Naelith Belaran
Il n'y avait pas de journées "comme les autres" pour la CM-7. Cette nuit là, l'équipe Alpha était allée prêter main forte aux marins-sauveteurs au large de la côte occidentale économique, anciennement définie par les Etats Unis. Un simple renfort numéraire pour absorber les absences causées par leur maintien des acquis annuel. Chaque année, les sauveteurs profitaient de cette période pour enfin remettre le pied à terre, l'attendant avec impatience pour retrouver leurs femmes et leurs enfants. Chaque année, il fallait donc trouver des agents pour assurer les gardes de nuit sur les Vedettes vétustes qui étaient encore destinées à traverser des centaines de tempêtes. Le secteur 7 étant particulièrement calme à cette mi-année de 2526, c'est au Premier-Maitre Naelith Belaran et ses hommes qu'on avait confié cette tâche.
Calme était un euphémisme. A 700 nautiques de l'ancienne célèbre "Côte Ouest" régnait une mer d'huile à perte de vue. Pas un nuage à l'horizon. Très peu de navires se risquaient à prendre le large par ce temps là. La Terre continuait de se rapprocher millimètre par millimètre du Soleil. Et, en 500 ans, la température avait considérablement augmenté, rendant les journées ensoleillées presque insoutenables. Et la douceur de la brise nocturne n'existait plus depuis longtemps.
Le moteur de la vieille vedette ronronnait avec une régularité presque rassurante. À son bord, personne ne semblait particulièrement pressé de rompre le silence. Le quartier-maître Eren avait posé les pieds sur une caisse étanche en prétendant surveiller l'horizon, mais tout le monde savait qu'il profitait surtout de quelques minutes de répit.
Je maintiens que cette coque est plus vieille que moi, lança-t-il en tapotant la rambarde. Si elle coule, je demande officiellement à être remboursé.
Quelques rires étouffés lui répondirent.
Elle est surtout plus solide que toi, répliqua Naelith sans quitter les jumelles des yeux. Elle, au moins, elle ne se plaint pas à chaque grincement.
Les hommes sourirent. C'était le genre de pique qu'ils s'échangeaient depuis des années. Naelith abaissa enfin ses jumelles et observa la mer noire. Rien. Seulement le reflet tremblant des étoiles sur une surface si calme qu'on aurait pu la croire figée.
Vous savez ce qui est inquiétant ? demanda un autre commando. Pas un appel depuis quatre heures.
Tu préfères sortir un plaisancier ivre d'un incendie de yacht ? répondit Naelith.
Non.
Alors profite du silence.
Il s'accouda quelques instants au bastingage. L'air restait lourd malgré la nuit, chargé de cette chaleur qui ne quittait plus les océans depuis des siècles. Au loin, les lumières de la côte avaient disparu derrière la courbure terrestre. Ils étaient seuls, perdus au milieu d'une immensité sombre. Le premier-maître esquissa un sourire presque imperceptible.
Les sauveteurs ont raison de prendre leurs congés maintenant. Si toutes les gardes ressemblaient à celle-ci, je finirais par croire que le monde est devenu raisonnable.
Comme pour lui donner tort, la radio grésilla. Une voix hachée par les parasites éclata dans le silence.
Mayday... Mayday... ici le cargo civil Asteria... nous sommes en train de subir une attaque...
Le changement d'ambiance fut immédiat. Les plaisanteries s'éteignirent sans qu'aucun ordre ne soit donné. Chacun connaissait son rôle. Le quartier-maître Eren ouvrit le coffre de secours et vérifia le contenu des sacs médicaux. Compresses hémostatiques, injecteurs d'urgence, oxygène portable. Il remplaça machinalement une cartouche périmée avant de refermer le tout d'un geste sec. À l'arrière de la vedette, deux opérateurs déroulaient déjà les lignes de remorquage. Les mousquetons tintaient contre le métal tandis qu'ils inspectaient chaque ancrage, chaque couture des harnais de récupération.
Si quelqu'un finit à l'eau, je préfère que ce soit lui qui casse avant la corde, marmonna l'un d'eux en tirant violemment sur une sangle.
Son voisin esquissa un sourire. Naelith, lui, circulait parmi ses hommes sans élever la voix. Il ne donnait presque aucun ordre. Il observait. Un regard vers un nœud mal serré. Une main posée sur une caisse mal verrouillée. Un simple signe de tête suffisait, et l'erreur disparaissait avant même qu'elle ne devienne un problème. Il s'arrêta devant le pilote.
Temps estimé ?
Dix-huit minutes si la mer reste aussi clémente.
Faisons en sorte qu'elle le reste.
La vedette accéléra encore légèrement. À l'avant, Eren glissa discrètement un fusil compact dans son support. Naelith le remarqua.
Tu t'attends à trouver des pirates ?
Je m'attends surtout à trouver des gens qui ont peur.
Le premier-maître acquiesça.
Alors commence par préparer de quoi les sortir de là.
Sans discuter, Eren rangea l'arme et attrapa à la place une couverture isotherme et un second kit médical. Personne ne savait ce qui les attendait sur la plateforme. Une fuite de gaz. Un incendie. Une explosion. Peut-être simplement des techniciens incapables de rejoindre les canots. Peu importait. Pour la CM-7, une vie à ramener suffisait à justifier une mobilisation entière. Le radar continuait de balayer la nuit lorsque la radio grésilla de nouveau. Cette fois, la voix du centre opérationnel était différente. Plus tendue. Plus grave.
CM-7 Alpha, mise à jour de la situation. Menace armée confirmée sur la plateforme A-07.Plusieurs employés ont réussi à gagner les embarcations de secours, mais cinq civils sont toujours bloqués à l'intérieur de la structure.
Un silence tomba dans la timonerie.
Les vedettes de sauvetage assureront l'évacuation des survivants en mer. Votre unité est réaffectée à l'extraction des personnes restées sur la plateforme. Menace armée confirmée.
Naelith échangea un regard avec ses hommes. Personne ne protesta. Les plaisanteries avaient disparu.
Reçu. CM-7 Alpha prend la mission.
Il raccrocha et désigna la silhouette sombre qui commençait à émerger à l'horizon.
Préparez le matériel d'assaut. Cette garde vient de changer de nature.
Personne ne bougea pendant une fraction de seconde. Puis les automatismes reprirent le dessus. Les sacs médicaux furent déposés au pied des banquettes. Les harnais de récupération cédèrent leur place à des cordes d'escalade renforcées, des charges de découpe et des kits de progression en structure métallique. Les fusils, jusque-là rangés par précaution, quittèrent enfin leurs supports. Aucun visage ne trahissait la moindre excitation. Pour les hommes de la CM-7, il ne s'agissait pas de partir au combat. Il s'agissait d'aller chercher cinq personnes qui comptaient désormais sur eux. Naelith ouvrit le compartiment étanche fixé sous la console de navigation et en sortit une tablette tactique. Les plans de la plateforme A-07 s'y affichèrent aussitôt : quatre niveaux principaux, une tour de forage centrale, plusieurs passerelles suspendues et un dédale de coursives techniques serpentant entre les structures.
Probable point d'entrée ? demanda Eren.
Naelith étudia quelques instants le schéma.
Les pirates surveilleront les héliports et les quais d'amarrage. On oublie les accès évidents.
Son doigt glissa jusqu'à une conduite de maintenance courant sous les installations.
On passera par les entrailles de la plateforme.
Un opérateur leva les yeux.
Et les civils ?
Vivants.
La réponse avait fusé sans hésitation.
Notre priorité est de les faire sortir. Si nous pouvons éviter le contact, nous l'éviterons.
Un silence approbateur parcourut l'équipage. Le pilote rompit finalement l'échange.
Visuel sur A-07.
Tous levèrent les yeux. À l'horizon se découpait désormais une masse noire gigantesque, hérissée de pylônes et de grues, dont les lumières vacillaient par endroits. Même à plusieurs milles nautiques, quelque chose paraissait anormal. Certaines sections étaient plongées dans l'obscurité complète, tandis que d'autres restaient éclairées comme en plein jour. Puis une détonation sourde traversa la nuit. Quelques secondes plus tard, une colonne de fumée monta lentement au-dessus de la structure. Naelith ne quitta pas la plateforme des yeux.
Ils sont encore en vie.
Il ne l'espérait pas. Il en était convaincu. Et tant qu'il resterait une chance de les ramener, la CM-7 avancerait. La vedette ralentit à moins d'un mille de la plateforme. Aucun projecteur ne balayait la mer. Les seules lumières provenaient des niveaux supérieurs, où quelques lampes de sécurité continuaient d'éclairer les passerelles métalliques d'une lueur blafarde. Le reste de la structure disparaissait dans l'obscurité. Naelith leva les jumelles. Un mouvement. Puis un second. Deux silhouettes armées patrouillaient sur une coursive extérieure.
Confirmation visuelle. Au moins deux hostiles, annonça-t-il calmement.
Eren comptait déjà les secondes entre leurs passages.
Rondes régulières. Cinquante-deux secondes.
Ils ne surveillent que ce qu'ils voient.
Naelith désigna la base de la plateforme. Les vagues venaient frapper les piliers avec une force sourde. Entre deux embruns apparaissait une vieille échelle de maintenance dont une partie semblait rongée par le sel.
C'est par là.
La vedette coupa définitivement ses moteurs. Le silence retomba aussitôt. Il ne restait plus que le clapotis de l'eau contre la coque. Les commandos glissèrent un à un dans l'obscurité. Personne ne parlait. Les mousquetons étaient gainés pour ne produire aucun bruit. Même les fermetures des sacs avaient été enveloppées de tissu. Naelith fut le premier à quitter l'embarcation. Avant de poser le pied sur l'échelle, il jeta un regard vers son équipe.
Rappel des priorités.
Personne ne répondit. Ils connaissaient déjà la réponse.
Les civils d'abord.
Un hochement de tête collectif. Puis l'ascension commença. Le métal était brûlant malgré l'heure tardive, chargé de la chaleur accumulée pendant la journée. Centimètre après centimètre, ils gravirent les trente mètres qui les séparaient de la première plateforme technique. Lorsqu'Eren atteignit le sommet, il leva discrètement deux doigts. Zone libre. Naelith se hissa à son tour et balaya les alentours. Des douilles jonchaient le sol. Une caisse de ravitaillement avait été renversée. Et, quelques mètres plus loin, une tasse de café encore fumante reposait sur une console. Ils étaient proches. Très proches. Ils explorèrent rapidement plusieurs sections de la plateforme. Soudain, un bruit étouffé traversa la cloison métallique derrière eux. Pas une explosion. Quelqu'un frappait. Trois coups. Puis deux autres. Comme un appel au secours que l'on tentait désespérément de contenir. Naelith leva une main. Toute l'équipe s'immobilisa. Le signal se répéta. Trois coups. Une pause. Puis deux autres. Pas le hasard. Un code improvisé. Quelqu'un cherchait à attirer l'attention sans se faire entendre plus loin. Le premier-maître s'approcha lentement de la cloison et posa la paume contre le métal. De l'autre côté, un souffle. Puis une voix presque inaudible.
S'il vous plaît...
Le regard de Naelith croisa celui d'Eren. Ils les avaient trouvés. Un soldat sortit une caméra endoscopique de sa poche et la glissa dans l'interstice de la porte technique. L'écran révéla une pièce exiguë où cinq personnes s'étaient entassées derrière des armoires renversées. Quatre adultes. Et un garçon qui ne devait pas avoir plus de dix ans. Le visage couvert de poussière, il serrait contre lui un casque de chantier beaucoup trop grand. Naelith sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine. Il frappa une fois contre la porte. Une réponse immédiate.
Marine des Mondes Unis, murmura-t-il. Ne faites plus de bruit. On vous sort de là.
À l'intérieur, plusieurs épaules s'affaissèrent d'un seul coup. Le soulagement était presque palpable. Mais Eren gardait les yeux rivés sur son détecteur acoustique. Il leva discrètement deux doigts. Deux signatures thermiques approchaient par la coursive voisine. Les assaillants. Naelith évalua les distances en un instant. Ouvrir la porte maintenant condamnerait probablement les civils. Attendre risquait de les voir découverts. Il fit un choix. Sans un mot, il désigna deux opérateurs qui disparurent dans l'ombre des passerelles, pendant que le reste de l'équipe se plaquait contre la cloison. Les pas se rapprochaient. Lentement. Puis une voix résonna à quelques mètres.
Ils ne peuvent pas être loin.
Le garçon, de l'autre côté de la porte, étouffa un sanglot. Naelith posa simplement sa main sur la tôle froide. Comme pour lui dire qu'il n'était plus seul. Et il attendit. Le moment juste. Les deux silhouettes finirent par apparaître au bout de la coursive. Leurs armes étaient basses, mais leurs regards balayaient méthodiquement chaque recoin de la plateforme. Naelith leva deux doigts. À une dizaine de mètres de là, dissimulés derrière une batterie de conduites, Eren et son binôme comprirent immédiatement. Un écrou roula sur la tôle. Le bruit était infime. Pourtant, dans le silence de la nuit, il résonna comme un appel. Les deux assaillants s'arrêtèrent net.
T'as entendu ?
Le second acquiesça avant de s'engager prudemment dans la direction opposée à la porte technique. Naelith attendit encore. Une seconde. Puis deux. Lorsque leurs pas disparurent enfin derrière un angle mort, il fit signe à son équipier chargé de l'ouverture. L'outil hydraulique se glissa entre les battants. Aucun claquement. Aucune gerbe d'étincelles. Juste un léger gémissement métallique. L'ouverture était suffisante. Les cinq civils surgirent presque aussitôt, hagards, les yeux rougis par la fatigue. Le garçon fut le premier. Il se précipita sans réfléchir vers Naelith, comme si l'uniforme suffisait à faire disparaître la peur. Le premier-maître posa un genou à terre.
Tout va bien. On vous ramène à la maison.
L'enfant voulut répondre, mais aucun son ne sortit. Naelith se contenta de lui tendre la main. Le petit la saisit de toutes ses forces. Derrière eux, l'un des techniciens murmura :
Ils sont au moins une dizaine... Ils contrôlent les niveaux supérieurs... Ils cherchaient les codes d'accès au cœur énergétique.
Naelith acquiesça sans quitter les civils des yeux.
Vous avez déjà fait le plus difficile.
Il désigna l'échelle par laquelle ils étaient arrivés.
Maintenant, c'est à nous de vous ramener.
Au même instant, un bref éclat lumineux traversa les passerelles. Puis un cri. Les deux hommes partis en diversion venaient d'être repérés. La radio grésilla dans l'oreillette de Naelith.
Contact établi. Ils nous suivent.
Une courte pause. Puis la voix d'Eren, étonnamment calme :
Profitez-en. On leur fait croire que toute l'équipe est avec nous.
Naelith serra les mâchoires. Il savait ce que cela signifiait. Ses hommes lui offraient quelques minutes. Pas pour gagner un combat. Pour sauver cinq inconnus. Naelith prit sa décision en moins d'une seconde.
Thomas.
Chef ?
Tu prends les civils et tu les redescends jusqu'à la vedette. Pas d'engagement. Si ça tourne mal, vous décrochez immédiatement.
Thomas comprit où il voulait en venir.
Et toi ?
Le premier-maître vérifia rapidement son chargeur avant de relever les yeux.
Je vais récupérer nos deux hommes.
Le silence dura un battement de cœur.
Avec tout le respect que je vous dois, c'est une très mauvaise idée.
Naelith esquissa un sourire fatigué.
C'est pour ça que j'y vais seul.
Il posa une main sur l'épaule du technicien le plus proche.
Vous êtes en sécurité avec eux.
Puis il regarda une dernière fois le petit garçon.
Toi aussi.
L'enfant acquiesça timidement. Rassuré, Naelith tourna les talons et s'élança dans la pénombre des coursives. Il progressa rapidement entre les conduites, guidé par les communications laconiques de ses équipiers.
Contact visuel… trois hostiles… on décroche vers le nord…
Quelques minutes plus tard, alors qu'il s'apprêtait à franchir une échelle verticale, un bruit de semelles trop légères retentit derrière lui. Il se retourna brusquement. Le garçon était là. Essoufflé. Le casque de chantier toujours serré contre sa poitrine. Ils se regardèrent un instant, aussi stupéfaits l'un que l'autre.
Qu'est-ce que tu fais ici ?
L'enfant baissa les yeux. Sa réponse n'était guère plus qu'un souffle.
Je... je ne voulais pas que vous partiez sans moi.
Naelith sentit son estomac se nouer. Derrière eux, au loin, des voix montaient déjà dans les passerelles métalliques. Ils n'étaient plus deux hommes entraînés à évoluer discrètement. Ils étaient devenus un commando... et un enfant terrifié. Naelith s'agenouilla immédiatement devant lui.
Écoute-moi.
Le garçon gardait les yeux rivés sur le sol.
Tu t'appelles comment ?
Elias.
Sa voix tremblait. Le premier-maître inspira calmement.
Très bien, Elias. À partir de maintenant, tu fais exactement ce que je te demande. Pas parce que je suis militaire. Parce que c'est comme ça qu'on rentrera tous les deux.
L'enfant hocha la tête avec énergie. Au loin, les échanges radio crépitèrent.
…on les ralentit… mais ils sont plus nombreux…
Naelith coupa le son de son oreillette. Il décrocha ensuite une fine longe de sécurité de son harnais et la fixa à la ceinture du garçon.
Ce n'est pas pour t'attacher.
Elias leva enfin les yeux vers lui.
C'est pour que je sois sûr de ne pas te perdre.
Une ombre de sourire traversa le visage couvert de poussière. Ils reprirent leur progression. Plus lentement. À chaque changement de direction, Naelith vérifiait que la corde restait détendue. Il adaptait son allure aux petites jambes qui s'efforçaient de suivre sans bruit. Soudain, une rafale de vent fit claquer une plaque métallique. Elias sursauta. Son casque lui échappa des mains. Il roula sur le plancher grillagé dans un vacarme qui sembla traverser toute la plateforme. Le silence qui suivit fut encore pire. Puis des voix. Toutes proches.
Par là !
Des faisceaux lumineux balayèrent les conduites quelques niveaux au-dessus. Naelith n'hésita pas une seule seconde. Il attira doucement Elias contre lui, le dissimula derrière une énorme canalisation de refroidissement et posa une main rassurante sur son épaule. L'enfant tremblait de tout son corps. Le premier-maître, lui, restait parfaitement immobile. Il savait qu'au moindre mouvement, ils seraient repérés. Alors il attendit. Respiration lente. Oreille tendue. Jusqu'à entendre les pas s'éloigner de nouveau. Quand le calme revint enfin, Elias leva timidement la tête.
Je suis désolé…
Naelith secoua doucement la tête.
Non.
Il ramassa le casque tombé au sol et le lui remit entre les mains.
Tu as eu peur. C'est normal.
Puis il ajouta, avec un calme désarmant :
Le courage, ce n'est pas de ne jamais avoir peur. C'est de continuer à avancer malgré elle.
Le garçon serra un peu plus fort son casque. Et cette fois, lorsqu'ils repartirent vers les coursives supérieures, il ne lâcha plus Naelith d'un seul pas. Le Premier Maitre ferma brièvement les yeux. Le plus simple aurait été de renvoyer Elias. Le plus raisonnable aussi. Mais il n'y avait plus le temps. Dans son oreillette, la respiration haletante d'Eren couvrait presque les parasites.
On décroche… niveau supérieur… impossible de revenir vers vous…
Le premier-maître consulta rapidement le plan mémorisé de la plateforme. Aucun itinéraire ne permettait de les rejoindre sans traverser les zones contrôlées par les assaillants. Il serra les dents.
Tu connais cet endroit ? demanda-t-il à voix basse.
Elias hocha timidement la tête.
Mon papa travaille ici.
Naelith se figea. Le garçon désigna un conduit qui disparaissait derrière une rangée de pompes industrielles.
Il y a un passage… Les techniciens l'utilisent quand les ascenseurs sont en panne.
Le militaire suivit son doigt. Sur le plan officiel, ce couloir n'existait même pas.
Tu es sûr ?
Papa dit toujours que personne ne pense à passer par là parce qu'on y ressort couvert de graisse.
Un léger sourire traversa le visage de Naelith.
Ton père a peut-être sauvé mes hommes sans le savoir.
Ils se glissèrent dans l'étroit conduit. Très vite, il fallut progresser à quatre pattes entre des gaines brûlantes et des câbles épais comme des bras. L'air y était irrespirable, saturé d'huile et de métal chauffé. Elias avançait sans hésiter. Puis il s'arrêta net. Devant eux, une grille. Au travers des mailles, Naelith aperçut deux silhouettes familières retranchées derrière une turbine à l'arrêt. Eren. Et son binôme. Coincés. Trois assaillants progressaient lentement dans leur direction, ignorant totalement que quelqu'un les observait depuis le conduit technique. Naelith posa doucement une main sur l'épaule d'Elias.
Tu viens de nous offrir une chance.
L'enfant leva vers lui un regard où la peur avait laissé place à une détermination inattendue. Pour la première fois depuis le début de la nuit, il ne semblait plus seulement vouloir être protégé. Il voulait aider. Naelith observa les lieux pendant quelques secondes. Puis il comprit. Les assaillants regardaient tous dans la même direction. Personne ne surveillait la passerelle suspendue qui courait juste au-dessus de leurs têtes. Il se tourna vers Elias.
Tu peux rester parfaitement immobile pendant une minute ?
Le garçon déglutit. Puis acquiesça. Naelith lui confia son oreillette.
Si je ne reviens pas tout de suite, tu attends Thomas. Il viendra te chercher.
Il n'attendit pas de réponse. D'un mouvement souple, il se hissa sur la passerelle métallique et commença à avancer. Ses bottes ne produisaient presque aucun bruit. Arrivé à l'aplomb des assaillants, il décrocha une lourde clé à chaîne oubliée sur un garde-corps et la lança de toutes ses forces à l'autre extrémité du niveau. Le fracas fut assourdissant. Les quatre hommes se retournèrent instantanément.
Là-bas !
Sans réfléchir, ils abandonnèrent leur progression vers Eren et se lancèrent à la poursuite de ce qu'ils croyaient être un intrus isolé. Naelith n'avait pas cherché à les affronter. Il leur avait simplement offert une cible plus intéressante. Dans son oreillette laissée à Elias, la voix d'Eren crépita aussitôt :
Les hostiles décrochent ! On a une ouverture !
Le garçon leva les yeux vers Naelith. Le premier-maître lui adressa un clin d'œil presque imperceptible avant de disparaître dans les ombres de la plateforme, entraînant derrière lui toute la menace. Pendant quelques secondes, il fut seul. Seul face à quatre hommes. Et c'était exactement ce qu'il avait voulu. Eren et son binôme profitèrent de l'ouverture pour quitter leur couvert et gagner une coursive secondaire. Ils progressaient déjà vers le conduit indiqué par Elias lorsque l'un des assaillants s'immobilisa.
Attends…
Son faisceau balaya lentement les alentours. Puis remonta vers la grille entrouverte du conduit technique. Deux petits yeux effrayés croisèrent les siens.
Il y en a un autre !
Le cri déchira la nuit. Sans hésiter, l'homme épaula son arme en direction de la grille. Naelith comprit instantanément. S'il continuait à fuir, Elias deviendrait la cible. Il fit exactement l'inverse. Abandonnant toute discrétion, il bondit depuis la passerelle et atterrit lourdement entre les assaillants et le conduit. L'impact résonna sur tout le tablier métallique.
Marine des Mondes Unis ! cria-t-il. Lachez votre arme !
Toutes les armes pivotèrent vers lui. Une détonation éclata. Puis une autre. Naelith se jeta derrière un treuil d'amarrage, arrachant au passage une vanne d'urgence. Un nuage de vapeur brûlante envahit aussitôt la coursive, coupant les lignes de vue.
Eren ! Maintenant !
Son équipier ne posa aucune question. Profitant de l'écran improvisé, il surgit avec son binôme, atteignit la grille et arracha Elias au conduit avant de disparaître avec lui dans les niveaux inférieurs. Naelith, lui, resta en arrière. Il attendit de distinguer la silhouette du garçon disparaître dans la fumée avant d'entamer sa propre retraite. Quand il rejoignit enfin l'échelle de maintenance, Thomas et les civils étaient déjà en train d'embarquer sur la vedette. Eren accourut vers lui.
Vous êtes touché ?
Naelith baissa les yeux. Une profonde entaille traversait sa manche, le sang commençait à imbiber le tissu, mais il haussa simplement les épaules.
Rien qui mérite de retarder le départ.
Il se retourna alors vers Elias. Le garçon le regardait comme on regarde un héros. Naelith s'accroupit malgré la douleur et lui tendit son casque de chantier, qu'il avait ramassé sans même s'en rendre compte au milieu du chaos.
Tiens.
Elias le serra contre lui.
Pourquoi vous êtes revenu ? C'était dangereux.
Le premier-maître observa un instant la plateforme qui s'éloignait dans l'obscurité. Puis il répondit avec une simplicité désarmante :
Parce qu'on ne laisse personne derrière.
Et tandis que les moteurs de la vedette reprenaient vie, aucun membre de la CM-7 ne remarqua que cette phrase venait de résumer tout ce qui définissait Naelith Belaran.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !