La pire des malédiction
Le deuxième rendez-vous eut lieu dans un endroit absolument déconseillé par les guides touristiques féeriques : le Marais des Âmes Humides.
Déjà, parce que ça sentait la mousse morte et les regrets.
Ensuite, parce qu’on y croisait souvent des sorcières en burn-out émotionnel.
Mais surtout parce que l’incube — qui s’appelait en réalité Azraël, détail qu’il avait “oublié” de mentionner — prétendait y connaître « le meilleur salon de thé interdimensionnel du continent ».
Ce qui, honnêtement, semblait faux.
— Tu es sûr qu’on ne va pas mourir ? demanda Mélissandre en évitant une main spectrale qui sortait de la boue.
— Techniquement, oui. Mais l’endroit fait un cheesecake à la mandragore exceptionnel.
Elle soupira.
C’était ça, le problème avec lui.
Il rendait les situations absurdes étrangement supportables.
Le salon de thé ressemblait à une cathédrale abandonnée décorée par une grand-mère gothique. Des chandeliers flottaient dans les airs. Un pianiste fantôme jouait du jazz mélancolique dans un coin. Une banshee servait les boissons avec un tablier brodé : “Live, Laugh, Lament.”
Ils s’installèrent près d’une fenêtre donnant sur un lac noir où quelque chose de gigantesque respirait lentement sous la surface.
— Alors, demanda Azraël en retirant ses gants, pourquoi avoir fui ton mariage avec le sylphe ?
Mélissandre remua sa tasse.
— Parce qu’il était amoureux de lui-même. Il embrassait les miroirs avant de me dire bonjour.
— Classique.
— Et toi ? Pourquoi un bibliothécaire ?
Il eut un petit sourire.
— Parce qu’après des siècles à manipuler les désirs des gens, j’ai fini par préférer les livres. Les livres mentent moins.
Elle le regarda plus longtemps que prévu.
Et mince.
C’était dangereux, ça.
Les sentiments avaient toujours été pour elle comme les meubles en kit humains : compliqués, instables et accompagnés d’instructions incompréhensibles.
Mais avec lui, tout semblait… simple.
Enfin.
Simple à l’échelle d’un démon ancien qui collectionnait les théières maudites.
Soudain, le sol trembla.
Le pianiste fantôme s’arrêta net.
La banshee leva les yeux au ciel avec l’énergie d’une employée sous-payée un lundi matin.
— Oh non, souffla-t-elle. Pas encore lui.
La porte du salon explosa dans un nuage de fumée violette.
Une silhouette gigantesque apparut.
Six abdos.
Cape blanche.
Cheveux parfaits.
Le prince céleste.
L’ex-fiancé numéro un.
— MÉLISSANDRE ! tonna-t-il dramatiquement. Je suis revenu te chercher !
Tout le salon soupira collectivement.
Même le monstre du lac sembla agacé.
Azraël prit une gorgée de thé.
— Je peux le transformer en lampe, si tu veux.
— Non, attends… je veux voir jusqu’où il va aller.
Le prince s’avança avec la grâce agaçante des gens qui n’ont jamais trébuché de leur vie.
— J’ai traversé les Sept Royaumes ! J’ai combattu des hydres ! J’ai écrit une ballade en ton honneur !
— Tu as envoyé cette chanson ? demanda Mélissandre.
— Oui !
— C’était toi ? On croyait à une malédiction sonore.
Azraël étouffa un rire dans sa tasse.
Le prince le remarqua enfin.
Silence.
Très mauvais silence.
— …Qui est CET individu ?
Azraël leva une main polie.
— Bibliothécaire. Amateur de tricot. Ennemi occasionnel des institutions célestes.
Les yeux du prince brillèrent d’indignation.
— Un incube ?! Mélissandre, ces créatures manipulent les émotions !
Elle croisa les bras.
— Et toi, tu as écrit quatorze poèmes sur tes propres yeux.
— Ils étaient magnifiques !
— C’était pas le sujet.
Le salon entier observait maintenant la scène avec passion.
Une vieille sorcière prenait même des notes.
Le prince se tourna vers Mélissandre avec désespoir.
— Cet être ne pourra jamais t’aimer correctement !
Alors Azraël posa doucement sa tasse.
Son sourire disparut.
Et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Mélissandre vit quelque chose de vieux et triste passer dans ses yeux.
— Peut-être, dit-il calmement. Mais je peux essayer honnêtement.
Plus un bruit.
Même les chandelles semblèrent hésiter.
Le prince ouvrit la bouche…
puis la referma.
Parce qu’il n’y avait rien à répondre à ça.
Mélissandre sentit son cœur faire un truc bizarre.
Un énorme truc bizarre.
Genre catastrophique.
Oh non.
Oh NON.
Elle était en train de tomber amoureuse.
Comme une idiote.
Comme une héroïne de romance elfique avec des couvertures beaucoup trop brillantes.
La banshee passa près d’eux avec l’addition.
— Courage, ma belle, murmura-t-elle. Les pires malédictions commencent souvent comme ça.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !