L"inconscient mène la danse
(ou comment Léo a fini par danser avec ses fantômes)
Léo se réveillait chaque matin avec la sensation étrange qu’on l’avait déplacé dans son sommeil. Comme s’il n’était pas revenu à la même position que celle qu’il avait prise en s’endormant. Rien de dramatique : un oreiller changé de place, une couverture glissée à l’autre bout du lit, son poignet dans une posture improbable — mais toujours, ce petit décalage.
Et puis il y avait ce geste.
Tous les matins, à 7h04 précises, son bras droit se levait, tout seul. Un mouvement fluide, naturel, parfaitement rodé : il marchait jusqu’à la cuisine, ouvrait le frigo, cliquait la lumière, restait planté là quelques secondes, puis refermait la porte. Sans prendre quoi que ce soit. Sans faim. Sans soif.
Et chaque matin, il se retrouvait face à ce petit bug du réel comme à un rêve qui s’évapore à peine tu essaies de t’en souvenir.
Il se disait : "C’est rien, un tic nerveux. Une habitude. Mon cerveau veut juste du yaourt à la pêche."
Mais il ne mangeait même pas de yaourts.
Un jour, par automatisme ou par parano, il a filmé ses nuits. GoPro en mode Blair Witch. Il voulait juste voir s’il bougeait en dormant. Il ne s’attendait pas à ce que la vidéo du matin montre… autre chose.
À 6h59, Léo dort paisiblement. À 7h01, il commence à s’agiter. Puis il se redresse, d’un coup sec, comme si une alarme silencieuse explosait dans son crâne. Il se lève — lent, mais déterminé. Il ne cligne même pas des yeux. Son regard est vide, ses gestes chirurgicaux. Il avance. Ouvre le frigo. Reste figé devant, la main accrochée à la porte, les yeux plongés dans le néant de la lumière intérieure.
Mais ce n’est pas ça qui a fait flipper Léo.
C’est le sifflement.
À peine audible, mais bien réel. Un air simple, monocorde, triste. Il siffle… une berceuse.
Il se l’est repassée dix fois. Cent fois. Toujours ce même air. Toujours ce même vide dans les yeux. Toujours cette lumière blanche qui éclaire une scène muette — et son cerveau qui, obstinément, refusait de lui dire d’où ça venait.
Il est allé voir une psy. Pas une thérapeute mielleuse avec des coussins moelleux — non, une spécialiste des traumas. Celle qui gratte dans les couches profondes. Elle a écouté. Elle a souri doucement. Puis elle a dit :
« Ce que le cerveau refuse de dire, le corps le mime en boucle. Il y a peut-être un souvenir enfermé là-
dedans. Quelque chose de trop douloureux pour être formulé,
alors votre inconscient le rejoue, chaque jour, dans une tentative d'exorcisme. »
Il a demandé l’hypnose. Elle a dit oui.
Et ce qu’il a vu, ce qu’il a ressenti, lui a coupé le souffle.
Une cuisine. Une autre. Pas la sienne. Une main qui tremble. Une petite fille en pyjama licorne, couchée sur le carrelage, la lèvre ouverte, inconsciente.
Un hurlement.
Son hurlement.
Le sien, d’adulte.
Mais dans ce souvenir, il avait huit ans.
Il n’a jamais eu de sœur.
Enfin… c’est ce qu’il croyait.
Depuis ce jour, Léo ne siffle plus.
Il ne va plus jusqu’au frigo à 7h04.
Mais parfois, la lumière s’allume quand même, toute seule.
Et il sent un frisson courir le long de son bras droit.
Un frisson qui dit : « On n’a pas fini de danser. »
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !