Chapitre 3

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 3509 mots

Quand je me réveille, la première chose que je sens sont les cheveux de Zed contre mes lèvres. Nous avons dû bouger dans notre sommeil, car c’est à présent lui qui se trouve dans mes bras.

Et... nom d’un chien ! Il est à moitié nu ?!

Nate a l’habitude de dire que je suis une bouillote humaine. Il faut croire qu’il n’est pas le seul à être de cet avis. Je l’imagine s’extirper du lit, enlever l’épaisseur de son t-shirt, puis hésiter un instant entre revenir près de moi et regagner l’autre chambre.

Il semble avoir décidé de rester, et cette idée me fait sourire. Il a été d’une gentillesse et d’une prévenance démesurées avec moi la nuit dernière. Je ne sais pas si j’aurais été capable de dormir s’il n’avait pas été là.

Quelques rayons de soleil filtrent sous les rideaux et viennent éclairer son visage. Je me tords le cou pour le regarder.

Il a l’air tellement innocent.

Sa tête calée entre mon cou et ma poitrine, il dort, le souffle régulier, insouciant.

Il est beau à tomber. Il porte les stigmates de son passage en Crète et arbore un bronzage sexy à souhait. Je soupire. Zed sera sans aucun doute mon plus grand péché à vie.

Mais en le voyant comme ça si vulnérable, je n’éprouve que de la tendresse. Toute la reconnaissance et l’affection que j’éprouve pour lui remontent d’un coup. Ce jeune homme emplit de tristesse a su éloigner la mienne le temps de quelques heures. Sans réfléchir, je le serre fort contre moi et embrasse le sommet de son crâne.

Merci d’avoir été là pour moi.

Il remue sous moi.

Merde, mais quelle idiote ! Tu vas encore le réveiller !

Je me fige, les mains toujours dans ses cheveux. Zed referme son bras dans mon dos et se blottit encore plus contre moi.

- Je ne sais pas quelle heure il est, mais je suis sûr qu’il est trop tôt pour se lever, marmonne-t-il dans mes seins.

- Euh… Je ne sais pas l’heure qu’il est. Je pense que j’ai fini ma nuit, mais si tu veux dormir, je peux te laisser le lit, je bredouille.

Zed se tortille entre mes bras puis se dégage.

- Non, non, je vais sûrement me lever aussi, dit-il en se redressant sur un coude. Enfin… D’ici quelques minutes, reprend-il en retombant sur le lit, le corps encore lourd de sommeil.

Son visage est à hauteur du mien. Très près du mien.

- Euh… Ça a été ta nuit ? je lui demande pour dissimuler ma gêne.

- Ouais… ça aurait probablement été mieux si tu ne t’étais pas mise complètement en travers du lit durant la nuit, me taquine-t-il.

Je soupire en pensée. Le côté « lui et moi dans un lit au réveil » n’est pas aussi gênant que je l’avais craint. Pour une fois, il me sourit. Un vrai sourire. Il est toujours sérieux, derrière son masque de désinvolture et d’indifférence. Quand il sourit, ses yeux restent froids ou absents, comme si une partie de lui refusait de s’engager, mais ce matin, son regard suit enfin ce sourire - c’est son vrai visage qu'il me montre. Trop heureuse de le voir s’ouvrir, je décide de rentrer dans son jeu.

- Quoi ? Moi ? Attend, qui m'écrasait il y a encore deux minutes ? je plaisante à mon tour.

- Moi ? objecte-t-il, feignant l’offense, une main sur le cœur. Je ne me permettrais pas.

- Oooh mais si monsieur. C’est tout à fait ton genre. Et tu as de la chance que je n’ai pas profité de ta faiblesse pour t’embêter au passage.

Je le chambre et le chatouille pour appuyer mon propos. Il se recroqueville et tente de bloquer mes mains sans succès.

- Si tu lances les hostilités, je vais répondre !

Alors que je poursuis mes assauts, il s’empare de mes poignets d’une seule main.

- Qui te dit que je vais me laisser faire ? je plaisante. Mes mains sont presque contre toi, j’ai totalement moyen de te chatouiller encore. Et comme tu n’oseras pas me serrer trop fort de peur de me faire mal, je serai toujours en position de force.

- Ah oui ?

Son mouvement suivant me surprend au plus haut point. Tout en me maintenant les poignets, il nous fait basculer avec une habileté déconcertante. Le voilà désormais au-dessus de moi, entre mes jambes, en appui sur un coude, maintenant mes bras au-dessus de ma tête.

- Et maintenant, qui est en position de force ?

Oh, whaou !

Mon t-shirt s’est retrouvé un peu relevé par le mouvement, dévoilant mon ventre et le renflement de mes seins.

- Tu ne peux plus m’échapper, murmure-t-il en me regardant droit dans les yeux.

C’est… incroyablement chaud ! Il est incroyablement chaud.

Le contact interdit de son souffle sur mes lèvres détraque mon coeur. Le poids de son corps contre le mien est une délicieuse torture. Sa proximité fait exploser mes perceptions, comme si mes sens étaient décuplés. La chaleur de sa peau contre la mienne et celle de son sexe dur contre le mien, son parfum qui emplit l’air… Ce flot de sensations, mêlées d'émotions, me fait tourner la tête.

Je suis surprise de ma propre audace quand je ressers mes jambes autour de lui et que je m’entends dire :

- Je n'ai aucune envie de t'échapper. C'est toi qui me fuis. Pourquoi tu tiens tant à rester hors de portée ?

Zed écarquille les yeux face à mon affirmation. Un éclair de lucidité et de panique traverse ses iris dorés. Il me lâche aussitôt et se redresse d’un bond.

- Je… je…, balbutie-t-il. Je vais… prendre une douche, souffle-t-il, avant de quitter la pièce sans même m’adresser un regard.

Quelques secondes plus tard, j’entends l’eau de la douche couler et me décide enfin à sortir du lit à mon tour.

Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Qu’est-ce qu’il vient de se passer ?

J’enfile mes vêtements dans un flou cotonneux, fébrile, essayant de comprendre ce qui a bien pu me passer par la tête. Je m’oblige à rassembler mes idées avant de sortir de la chambre, mais tout reste flou, confus. Arrivée dans la cuisine, je jette un coup d’œil à l’horloge. Un peu plus de midi.

Je ne sais pas trop quand mes beaux-parents vont arriver alors je me lance dans l’élaboration d’un petit déjeuner frugal en attendant que Zed sorte de la salle de bain. Cela me permet de refaire le cours des évènements, de réfléchir à comment aborder ce qu’il s’est passé.

Lorsque Zed entre dans la cuisine, il semble surpris de m’y trouver. L’espace qui nous sépare est minime, à peine une longueur de bras. Une distance infime et immense à la fois.

Ses cheveux sont encore mouillés de sa douche et il ne porte qu’un pantalon. J’ai dit qu’il était beau à tomber ? Je ne peux m’empêcher de scruter son corps : larges épaules, pectoraux sculptés, peau hâlée par le soleil, lèvres presque trop pulpeuses pour un homme. Je me rappelle alors notre réveil côte à côte, de son corps contre le mien…

Son regard croise le mien, un courant invisible passe entre nous et mon ventre se contracte. Je lâche malgré moi un petit gémissement. Je pense qu’il n’a pas échappé à Zed car ses yeux brillent d’une intensité que je ne lui avais jamais vue. Il me regarde comme je le regardais quelques secondes plus tôt : une friandise.

Il fait un pas dans ma direction, réduisant quasi à néant l’espace qui nous séparait. Il prend mon visage dans l’une de ses mains et soupire. J’en fais tout autant en pressant ma joue contre sa paume.

Ses mains sont douces, son odeur m’enivre, et tout comme ce matin, mon corps semble agir de lui-même. J’esquisse un mouvement vers lui…

- C’EST NOUS !

Sauvée par le gong. Mes beaux-parents et mon fiancé viennent d’ouvrir la porte de l’entrée. Je tourne la tête vers eux et m’écarte de Zed.

- Tu peux venir nous donner un coup de main ? crie ma belle-mère.

Je me dirige vers la porte d’entrée à grandes enjambées, me distribuant des gifles mentales à chaque pas.

Je ne peux pas lui résister. Pourquoi est-ce qu’il me fait ça ?

- On en a profité pour faire les courses, me précise-t-elle. Tu veux bien ranger ça dans le frigo et mettre de l’eau à chauffer ? On va bientôt manger.

J’opine, l’esprit encore embrouillé et confus, puis retourne dans la cuisine, talonnée par ma belle-mère. Nous y retrouvons Zed, à présent habillé. Sa joie de retrouver son fils est palpable avec ses embrassades, touchante de part ses intonations, adorable en tout point. Le genre d’attentions à la fois banales et chaleureuses, qu’on est en droit d’attendre d’une mère et que j’aurais aimé recevoir de la mienne. Nate et son père nous rejoignent peu après. La complicité du père dans la présence surprise de Zed est révélée. Tout le monde semble de bonne humeur. Je me sens presque étrangère à ce moment normal, et comme si je me voyais dans un miroir, un regard vers Zed m’indique qu’il joue, lui aussi, la comédie.

Le déjeuner se déroule dans une sorte de routine familière. Zed semble enjoué et nous raconte son travail en Grèce. Moi seule sais qu’il reste perturbé : une imperceptible contraction de la mâchoire, une légère accentuation dans sa voix, une subtile lueur dans ses yeux... Je suis tout aussi troublée que lui. Bien que je lutte, mon esprit vagabonde sur notre épisode de ce matin. Je rêve éveillée de mes mains se promenant sur son corps, des siennes sur le mien. De toutes les choses délicieuses que je ne peux lui permettre de me faire dans la réalité. De toutes celles que j’aimerais lui faire.

- Maud ? m’appelle Nate.

Honteuse, je sors de ma rêverie.

- Oui ?

- Tu as bientôt fini ? Il va falloir qu’on y aille, me dit-il inconscient de se qui se joue autour de la table et dans ma tête.

- Vous allez où ? s’enquiert Zed.

- On a peut-être trouvé un traiteur pour le mariage. On va voir ce qu’il nous propose.

- Oh. Ok.

Zed se rembrunit aussitôt. Mon fiancé ne semble pas s’en apercevoir.

- Hey, Ceddy, toi qui t'y connais un peu en cuisine et vu que tu es là, tu peux peut-être venir avec nous ? lui propose-t-il.

Dans ses yeux dorés, je lis une tempête, une flamme qui me trouble plus qu’aucun mot.

- Il vaut mieux que je vous laisse tous les deux. J’ai pas vraiment mon mot à dire.

Il est calme, mais je vois la fissure dans son blindage. J’entends toute l’amertume dans sa voix et la possibilité d’en porter une part de responsabilité me blesse au plus profond de mon être. Nate, lui, ne remarque rien et hausse les épaules avant de se retourner vers moi.

- Du coup, dès que tu as fini on y va.

- Ok, bah je mets un pantalon et je suis prête alors, dis-je en me levant.

Je sens le regard de Zed me transpercer alors que nous quittons la pièce.

J’avais dit que notre prochaine entrevue serait tendue. Parfois, avoir raison est une vraie calamité.


***


Nate conduit en silence, concentré, dans cette posture droite et légère à la fois, propre à ceux qui ont l’habitude de tout maîtriser sans jamais en faire trop. Une playlist tranquille d’un groupe de country québécois s’échappe en sourdine des enceintes ; il tapote le volant en rythme, comme un réflexe. À ses côtés, bercée par la répétition apaisante des paysages qui défilent et par la régularité de sa présence, tout me semble stable, facile, rassurant — même la route, même les heures, même cette étape que j’appréhende un peu.

Je l’observe par instants, à chaque changement de voie, à chaque soupir face au GPS capricieux, à chaque fois qu’il fredonne sans vraiment y penser. Son assurance tranquille me touche, et dans la candeur précise de ses gestes, je lis cette droiture silencieuse que j’admire tant. Nate, c’est l’homme qui me tient debout quand le monde chancelle. Il est mon ancrage, celui qui ne doute jamais.

Quand nous arrivons enfin chez le traiteur, une nervosité discrète me saisit. Nous en avons déjà vu quatre, tous écartés d’un revers de jugement par Nate, jamais tout à fait à la hauteur. J’espère du fond du cœur que celui-ci sera le bon — pour qu’on en finisse, peut-être, mais surtout pour qu’il ait ce qu’il cherche, ce mariage qu’il façonne avec autant de soin qu’il met à m’aimer.

Le lieu est élégant sans ostentation, chic sans prétention, une subtilité rare. Le traiteur est un homme souriant, un peu trop présent peut-être, mais je ne lui en tiens pas rigueur : il fait son travail, essaie de bien présenter. Il nous installe dans un petit bureau chaleureux où les menus sont déjà disposés sur une table en bois clair. Un parfum de cuisine flotte dans l’air, discret mais engageant.

Après quelques minutes d’attente, le traiteur revient avec un petit chariot chargé d’assiettes aux présentations soignées, qu’il dépose une à une devant nous. Nate picore dans tous les plats, goûtant, testant, vérifiant comment les saveurs se mêlent, gageant sur les réactions de nos futurs convives. 

Moi, je reste là, à côté de lui, le regard vague, reproduisant ses gestes, tentant de me convaincre que cette journée compte, qu’elle est précieuse, qu’elle deviendra plus tard un souvenir doux à dérouler comme une pellicule un peu fanée.

Je pourrais me concentrer sur ce qui se trouve devant moi, mais mon esprit vagabonde, revenant sans cesse à cette question. Pourquoi faut-il que ce mariage soit si grand, si bruyant, si… imposant ?

Je déteste l’idée d’être le centre de l’attention, d’être observée, scrutée. L’idée même de la foule, de la robe majestueuse, des regards posés sur moi, de ma présence permanente imposée… ça m’oppresse, m’étouffe. J’ai toujours été comme ça : je préfère la compagnie d’un bon livre que celle de personnes réelles.

Nate, lui, rêve de tout cela, pas pour lui, mais pour nous - pour moi, peut-être même - et c’est là que les choses se compliquent.

Au moment du dessert, Nate prend le menu posé près de lui et pose des questions au traiteur : est-il possible de faire des changements dans les accompagnements, quel est le vin prévu avec ce plat, peut-on ajouter des fûts de bière de telle marque… Il a ce ton, précis, un brin professoral qu’il adopte quand il est sûr de ce qu’il veut. Ces petites modifications sont possibles d’après le maître des lieux.

Nate parcourt la carte du regard, et, comme s’il venait de résoudre une équation, déclare d’un ton calme et satisfait :

- Bon, à mon avis, tout est parfait., sourit-il. Il nous faudra une dizaine de fûts de bière pour le vin d’honneur avec le buffet A. Pour le repas, ce sera le velouté de butternut en entrée, le filet de bœuf avec la réduction au vin pour le plat, et cette crème-là en dessert. C’est cohérent, festif sans être trop lourd, je pense que ça plaira. T’as aimé aussi, non ? demande-t-il en se tournant vers moi. Ça te va si on prend ça ?

- Oui, ça me va, je réponds en un souffle à peine audible, un léger sourire qui traverse mes lèvres. 

Le traiteur hoche la tête et quitte la pièce.

Au fond, peu importe si ce n’est pas ce que j’aurais choisi pour moi, peu importe si j’aurais préféré n’avoir que deux témoins et fêter l’évènement en comité restreint au restaurant du coin. La seule chose qui m’importe, c’est qu’il ait ce mariage dont il rêve. Je le fais pour lui. C’est une façon de lui rendre les trésors d’attention dont il me couvre au quotidien : me caresser le dos chaque soir pour m’aider à trouver le sommeil, m’offrir un bouquet de fleurs à chaque mois qui passe, m’emmener dans une serre de papillons, en pique-nique au milieu d’un champ de fleurs sauvages… Je me sens comme une princesse avec lui.

Il mérite son mariage de prince. Tout ce qu’il veut, c’est me voir heureuse dans son monde à lui. Pourquoi est-ce que je le lui refuserais ?

Cette question à peine posée, qu’un prénom remonte en moi. Un visage qui s’impose à mon esprit. Un sourire que je devrais oublier, mais qui s'incruste, insistant, comme un parfum dans une pièce fermée. Un regard qui vibre dans ma poitrine, jusqu’à me faire frissonner.

Zed.

Lorsque j’ai enfin fait sa connaissance, Nate et moi étions déjà ensemble. J’ai rencontré Nate par un concours de circonstances. Zed avait perdu des mangas appartenant à son frère. Nate, qui les cherchait depuis des mois, est tombé sur mon annonce de livres d'occasion. Nous avons continué à communiquer bien après la transaction et notre relation a évolué au fil du temps.

Sans Zed, il est bien possible que Nate et moi ne soyons jamais entrés en contact. Une broutille, un détail, qui a pris des proportions insoupçonnées.

Si Zed avait cliqué sur mon annonce ce jour-là, et non Nate… ma vie aurait sans doute pris une toute autre direction.


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