse d'un règne se mesure à sa capacité à préserver le passé tout en embrassant l'avenir ». Nous avons compris que pour devenir la future Reine dont Sylvaria a besoin aujourd'hui, tu dois parvenir à faire face à l'avenir bien sûr, quel qu'il soit, mais tout en conservant et en tenant compte des choses du passé qui ont permis de bâtir tout ce que nous avons, de faire de nous ce que nous sommes aujourd'hui.

— Tu es passionnée, impulsive, et déterminée. Tu devras réussir à trouver l'équilibre nécessaire entre tradition et modernité. Être le pont qui permettra de passer des choses anciennes aux choses à venir tout en conservant son identité à Sylvaria.

La Princesse Sylvie restait immobile, les yeux grands ouverts, le souffle court, chaque mot de son père gravant une image de destruction et de chute.

Elle sentait soudain que le poids de la réalité s'était abattu sur elle, comme une vague glacée qui venait de percer le mur de ses rêves d'enfance. Sa pensée, habituellement remplie de scénarios de c‑dramas et de discussions animées avec ses amis, se trouvait soudain confrontée à la dureté d'un monde où les complots et les explosions pouvaient menacer l'existence même du royaume.

Elle réussit, dans un souffle, à dire seulement :

— Mais Père... je ne suis que... votre fille.

Les yeux du Roi brillèrent alors lorsqu'il lui répondit :

— Oui, c'est tout à fait exact. Et de ce fait, tu portes en toi le sang des premières Reines. Et tu es aussi celle que tu es. Tu ne te contentes pas de savoir, mais tu veux comprendre. Et lorsque les circonstances l'exigeront, tu n'auras pas peur d'utiliser ce savoir et cette compréhension grâce à ta passion et ton impulsivité.

Le Roi la regarda alors fixement et poursuivit d’une voix plus grave.

— Mais pour l'heure, il s'avère qu'une nation hostile dispose d'une nouvelle technologie redoutable et qu'elle n'a pas hésité un instant à s'en servir contre nous en tentant de masquer ses agissements. Nous ignorons s'ils disposent d'autres armes encore inconnues, et nous ignorons ce qu'ils projettent de faire ensuite. La décision a donc été prise d'accéder au contenu de la chambre forte. Nous devons connaître une fois pour toutes l'ensemble des éléments en notre possession afin d'envisager tous les scénarios possibles et de nous y préparer.

Sylvie serra la poupée contre elle, comme un bouclier. Elle se sentit une étrange connexion avec cet objet : il avait été perdu, oublié, puis retrouvé. Comme elle, en ce moment.

Le Roi vit son mouvement instinctif. Il s’adressa alors à elle avec une grande douceur.

— Ma chère fille. Regarde ta poupée. Elle est un peu comme tu étais, il n’y a pas si longtemps. Mais aujourd'hui, la réalité a commencé à t'obliger à revisiter tes rêves et à les transformer en réalités plus matures. Tu ne ressembles déjà plus à cette poupée. Mais pour autant, n’oublie pas en chemin celle que tu étais. En dernier recours, c'est cela, ta nature profonde, qui te permettra de naviguer dans l'incertitude et prendre des décisions éclairées, même lorsque les choses ne seront pas claires. C'est cela qui te permettra de régner. Et c’est cela que je suis venu te dire aujourd’hui. Je te la laisse afin qu'elle te rappelle ce que je viens de t’expliquer.

Le Roi se pencha légèrement en avant, serrant la main de la princesse avec une tendresse qui était celle d'un père pour sa fille. Le silence suivit ses dernières paroles. Sylvie, les yeux toujours fixés sur les siens, sentit le poids d'une couronne qu'elle n'avait jamais portée devenir soudainement tangible. Elle comprit que son enfance était bien loin de tout cela. Mais ce poids était moins la perte de l'innocence que l'acquisition de responsabilités nouvelles.

— N'oublie jamais qu'il est impossible de tout savoir, et qu'il nous faut donc être capable d'accepter l'incertitude sans que cela nous paralyse. La vraie sagesse est alors de savoir où chercher, vers quoi se tourner pour trouver les réponses quand le monde bascule. Et alors, c'est ce que tu es véritablement, c'est cela qui te permettra de naviguer.

Le Roi se leva, ajustant son manteau, et fit un signe discret arrivé à la porte. Margot, qui attendait à l'extérieur, entra doucement pour veiller à ce que rien ne perturbe le repos de la princesse.

Il s'arrêta un instant sur le seuil de la pièce, jetant un dernier regard à sa fille, puis à Flamme et Long qui étaient retourbés aux pieds de la Princesse, sur le lit, et qui observaient la scène avec une curiosité silencieuse.

— Sois forte, Sylvie, ajouta-t-il avant de disparaître dans le couloir, laissant derrière lui la gravité d'un souverain qui venait de transmettre un flambeau.

 

***

Seule avec une Poupée par une Belle Matinée

Dès que la porte se referma, la princesse laissa échapper un long soupir, comme si elle venait de retenir son souffle pendant des heures. Elle se tourna vers ses deux petits compagnons dragons.

— Vous avez entendu, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, la voix encore tremblante mais plus ferme.

Flamme émit un petit Grrr... vibrant, tandis que Long, plus grave, secoua la tête, ses petites ailes frémissantes. Leurs colliers traduisirent leurs petits grognements : « Nous sommes avec toi, Princesse. »

Sylvie sourit, un sourire différent de ceux qu'elle arborait habituellement avec eux. Elle regarda par la baie vitrée, vers les jardins calmes, ignorants des menaces qui planaient.

Elle ne bougeait toujours pas. Elle fixait maintenant la porte par laquelle son père venait de disparaître, comme si elle attendait qu'il revienne, qu'il dise que tout cela n'était qu'un mauvais rêve, que la Confédération n'existait pas, que les cryptes ne cachaient rien, et que Flamme n'était qu'un petit dragon facétieux qui faisait des étincelles pour la faire rire.

Mais la porte restait close.

Margot, qui était entrée doucement, se tenait près de l'encadrement, les mains croisées devant elle, le visage empreint d'une inquiétude qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Elle avait vu le Roi sortir, avait lu dans ses yeux cette gravité particulière qui suit les conversations dont on sait qu'elles changent les choses. Elle n'osait pas parler. Elle attendait.

Flamme et Long avaient leurs petits corps chauds pressés contre les jambes de Sylvie, leurs têtes posées sur le drap, leurs yeux dorés ouverts et fixes, comme s'ils veillaient. Le collier de Flamme émit un petit Grrr... à peine audible, que le smartphone traduisit en un murmure : « Princesse tu es triste. »

Sylvie ne répondit pas tout de suite. Ses doigts, machinalement, avaient retrouvé la poupée de chiffon posée sur ses genoux. Ils la palpèrent, comme un aveugle qui lit un visage. Le tissu rêche de la robe verte. Les cheveux blonds usés. La couture maladroite qui reliait la tête au corps. C'était un objet si petit, si dérisoire, si loin des cryptes et des complots et des nations hostiles. Et pourtant, c'était la seule chose qu'elle pouvait serrer sans avoir mal.

Elle la regarda enfin. Vraiment. Elle la tourna entre ses doigts, examinant chaque détail avec une attention qu'elle n'avait pas eue lorsque son père la lui avait donnée. La robe avait été raccommodée, remarqua-t-elle. Un point de couture différent, plus grossier, à la jonction de la manche gauche. Quelqu'un l'avait réparée. Une servante de la laverie, sans doute. Celle-là même qui l'avait retrouvée quelque part parmi des draps et des chemises de nuit. Cette femme avait tenu la poupée dans ses mains, avait vu la robe déchirée, et avait pris le temps de la recoudre. Sans savoir à qui elle appartenait. Sans savoir qu'un jour, une princesse la tiendrait sur son lit de convalescence, le cœur déchiré par des vérités trop grandes pour elle.

Une pensée absurde la traversa : « Qui raccommode les choses brisées d'un royaume ? »

Elle sentit quelque chose remonter en elle. Pas de la détermination. Pas encore. Quelque chose de plus brut. De la peur. Une peur froide. Son père venait de lui dire qu'une nation hostile possédait des armes inconnues. Qu'ils avaient frôlé la catastrophe. Que Flamme, Flamme, son bébé, sa joie, avait été l'étincelle involontaire de toute cette folie. Et qu'un jour, ce serait à elle de décider. De choisir. De porter le poids de centaines de millions de vies sur ses épaules de jeune femme qui, hier encore, passait ses soirées à débattre du couple le plus séduisant de son c-drama préféré.

La peur devint vertige. Elle ferma les yeux et serra la poupée contre sa poitrine, si fort que les coutures craquèrent à nouveau légèrement.

— Je ne sais pas faire ça, murmura-t-elle.

Margot fit un pas vers elle.

— Votre Altesse...

— Je ne sais pas faire ça. Je ne suis pas ma mère. Je ne suis pas une reine. Je suis... je suis celle qui rit trop fort, qui crie après ses dragons quand ils renversent les vases, qui pleure devant les fins de c-dramas. Celle qui avait des gaz quand elle était angoissée. Je ne suis pas ça, répéta Sylvie, la voix plus haute, tremblante, presque suppliante.

Elle ouvrit les yeux, et ils étaient humides.

— Père dit que je porte le sang des premières Reines. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que le sang sait ? Est-ce que le sang décide ? Parce que moi, je ne sais pas. Je ne sais même pas pourquoi on m'a laissée entrer au Conseil si c'était pour me reconduire ensuite dans mes appartements comme une enfant qu'on met au lit.

Flamme leva la tête, se leva et s’approcha. Ses yeux dorés la regardaient avec une intensité tranquille. Il posa sa petite patte sur la main qui serrait la poupée. Ses griffes rétractées ne griffèrent pas. Il appuya simplement, comme pour dire : « Je suis là. Et toi aussi. »

Le collier vibra : « Ma Princesse est forte. Tu es la Princesse de Flamme. » Il se recoucha contre elle.

Sylvie regarda Flamme. Puis Long, qui avait relevé le museau et dont les narines frémissaient comme s'il flairait quelque chose d'invisible dans l'air. Puis la poupée. Puis la fenêtre, par où entraient les chants d'oiseaux et la lumière dorée d'une matinée qui, dehors, ignorait tout.

Une idée se fit jour en elle. Pas une révélation éclatante comme dans les c-dramas qu'elle adorait. Quelque chose de plus ténu. Comme une porte qu'on entrouvre et qui laisse passer un filet d'air frais dans une pièce étouffante.

La poupée avait été perdue. Oubliée dans une laverie, parmi le linge sale, pendant des années. Personne ne l'avait cherchée. Personne ne s'était souvenu d'elle. Et pourtant, elle avait survécu. Quelqu'un l'avait trouvée. Raccommodée. Gardée. Puis sa mère l'avait conservée, tout ce temps, sans lui dire. Et son père l'avait apportée ce matin, en sachant que ce serait le jour où sa fille aurait besoin d'entendre que les choses perdues peuvent être retrouvées, que les choses brisées peuvent être raccommodées, et que ce qu'on croit oublié n'est jamais vraiment disparu.

Comme les cryptes.

Comme les secrets.

Comme la force qu'elle ne savait pas qu'elle avait.

Elle ne se redressa pas triomphalement. Elle ne déclara rien de grandiose. Elle resta là, allongée, les pieds bandés, la poupée contre elle, les dragons blottis contre ses jambes, et elle laissa les larmes venir. Pas des larmes de désespoir. Des larmes de soulagement, de reconnaissance aussi. Pour cette poupée qui avait survécu, pour ce père qui était venu à l'aube, pour ces petits dragons qui ne la quittaient pas.

Margot s'approcha silencieusement et s'assit sur le bord du lit. Elle ne dit rien. Elle posa simplement sa main sur l'épaule de Sylvie, et laissa la chaleur faire son œuvre.

Les larmes cessèrent d'elles-mêmes, comme les pluies d'été à Sylvaria, violentes et brèves. Sylvie essuya ses joues du dos de la main, renifla une dernière fois, et regarda Margot avec des yeux rougis mais ouverts.

— Margot... Père m'a tout dit. La Confédération. Les trois tentatives. Zhao Ming. Le smartphone. Tout.

Margot ne cilla pas. Elle avait deviné, en voyant le Roi sortir, que quelque chose de fondamental venait de se passer.

— Et Flamme. C'est à cause de lui. À cause de sa présence ici. Tout le monde l’a vu et tout a basculé, continua Sylvie en caressant la tête du petit dragon.

Flamme émit un Grrr contrit, comme s'il se sentait coupable. Son collier traduisit : « Je suis désolé. »

Sylvie le prit dans ses bras et le serra contre elle.

— Non, mon cœur. Non. Tu n'as rien fait de mal. Tu es juste... toi. Et c'est toi qui es là, murmura-t-elle, le menton enfoui dans les écailles chaudes.

Elle resta un moment ainsi, respirant l'odeur familière de son dragon, une odeur de pierre chaude et de cendre douce, puis elle reposa Flamme sur le drap et regarda à nouveau la poupée.

— Elle a été raccommodée. Quelqu'un l'a raccommodée, dit-elle doucement, en montrant la couture de la manche.

Margot se pencha pour regarder.

— Oui, dit-elle simplement.

— C'est ce que fait une Reine, n'est-ce pas ? Raccommoder. Pas détruire. Pas commander. Raccommoder ce qui est déchiré. Retrouver ce qui est perdu. Garder ce qui compte.

— Oui, Votre Altesse. C'est ce que fait une Reine.

Sylvie hocha lentement la tête. Elle posa la poupée sur l'oreiller, juste à côté de sa propre tête, là où Flamme dormait d'habitude. Le petit dragon regarda la poupée, la renifla, puis se rallongea de l'autre côté, comme s'il acceptait de partager son territoire.

— La sagesse d'un règne se mesure à sa capacité à préserver le passé tout en embrassant l'avenir. C'est ce qu'a dit père, récita Sylvie, les yeux mi-clos.

Elle ouvrit les yeux.

— Je ne suis pas prête. Je le sais. Pas encore. Mais je ne suis plus la même qu'hier.

Elle regarda par la fenêtre. Les jardins scintillaient sous le soleil montant, les licornes devaient se promener dans les prairies des grandes plaines du Sud-Ouest, et les montagnes, par-delà les horizons, se dressaient comme des gardiennes immémoriales. Tout cela existait depuis quatre mille ans. Tout cela avait survécu aux agitations, aux trahisons, aux crises. Et tout cela attendait, patiemment, celle qui les préserverait.

— Margot, aide-moi à m'asseoir correctement. Et ouvre les rideaux. Laisse entrer toute la lumière.

Margot s'exécuta sans un mot. Les grands rideaux de soie se retirèrent, et la lumière inonda la chambre, chassant les ombres des coins, illuminant les murs tapissés, les dragons qui clignèrent des yeux, la poupée sur l'oreiller dont la robe verte parut moins fanée sous le soleil.

Sylvie Monique Isabeau de Sylvaria, deux cent quarante-troisième porteuse du Nom de la Sainte Sylvie, s'assit parmi ses coussins, le visage tourné vers la lumière, la poupée contre elle, les dragons à ses côtés, et Margot à sa droite.

Elle n'était pas une Reine. Pas encore. Mais elle n'était plus seulement une princesse.

Et un jour, elle écrirait les prochains chapitres de l'histoire de Sylvaria.

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