Alliance
Souvent
de lui elle rêvait. Dans ses fièvres nocturnes s’immisçait sa silhouette,
passage fugace d’un figurant souriant cadré en gros plan, avant que la caméra
glisse sur un autre visage.
Depuis
toujours, Arnaud investissait sa vie. Tout ou presque le lui rappelait. Dans
les moindres moments de son quotidien, elle le sentait à ses côtés, en elle, ou
flottant quelque part à l’entour ; si présent qu’elle n’osait imaginer
qu’un jour il la quitte.
Il
détenait le pouvoir de s’imposer dans ses pensées sans que jamais elle ressente
l’envie de l’en chasser. Il y trouvait sa place, y vivait comme un maître tout-puissant
sur ses propres terres.
Arnaud
ignorait tout de cette invasion ; à peine pouvait-il espérer que Nelly eût
conservé quelques rares et fugitifs souvenirs de lui et de leur idylle, si ancienne.
Lui
aussi n’avait pu l’oublier. Chercher à l’évincer de sa mémoire ne l’avait plus
effleuré depuis fort longtemps. Au contraire, la savoir toujours près de lui, même
invisible, le réconfortait. La voir se faufiler avec la délicatesse d'une funambule
entre leur bref passé commun et son présent l’aidait à ne pas perdre
l’équilibre sur le fil fragile de son existence. Parfois, il se demandait comment
il supporterait son absence si
elle disparaissait de son esprit.
Depuis
quelques semaines, de son regard sombre, Arnaud observait Nelly. Il lui tendait
la main que, malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à saisir. Il criait
son nom ; cette voix cassée, rauque, si particulière, c’était bien la
sienne.
À
ce moment précis, Nelly se réveillait en sursaut, désemparée, impuissante. Dès
qu’elle se rendormait, le même scénario se répétait.
Sauf hier soir.
Sitôt assoupie, Arnaud s’était approché d’elle, aérien, souriant, serein. Elle lui avait ouvert ses bras au creux desquels il s’était blotti. L’odeur de sa peau, elle pouvait la respirer ; elle lui manquait tant. Il l’avait serrée si fort, qu’elle avait ressenti son souffle chaud caresser sa nuque au moment où il avait susurré quelques mots à son oreille, juste avant de se volatiliser.
Il
était près de trois heures lorsque Nelly avait allumé la lampe de chevet. Pour
ne jamais les oublier, dès qu’elle ouvrait les yeux, elle consignait ses rêves dans un carnet.
D’une main tremblante, elle avait noté la date, l’heure, et la phrase précise
qu’Arnaud avait prononcée : Grâce à toi, je n’ai pas froid.
Bouleversée,
elle n’était pas parvenue à retrouver le sommeil. Ce songe, troublant, avait
tourné dans sa tête jusqu’au petit matin, puis encore durant les heures suivantes.
Quand,
en fin d’après-midi, son téléphone a sonné.
Une
femme qu’elle ne connaissait pas s’est présentée : « Je suis la fille
d’Arnaud. Il y a des années, mon père m’a confié votre numéro de
téléphone et chargée de vous prévenir s’il lui arrivait quelque chose. Il y a
deux mois, il est tombé malade. Malheureusement, la médecine n’a rien pu faire.
Il est mort la nuit dernière. »
💬 Commentaires 26
Dommage que la médecine ait échoué à le sauver, ils auraient pu finir leur vie ensemble, s'ils s'étaient trouvés.
Le destin est parfois étrange : je pense à toi durant mes songes, tu penses à moi dans tes rêves, mais nous vivons tous deux sans nous toucher, sans connaître l'amour qui aurait su nous rapprocher..
Pourquoi l’as-tu tué, Anne, à la fin du récit ?
De beaux souvenirs et c'est ce qu'il faudra conserver. ❤️
Encore un magnifique texte tendre et émaillé de jolis mots que j'ai pris énormément de plaisir à lire.