[2-1] L'impératrice Sentia
Une tension suffocante régnait près de la pièce aux tapis blancs. L’air semblait absorber l’énergie des pierres de foudre chauffant au cœur des lampes. L’eau contenue dans les vases des servantes dansait dans leurs coupes, sous la débandade de celles qui les tenaient, serrées les unes contre les autres de part et d’autre du passage, en rangs équilibrés.
La terre tremblait sous les coups sonores de hauts talons progressant le long du corridor. Le bas d’une longue robe pourpre traînait derrière des bottes de cuir tanné typiquement féminines, travaillées dans des ateliers de la ville côtière de Balfonheim. Sur cette robe étaient brodés des motifs spéciaux, qui ressemblaient vaguement à des feuilles d’arbre.
De lourdes épaulettes de fer poli cachaient de larges épaules rehaussées, et une auguste ceinture gravée soutenait une tout aussi imposante poitrine. De longs et musculeux bras tendaient deux mains gantées et nerveusement refermées. Une pesante respiration tonnait, une haleine exténuée flambait. Sur un col de velours enjolivé, un ample cou clair supportait l’un des plus fameux visages d’Archadia.
Le teint lumineux d’une lueur légèrement sombre dévoilait un regard dévastateur qui semblait détruire tout ce qu’il voyait, à droite et à gauche, y compris les serviteurs. Lancé par deux grands yeux bleus coruscants, il surmontait un large nez pourtant fin dans ses conjectures.
Une bouche aux lèvres pleines et rougeoyantes de rage se pinçait de dépit. Deux joues repues et une paire d’oreilles luxueusement parée paraissaient seules évoquer la neutralité chez ce corps écumant d’impatience. En définitive, la dense chevelure aux innombrables boucles d’ébène qui pendait sur les oreilles, la nuque, la robe et les épaulettes de la singulière femme n’avait pas besoin de couronne pour faire savoir son rang impérial.
La vérité était que Sentia Solidor était le bras et le cerveau de son époux, et que ce dernier n’aurait sans doute jamais pu accomplir la moitié des projets qu’il avait entamés les quinze années précédentes sans ses précieux conseils. Il était vrai que l’intelligence de cette femme dépassait de loin cette beauté sauvage qui n’avait jamais voulu la quitter, et c’était la raison pour laquelle elle contribuait souvent aux conceptions de documents officiels, et que pas une seule décision au Palais n’était prise sans son consentement.
Néanmoins, elle savait être plus maligne que le cobra qui dansait dans les plaines de Giza, au sud de Dalmasca ; elle avait gardé d’on ne savait où une coquinerie d’enfant qui la rendait bien trop souvent dure et autoritaire, et qui ne contribuait en rien à faire valoir l’image que son rang lui imposait.
Elle paraissait ainsi, aux yeux des souverains des autres nations, une pauvre femme sans intérêt ni honneur qui ne servirait à Gramis qu’à lui pondre des successeurs ; et aux yeux de ses serviteurs, un danger universel à ne surtout jamais rencontrer. Sentia n’était pourtant ni une bête ni une despote. Elle savait seulement, quelquefois, se rapprocher merveilleusement de l’une ou de l’autre.
L’Impératrice fit pivoter sa tête à droite, puis à gauche. La quinzaine de valets, éparpillée le long des murs, se tenait toute droite, baissant légèrement la tête à son passage. Le regard ravageur effectua un rapide examen auprès des visages pâles d’effroi, puis se plissa.
Le silence qui s’installait était de loin le plus exaspérant qu’avaient à souffrir les domestiques, et pas un seul de ceux qui étaient présents à cet instant n’avait omis de supplier son supérieur de lui épargner « la corvée du treizième étage ». Cependant il avait bien fallu que quelqu’un fît cette corvée, et tel était le seul regret de chacune des quinze âmes qui attendaient respectueusement.
L’estimée femme ayant tourné le dos à ces dernières, un jeune cuisinier, comme cela arrivait très fréquemment lors de pareilles scènes, murmura à son compagnon de travail, paralysé de peur à son côté :
— Tu vas voir qu’elle va demander son aiglon, pari de fer.
— Tu plaisantes ! fit l’homme terrifié. Regarde avec quels yeux elle nous fixe ! Je n’aime pas ça du tout…elle va sûrement nous tempêter dessus comme si on lui avait volé tous ses bijoux…
— Sûrement, approuva son camarade, mais après avoir réclamé son précieux petit…
Il s’interrompit, croisant une nouvelle fois, à travers ses lunettes, les yeux de glace de l’Impératrice, qui revenait vers eux de sa marche solennelle. Une sueur froide lui monta aux tempes. Finalement, son ami avait raison : l’odeur n’était pas aux tendresses…
Ce fut alors qu’un spectacle particulier se produisit devant leurs yeux, auxquels ils étaient pourtant habitués mais qui causait, chaque fois, à certains d’entre eux, une émotion indescriptible qui leur mouillait les paupières et amollissait leur cœur.
Sentia Solidor s’était arrêtée, comme commandée par un interrupteur. Elle se mit tout doucement à trembloter, secouée par le propre vent glacial qu’elle avait provoqué.
Plaçant ses mains devant sa figure blêmie, elle dilata fébrilement ses lèvres, ainsi que ses poings ; si bien qu’après quelques secondes d’hébétement, elle finit par prendre tout à fait l’apparence d’une gelée[1] à ramasser à la petite cuillère. Au loin, une porte électrique claquait doucement.
Enfin, sa bouche entrouverte réussit à balbutier :
— Où est mon fils ?
— Deux cents gils[2], railla le murmure du cuisinier rajustant ses lunettes en signe de fierté.
Un grand homme en armure aux traits rouges s’avança alors vers l’Impératrice. Son casque comportait deux longues cornes courbées et sa cape sombre ondulait derrière lui.
— Il est dans sa chambre, Madame, depuis très longtemps. Il a passé la matinée à étudier. La dernière fois que je suis passé le voir, il était soigneusement occupé à rédiger un texte.
— Était-ce quelque chose que lui a donné son père ?
Le cuisinier qui avait perdu son pari scrutait rageusement le dos de la mère trop inquiète, et, celle-ci s’étant retournée dans son angoisse, se risqua à prendre un pan du bas de sa robe. Au même moment, Sentia rabattait son ample habit le long de son ventre, qui à présent semblait beaucoup plus gros que celui d’une femme de son envergure.
La partie inférieure de son long vêtement tournoya autour d’elle, dans ce geste brusque, entraînant le malheureux dans une chute encore plus brutale, de tout son long, contre le carreau froid.
— Non, je ne pense pas, répondit alors le Haut Juge, marchant vers elle en balayant de ses yeux gris le plancher poussiéreux et évitant l’obstacle ; autrement, il aurait accepté de me le montrer.
Elle restait immobile, le regard rivé sur le sol. Soudain elle se redressa, se retourna subitement vers lui, et, d’une voix douce, presque câline :
— Eh bien ! Qu’attendez-vous, Zargabaath ? Allez me le chercher.
— Tout de suite.
Les valets écoutèrent patiemment les pas du juge marteler le dallage. Ils savaient qu’ils ne risquaient rien : quand il s’agissait d’attendre le moment crucial de sa journée, elle entrait dans une grande colère pour un rien ou, le plus souvent, comme à l’instant, demeurait immobile, anxieuse, comme si elle posait pour un artiste qui aurait voulu sculpter l’allégorie de la nervosité.
Peu après, les regards se baissèrent pour accueillir l’étrange petit être qui avançait à son tour dans le couloir. Sa silhouette mobile ne laissait percevoir qu’un corps mince coiffé d’une auréole de fines mèches noires qui virevoltaient autour de sa tête ovale le long de son mouvement rapide.
A première vue, surtout lorsqu’il passa devant ses serviteurs, ce jeune seigneur paraissait de haute taille pour son âge ; pourtant sa figure arrivait tout juste au-dessus de la poitrine de sa mère, celle-ci l’y ayant collé avec une férocité fauve avant même qu’il eût pu lever les yeux vers elle.
Le garçon se détacha doucement d’elle, et l’on put aisément s’apercevoir que son visage, d’ordinaire aussi clair qu’un œuf de coquatrice[3] des neiges, avait pris une teinte rouge pivoine.
Le juge, estimant son service accompli, se prépara à retourner vers l’ascenseur quand soudain il se souvint de la raison de sa venue.
— Votre Altesse, dit-il d’une voix plus grave et forte que d’ordinaire, votre époux vous demande, dans ses appartements. Il m’a semblé que…
— Ah ! l’interrompit Sentia en criant et levant le bras en signe de futilité, en proie à une étonnante fureur. Cela fait des années que je travaille ! Je n’ai jamais eu un moment à moi… Le vieux attendra.
— Mais, Madame, insista Zargabaath, il m’a semblé qu’il était mal en point ; votre présence pourrait certainement le…
— Ma présence ne lui servirait à rien, comme elle n’a jamais servi à personne, tonna-t-elle avec conviction. Gramis est tout le temps malade… ça ne changera jamais.
— Bien, Madame. J’espère toutefois que Son Excellence se sentira mieux.
Puis il se rappela le reste de la commission de l’Empereur et parla de la potion médicinale au cuisinier qui se frottait douloureusement le nez.
L’Impératrice, caressant sans se lasser le sommet de la petite tête aimée, regarda un instant le valet de cuisine effrayé par l’homme en armure répondre à celui-ci d’un air pathétique.
Pendant ce temps, deux jeunes femmes qui étaient plus richement habillées que les autres échangeaient un discret dialogue.
— Tu ne trouves pas que l’attitude de Son Altesse avec son fils chéri ressemble en tout point à celle de la poulatrice avec ses poussitrices, celles qu’on avait vues lors de notre voyage à Giza[4] ?
— Pas vraiment, je crois qu’elle est encore pire : si on s’attaque aux petits de la poulatrice, elle se met à caqueter et à piailler dans tous les sens ; elle se protège avant de sauter sur toi et de te pincer si fort avec son bec que tu te mets de toi-même à insulter la plaine, les animaux, les Dalmascans, et le stupide juge qui t’a envoyé chercher de quoi remplir son gros ventre. Quant à notre chère maîtresse…elle se lance un sort de furie[5] toute seule, serre les poings à se faire éclater les veines et hurle comme un condor[6] à l’agonie que nous ne sommes que les débris d’une souche d’incapables et de dédaigneux ; son visage devient braise et ses cheveux deviennent flammes, ébaucha sa collègue sous ses gloussements, à la condition nécessaire et largement suffisante de toucher à un seul des cheveux de croco laineux[7] du seigneur V…
Elle s’arrêta soudainement, ayant perçu le regard haineux de l’Impératrice qui se dirigeait vers sa rangée. Elle le vit avec soulagement se détourner vers sa chambre, qui se trouvait au centre du corridor.
— A croire, fit sa collègue qui avait cessé ses gloussements, qu’elle a un gambit spécialisé pour ce cas de figure…
Mais Sentia Solidor avait fait volte-face, son visage rouge de colère observant dangereusement les deux compagnes.
— Vous semblez bien disposées à bavarder, leur dit-elle du ton dégagé qu’elle prenait toujours pour commencer ses remontrances. J’aimerais que vous me disiez de même ce que vous avez eu l’audace d’accomplir pendant cette journée.
Les deux rangées de squelettes, dos contre mur, claquaient en se jetant d’affolants coups d’œil les uns aux autres.
— Eh bien ? criait l’Impératrice. Je suis toute ouïe. Ne voulez-vous pas me raconter vos folies du jour ?
Ses deux femmes de chambre restaient perplexes et sans voix. L’une d’elles se risqua finalement à bredouiller :
— Mais, Votre Altesse, nous n’avons rien fait qui puisse vous être nuisible.
— Comme d’habitude, compléta l’autre avec une ironie un peu trop marquée.
— Non ! Taisez-vous, se fâcha Sentia ; puisque vous ne voulez pas avouer, c’est moi qui le ferai à votre place. Depuis quand ces très belles tentures roses sont-elles accrochées au-dessus de ma fenêtre ? Je vous ai pourtant déjà dit de ne rien changer dans ma chambre sans mon autorisation.
Des murmures de compréhension s’échangèrent. Bientôt, toutes les paires d’yeux se tournèrent vers les deux accusées, qui se trouvaient de plus en plus mal à l’aise.
— Je vous assure que nous n’avons rien à faire là-dedans ! Nous avons même remarqué avec étonnement, ce matin, votre salle privée décorée de ces magnifiques tissus…
— Trop magnifiques pour être cachés, n’est-ce pas ? fulmina l’Impératrice. Votre impertinence nie encore. Vous ne savez pas ce que vous osez entreprendre, mes pauvres comédiennes. Ces rideaux ont un coût inestimable et un tel achat ne peut se faire de cette manière impunément ; si je ne comptais les acquérir plus tard, je les aurais immédiatement renvoyés d’où ils viennent. Savez-vous ce qu’une telle dépense irréfléchie pourra nous valoir à nous tous ? Si seulement vous travailliez le nécessaire… non, vous n’êtes décidément que les débris d’une…
— Je n’ai pas droit à cent gils ? chuchota pendant ce temps le cuisinier dont le nez lui causait moins de douleurs qu’auparavant.
— Non, répliqua son ami d’un ton sec, les yeux rivés sur la dispute.
— Nous vous avons déjà dit ce que nous savions ! Nous n’avons pas eu un seul bruit de l’achat de ces rideaux ! Nous n’étions même pas là lorsqu’ils ont été amenés ! Cessez un peu de nous accuser à…
— Madame, vos servantes ont raison, il est inutile de vous peiner sur ce sujet.
Le juge Zargabaath s’était à nouveau avancé, sans prêter aucune attention à la domestique devenue aussi rouge que sa maîtresse.
— Qui est-ce, alors ? interrogea nerveusement cette dernière. L’indigne qui se permet d’amener dans mon domaine ce que bon lui semble ?
Le juge parut hésiter, son casque s’était brièvement baissé vers le jeune garçon.
— Il s’agit de votre fils, et je suis persuadé que ses intentions n’avaient rien d’offensant.
— Pourquoi aurait-il fait une telle chose ? demanda-t-elle après un court silence.
— Je l’ignore, Madame.
Le fils était à présent profondément embarrassé ; il plongeait son visage dans l’énorme ventre de sa mère comme s’il avait voulu y retourner, et qu’il enviait l’être sacrilège qui lui avait impudemment volé cette si douce demeure.
— Vayne ! ?
Reprenant ses esprits, la fragile personne retira sa timide face puis la leva très lentement vers celle de Sentia. Elle parut le considérer avec sérieux et sévérité tandis qu’il posait dans le sien son regard angélique qui brillait d’enfance.
— C’est ton anniversaire… Maman.
Environ huit des quinze valets présents attendaient avec une impatience démoniaque que leur impératrice passât un doux savon parfumé sur « la seule personne qui valorisait son existence » ; le reste étant hautainement indifférent ou légèrement touché.
En effet, il était très difficile de décrypter l’attitude de la mère en de tels instants. Une rage contenue sommeillait entre une déception chagrinée et une tendresse illimitée.
— Il est adorable, commenta Zargabaath.
Enfin, elle adressa à ce dernier un nouveau regard affectueux qui eut pour effet de le congédier, puis tendit sa main à son fils. A cet instant, une des servantes, la viéra, qui était présente, s’avança vers eux et tendit à Sentia une enveloppe carrée.
— De la part du juge Drace, dit-elle avec acidité.
L’Impératrice, à ce nom, grommela rageusement et déchira le papier jaunâtre. Après une rapide lecture, elle rendit le message à la viéra en répondant d’un beau sourire sarcastique :
— Dites-lui que c’est d’accord.
Après quoi elle et son enfant préféré disparurent dans la chambre aux rideaux roses et aux tapis blancs, tandis que leurs serviteurs allaient à leurs affaires en s’épongeant le front. En chemin, Vayne aperçut le casque original du juge Bergan aller dans leur direction ; une fois arrivé près du garçon, il lui frotta obligeamment le sommet de la tête en l’appelant : « Petit trésor ».
Apparemment irrité, le jeune garçon dégagea le bras de fer et marcha d’un pas plus pressé. Bergan éclata d’un gros rire puis se tourna vers la mère, mais Sentia ne lui accorda pas un regard.
[1] Monstre dans Final Fantasy XII, qui se ratatine sur le sol une fois vaincu (en plus d’être un dessert, comme le monstre Flan)
[2] Le gil est la monnaie dans tous les jeux Final Fantasy
[3] Monstre dans Final Fantasy XII, assimilable à une poule mais plus petit et plus commun que la Poulatrice (élevé en basse-cour)
[4] Les plaines de Giza sont une région du royaume de Dalmasca qu’on explore dans Final Fantasy XII
[5] Le sort Furie fait perdre au personnage tout contrôle sur ses actions, étant dans l’impossibilité d’en effectuer aucune excepté les attaques physiques (dont les dégâts sont amplifiés)
[6] Monstre dans Final Fantasy XII, sous la forme d’un long rapace
[7] Monstre dans Final Fantasy XII, sous la forme d’un crocodile couvert de laine blanche
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