Chapitre unique
Décembre. Une fille dans l'eau.
Elle s'appelait Marta Kosel. Vingt-trois ans. Serveuse au Baltic Bar, rue des Chantiers. Retrouvée à l'aube par un pêcheur qui n'aurait pas dû être là. Le canal était fermé depuis octobre, les berges abîmées, dangereuses. Le canal sentait le fuel, la rouille et quelque chose de plus ancien encore, de végétal et de pourri. Elle, elle ne sentait plus rien du tout. Juste le froid.
Lenoir arriva à sept heures. Lenoir, il aimait que le nom colle à son visage, à sa façon de se tenir dans une pièce. Couleur de jais, couleur de nuit. Il alluma une cigarette malgré le périmètre, regarda le corps qu'on sortait de l'eau avec des gestes lents et précis, comme si la mort méritait qu'on prenne son temps. Une chaussure avait disparu. L'autre était encore là, rose, à talon fin, enfoncée dans la boue de décembre. Ridicule. Terriblement humaine.
Il nota.
La brigade arriva à huit heures. Lemaire en tête. Gros. Fatigué, les yeux bouffis d'une nuit de veille. Il regarda Lenoir sans chaleur.
— T'es là depuis combien de temps ?
— Depuis avant toi.
Lemaire soupira. Ça voulait tout dire.
Les techniciens firent leur travail. Prélèvements, photos, relevés de température dans un silence professionnel. Lenoir resta en retrait, les mains dans les poches et il observa. La façon dont la berge s'était effondrée à un endroit précis. Les traces de semelles, une paire, peut-être deux, que la pluie nocturne avait à moitié effacées. Le sac à main de la fille, retrouvé cent mètres plus loin, ouvert, vidé, jeté comme quelque chose sans valeur.
Vol. Agression. Noyade accidentelle ou provoquée.
Voilà ce que la scène racontait.
Lenoir savait que les scènes mentent.
*
Les interrogatoires commencèrent l'après-midi.
L'ex-petit ami en premier. Goran Miritch. Vingt-six ans. Magasinier dans un entrepôt frigorifique de la zone industrielle. Le genre de boulot qui use les corps et anesthésie les esprits. Les mains abîmées, le regard qui cherchait les bords de la pièce plutôt que les yeux de son interlocuteur. Il avait un casier. Violence conjugale, 2019. Une garde à vue en 2021, classée sans suite. Le genre de dossier qui s'accumule, s'épaissit, finit par peser sans jamais rien trancher vraiment.
— Vous l'avez vue, samedi soir ?
— Non.
— Elle vous avait appelé. Deux fois. À vingt-deux heures quarante et à vingt-trois heures quinze.
— Je n'ai pas décroché.
— Pourquoi ?
Un silence. Il regardait la table. La table était propre, grise, sans rien dessus sinon l'espace entre eux deux.
— On avait rompu. Y a deux mois.
Lenoir laissa le silence s'installer. Pas de pression. Pas de coups sur la table comme dans les séries. Juste le silence. Le silence coûte cher. La plupart des gens ne peuvent pas se le permettre longtemps.
— Elle voulait qu'on se parle, finit par dire Miritch. Je voulais pas.
— Vous saviez qu'elle était enceinte ?
Le regard remonta. Enfin. Les yeux de Miritch. Eau grise. Hébétude sincère.
— Non. Je savais pas.
Lenoir le crut. Ce qui était le problème.
*
Il rentra chez lui à dix-neuf heures. L'appartement était froid. Il avait oublié le chauffage. Trois pièces, des livres contre tous les murs, une cuisine où il ne cuisinait pas vraiment. Du café, des œufs parfois, rarement quelque chose qui ressemble à un repas. Il s'assit à la table, posa son carnet devant lui, ne l'ouvrit pas.
Marta Kosel. Vingt-trois ans. Serveuse. Enceinte de neuf semaines.
Il avait appris ça dans l'après-midi, par le légiste. Un homme sec, précis, qui énonçait les faits comme s'ils ne le concernaient pas. Neuf semaines. Lenoir avait calculé machinalement, comme on ne peut pas s'empêcher de le faire. Comme si les chiffres allaient changer quelque chose.
Il alla se servir un verre. Du bourbon, pas du scotch. Le scotch c'était pour les soirs où il voulait se souvenir. Le bourbon c'était pour les soirs où il voulait oublier ce qu'il n'arriverait de toute façon pas à oublier.
Il pensa à la chaussure rose dans la boue.
Il pensa à ses propres mains.
Il en était là.
*
Les jours s'accumulèrent. Procédure. Relevés téléphoniques, épluchage des relevés bancaires, audition de l'entourage. Lenoir travaillait bien. Ses collègues lui reconnaissaient ça sans l'apprécier vraiment. Il avait la patience des gens qui ont appris à ne pas se presser. Qui savent que rien ne disparaît vraiment. Que les détails restent. Que tôt ou tard quelque chose remonte.
Comme les corps dans les canaux.
Miritch devint naturellement le centre de l'enquête. Le casier. La rupture récente. Et puis les témoins au Baltic Bar. Les disputes, les soirs où il venait chercher Marta à la fermeture avec quelque chose dans les yeux qui faisait peur. Stevan, le patron, un type des Balkans, la cinquantaine, le genre de silence qui a vu trop de choses, dit que Marta avait changé les dernières semaines. Qu'elle regardait la porte entre chaque commande.
Lenoir consignait tout. Il construisait le dossier patiemment, méthodiquement. Pierre après pierre. Chaque déclaration à sa place. Chaque pièce orientée vers la même conclusion.
Il y eut un moment, un seul, où quelque chose faillit déraper.
Une femme. Cinquante ans, cheveux teints, les pieds dans des pantoufles à semelle épaisse. Elle habitait le troisième étage d'un immeuble qui donnait sur le canal. Elle avait vu de la lumière, dit-elle. Deux silhouettes. Un homme et une femme. L'heure correspondait.
Elle n'avait rien vu de précis. Le canal, la nuit, l'angle de sa fenêtre. Elle avait hésité sur la taille de l'homme. Grand, dit-elle d'abord. Puis : moyen. Puis : difficile à dire avec le manteau.
Lenoir prit sa déposition lui-même. Lentement. Il écouta. Il reformula. À la fin, il lui montra une photo de Miritch.
— Ça pourrait être lui ?
Elle regarda longtemps.
— Je sais pas. C'était sombre.
— Mais ça pourrait.
Un silence.
— Ça pourrait, oui.
Il referma son carnet.
Miritch fut convoqué une deuxième fois, puis une troisième. À la troisième, il vint avec un avocat. Les innocents qui ont déjà été broyés par la machine savent qu'ils ont besoin de l'avocat même quand ils sont innocents.
Lemaire était satisfait.
— On tient le bon, dit-il un matin dans le couloir.
Lenoir hocha la tête.
*
Deux jours avant la mise en examen, il retourna seul sur la berge du canal.
En dehors du service. Après dix-huit heures, quand la lumière de décembre se couchait vite et sans prévenir, comme une porte qu'on ferme. Le soleil mourant donnait au canal une couleur rouille, cuivre, presque rouge. Il resta longtemps là, immobile, les mains dans les poches de son manteau sombre.
Il pensa à la première fois qu'il avait vu Marta. Pas au Baltic Bar. Avant. Chez des amis communs, un de ces dîners qu'il ne savait jamais comment refuser. Elle riait fort. Elle portait quelque chose de rouge. Un pull ou un foulard, il ne savait plus exactement, mais le rouge était là, certain. Elle avait une façon de regarder les gens en penchant légèrement la tête, comme si elle voulait vraiment comprendre ce qu'ils disaient, pas seulement les entendre.
Il pensa aux six mois qui avaient suivi.
Il pensa au soir de novembre où elle lui avait annoncé la grossesse. La façon dont elle l'avait dit. Directe. Les yeux dans les yeux. Sans préambule. La façon dont il avait répondu. Les mots qu'il avait choisis, froids, définitifs et qu'il ne pouvait plus reprendre maintenant.
Il pensa à la promenade le long du canal. À l'obscurité entre deux lampadaires. À sa propre voix qui continuait de dire des choses impossibles. À ses mains. À la chaussure rose qui avait glissé dans l'eau en premier, avant elle.
Lenoir regarda le canal encore un long moment.
Puis il sortit son carnet. Nota la date, l'heure, les conditions météorologiques. La procédure. Toujours la procédure.
Il avait un dossier à terminer. Solide. Propre. Hermétique. Le genre de dossier sur lequel on ne revient pas.
Il avait toujours été un bon enquêteur. Méthodique. Patient.
Il savait que les détails restent.
Il savait aussi lesquels effacer.
💬 Commentaires 7
On sent assez "tôt" que ce Lenoir est l'assassin mais ça n'enlève rien, le texte est bon :)
Bien joué.