Secteur 7
1 an auparavant.
Je remonte la rue du Secteur 7 au soleil couchant, mon sac à dos rempli. Ma garde à l’hôpital a été épuisante aujourd’hui. Je marche au milieu de la route, en évitant les nombreux trous et crevasses. Les trottoirs sont dans un piteux état, fissurés de partout et envahis de mauvaises herbes. Il n’y a quasiment aucun véhicule qui circule ici, à part ceux de la milice. Je salue Madame Johnson, assise devant sa maison sur un rocking-chair qui grince à chaque balancement. Les jumeaux Miller se poursuivent entre les voitures à l’abandon. Leurs pantalons rapiécés sont déjà couverts de poussière. Leur mère les appelle en vain.
Je monte les trois marches en béton et atteins la porte. Elle n’est pas verrouillée, mon père est revenu de sa journée. Je soupire intérieurement. J’ai toujours peur quand il travaille hors du mur d’enceinte. Arrivée dans la cuisine, je tends l’oreille. Aucun ronflement, il est réveillé.
— Papa, viens voir ce que j’ai réussi à trouver.
Je sors les trois boîtes de conserve et les pose sur la table en bois. Un des pieds s’est fendu à sa base et la table est branlante depuis. Cela ne dérange que moi et mon père a déjà assez à faire avec son travail.
Mon père entre dans la cuisine et gratte ses cheveux poivre et sel. Il doit être exténué, il a gardé ses vêtements de travail.
— Ça va, ne fais pas cette tête-là, ma chérie, dit-il. Ton vieux père n’est pas encore mort.
Devant mon air réprobateur, il ajoute :
— On a fini d’enlever les carcasses des Arg’Va de la dernière attaque. Les fossés en étaient remplis. Les prochains jours, ça sera plus calme. On doit remettre de nouveaux pieux, ils sont presque tous foutus.
— Je n’aime pas quand …
— Je sais, Elana, me coupe mon père. Mais ça paie mieux que les autres boulots. Et l’attaque a eu lieu il y a deux jours, ils ne reviendront pas avant un bon mois.
Il essaie de donner le change mais je vois dans le fond de ses yeux, qu’il n’est pas seulement fatigué mais éreinté.
— Viens embrasser ton père au lieu de t’inquiéter pour rien.
Il m’attrape et me serre fort contre lui.
Il ne me reste que lui.
Non. Je ne veux pas penser à ça. Je blottis ma tête contre son torse.
Je l’embrasse sur la joue et lui montre ce que j’ai ramené.
— Trois boîtes de corned-beef ! Comment tu as eu ça ?
— Chez O’Brien. J’ai économisé mes tickets de rationnement.
Mon père fronce les sourcils. Je reprends avant qu’il n’ait le temps de parler.
— Dix tickets, c’est un peu cher, mais ça nous changera des barres protéinées.
Son visage s’adoucit.
— Ce n’est pas ça, Elana. Il est dangereux, ce gars-là, et il a la milice dans sa poche. Le mois dernier, il a tué le jeune Bradley en pleine rue. Bradley l'avait arnaqué. Il a passé un message à tout le monde.
Mon père me regarde, inquiet.
— Le nouveau chef de la milice n'a même pas dû s'expliquer à sa hiérarchie.
— Je sais, papa. Notre secteur n'a aucun intérêt pour eux. Alors si ça ne fait pas de vagues, ils ne font même pas semblant.
J'attrape doucement la main rugueuse de mon père.
— Je fais attention, papa. Je fais un joli sourire à O’Brien et il se croit irrésistible.
Le clocher de l’église sonne vingt heures. Je me demande comment elle fait pour fonctionner encore. Plus personne n’y va. Prier n'a jamais arrêté les Arg'Va ou rempli nos assiettes.
Je sors deux assiettes du placard ainsi que les couverts.
— J’ai gardé ma ration de pain de ce midi pour la partager avec…
Les haut-parleurs de la rue crachotent trois notes stridentes. Je m’approche de la fenêtre pour voir qui est poursuivi par la milice quand mon père m’empoigne et me plaque au sol.
— Elana, dit-il sèchement. Tu veux te prendre une balle perdue ! Elroy est le nouveau chef de la milice et la moitié de ces gars sont nouveaux, je te rappelle. Ils tirent comme s'ils étaient au Far West !
Les tirs d’armes automatiques se rapprochent.
Je reconnais la voix d’Elroy hurler.
— Arrête-toi immédiatement !
Une balle fracasse la fenêtre de la cuisine, projetant du verre sur nous.
Un cri de douleur suit une dernière rafale.
Je me relève doucement, mais mon père me rattrape.
— Elana ! Ne te lève pas tout de suite ! grogne mon père.
Toujours allongée sur le sol, j’entends la voix d’Elroy.
— Milice secteur 7 à centrale. Individu neutralisé.
S’ensuit une seule note stridente provenant des haut-parleurs, signifiant que l’alerte est levée.
Les bris de verre ne nous ont pas blessés. Mon père va chercher le balai tandis que je regarde deux miliciens traîner le corps ensanglanté vers leur véhicule. Elroy contemple la scène, un air triomphant sur son visage. Il tourne la tête dans ma direction. L'air triomphant disparaît d'un coup. Un sourire timide apparaît, celui de l'Elroy de mon enfance, effacé, solitaire. Le même homme. Le même sourire. Le cadavre encore chaud à ses pieds. Un frisson me parcourt l'échine.
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(je me suis demandée également pourquoi les cloches sonnaient encore ;))