La chambre du fond

📖 Arg'Va ✍️ JanLukin 📝 1353 mots

Le silence est retombé dans l'appartement.

Il me fixe toujours, sans bouger.

Pourquoi est-ce que je voudrais le tuer ?

Je ne sais pas quoi lui répondre. Son regard s'attarde sur moi. Longtemps.

Il m’a apparemment sauvée, mais tout va trop vite.

Il se trouve maintenant debout, penché vers moi, les deux poings posés sur la table.

— Je, euh, ce n’est pas… je commence à bredouiller.

— QUOI ! crie-t-il en se retournant.

Il émet un grognement, s’éloigne vers le fond de la pièce, puis prend le couloir à droite.

Je ne comprends rien à ce qui se passe. Ma tête me dit de réagir mais mon corps refuse de bouger.

Le couloir n’est même pas à cinq mètres de moi. Je ne le vois pas mais l’entends parfaitement crier.

 — De quoi la laisser tranquille ? Pourquoi veut-elle son arme ? Tu y as pensé ? Sûrement pas pour faire du tricot !

Puis un long silence. Je ne sais pas à qui il parle, et d’où je suis, je ne peux rien voir.

Hors de question que j’aille voir !

Mes yeux balayent la pièce de gauche à droite frénétiquement. Le reste de mon corps refuse toujours de bouger.

— Tu n'en sais rien, cria-t-il de nouveau. Elle veut peut-être me buter ? Et tu pourrais faire quoi contre ça ?

Je tends l’oreille mais n’entends aucune réponse.

Bouge-toi, il est cinglé !

Une arme, je dois trouver une arme. J’aperçois un présentoir à couteaux de cuisine, posé à côté de l’évier. En quelques pas, je me retrouve avec un large couteau de vingt centimètres de long dans la main. Avec ça, au moins je pourrai le tenir à distance.

— Oui, ça va, lâche-moi, dit-il d’un ton plus calme. Je prends d'abord ma douche, elle ira ensuite. Ça te va comme ça ?

Je me précipite vers ma chaise, m’assois et pose le couteau sur les genoux.

Aucun bruit de pas, il n’a pas encore bougé.

— J'allais le faire, tu es content ? Oui, dans la chambre du fond.

Je le vois revenir d’un pas lourd, la mine renfrognée, passer devant moi sans un regard et rejoindre la cuisine. Il marmonne tout en lavant le plat, l’essuie et le range dans le placard. Il essuie les traces d’eau sur l’évier avec son torchon.

Pendant tout ce temps, je n’ai pas bougé. La main gauche sur la cuisse, l’autre tenant le manche du couteau.

Il sort de la cuisine, le torchon sur l’épaule. Il regarde de nouveau l’horloge, pousse un grognement et se tourne vers moi.

— Ta chambre est au fond du couloir, tes affaires sont sur la commode. Sur le lit, c’est pour toi, dit-il sèchement.

Il me tourne le dos, s’arrête et se retourne :

— Tu mettras tes habits dans le panier à linge, dans la salle de bain. Et tu le refermes bien !

 Il se remet en route et reprend le même couloir qu’auparavant.

Je songe à m’enfuir. Mais, de nuit, avec un couteau pour seule arme. Autant sauter directement par la fenêtre !

Le bruit d’une porte qui claque me sort de mes pensées.

Il a dit que mes affaires étaient dans la chambre, allez debout !

Je parviens à me lever et arrive devant le couloir. Il n’est pas très long : deux portes à droite, une à gauche et « ma chambre » au fond. Il y a juste un guéridon au début du couloir, un ours en peluche défraîchi posé dessus.

Il n’y a personne d’autre.

À travers la porte qui se trouve devant moi, j’entends le bruit de l’eau couler et l’entends râler.

— Elle m’a mise en retard avec tout ça.

Le couteau toujours dans la main droite, j’avance de quelques pas, sans bruit sur la moquette du couloir.

Où se trouve celui à qui il parlait ?

Je pose la main sur la poignée de la porte de gauche, raffermis ma prise sur le manche et ouvre doucement la porte : juste un bureau au centre de la pièce et des bibliothèques sur chaque mur.

Je referme la porte sans bruit et fais de même avec la pièce d’en face. C’est une chambre, avec un grand lit, une armoire et une commode. Le tout bien rangé, le lit fait sans un pli, aucun linge qui traîne. C’est sa chambre.

Je n’ai jamais vu une chambre aussi impeccable. Il dort vraiment là ?

Il ne reste plus que la pièce du fond, « ma chambre ». J’entre dans la pièce, et là non plus personne.

C’est quoi ce bordel !

J’aperçois mon sac à dos, mon treillis et mon fusil sur la commode. Je me précipite sur mon fusil et l’inspecte sous tous les angles. Chargeur plein en place, sécurité mise, je vérifie même s’il n’a pas enlevé le percuteur. Tout est là. Le tenir entre les mains chasse un peu le sentiment d’être une proie facile. À la ceinture de mon treillis se trouvent toujours mes cinq chargeurs restants.

Je m’approche du lit et posés dessus, parfaitement pliés, se trouvent un pyjama, des serviettes de toilette, un savon non déballé, du shampoing, une brosse et une trousse de toilette.

Je touche la serviette. Quelle est douce.

La trousse est belle, rose pâle, avec un fermoir doré et un mot gravé dessus : Dior.

Ça veut dire quoi ?

J’ouvre la trousse de toilette et y trouve un tas de petits flacons : exfoliant visage, baume corps hydratant, crème visage Hydra-essentiel…

J’arrête l’inventaire, je ne sais pas à quoi tout ça peut servir. Je lance la trousse sur le lit et le contenu se déverse.

Super !

Je me dépêche de tout ranger.

Une fois fini, je regarde la profusion de produits qu’il m’a donnés.

Rien que le shampoing, le savon neuf et la brosse, il faudrait une sacrée quantité de tickets de rationnement dans la ZNI. Et je ne parle même pas des serviettes. Dans les Secteurs 1 et 2, ils en ont peut-être des comme ça mais jamais dans mon secteur.

— Gamine ! Douche ! hurla-t-il du bout du couloir.

Je sursaute. J’ai posé le couteau sur le lit.

Je le prends ou le cache dans la chambre ?

J’hésite.

Qu’est-ce qu’il me veut à la fin !

Je décide de le prendre et le cache sous la serviette et le pyjama. De l’autre main, j’attrape le savon, le shampoing et la brosse.

J’ouvre comme je peux la porte : personne dans le couloir. Je me précipite vers la salle de bain, entre et pousse un soupir de soulagement en voyant le verrou, que je tourne immédiatement.

La salle de bains est superbe, un lavabo d’un blanc immaculé et une immense douche au ras du sol. Je balaie la pièce du regard : sur le lavabo, se trouvent parfaitement alignés un rasoir, de la mousse à raser, un savon. Sur le mur, un peignoir blanc accroché.

Je retire l’élastique de ma queue de cheval. Mes cheveux noirs tombent sur mes épaules, emmêlés et poisseux d’un mélange de sang séché et de transpiration. Je me retourne devant le miroir. Mon reflet me renvoie un visage pâle, les traits tirés. La peau autour du bandage est déjà bleu‑violacée.

Elle m’a pas loupée, cette saleté.

Je ne sais pas si le bandage va tenir après la douche.

Tant pis si ça part, j’ai trop envie de me laver !

La douche terminée, je remarque que le bandage n’a pas bougé. Il doit être prévu pour supporter l’eau.

J’enfile le pyjama et ne peux pas réprimer la sensation de bien-être du tissu sur ma peau.

Tout était comme ça dans l’ancien monde ?

J’allai sortir de la salle de bain lorsque j’entends sa voix dans ma tête.

Le linge.

Enfin, je ne les ai pas portés longtemps, ils ne sont pas sales. Je n’ai pas envie de comprendre pourquoi, je m’exécute. Linge dans le panier, la serviette accrochée pour sécher, le savon, le shampoing et la brosse bien alignés sur le lavabo.

Merde, le couteau !

Je reprends la serviette et le cache en dessous avant de sortir de la salle de bains.

À peine sur le pas de la porte, je le vois, de dos devant l’immense baie vitrée. J’hésite. Je le rejoins ou je cours vers ma chambre.

— Tu peux venir, gamine, dit-il d’un ton calme.

Il porte à sa bouche une tasse fumante tout en fixant Central Park.

— Tu en profiteras pour remettre le couteau à sa place, sur le même ton.

💬 Commentaires 15

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MargaPeann • 1 jour, 2 heures
On saute du coq à l'âne entre ce chapitre et le précédent, mais en tout cas, le mystère s'épaissit. Pour moi la scène de la douche n'est pas trop longue, elle permet de mettre en évidence le décalage avec l'ancien monde et aussi avec son propre monde à elle. Cet homme est décidément bien mystérieux, à quelle entité peut-il bien parler ?
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JanLukin Auteur • 1 jour modifié
Merci. Je prends du plaisir à décrire ELana et le vieux mystérieux.
Je suis content si la lecture te plait.
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Jmi • 1 semaine, 4 jours
J'ai apprécié l'atmosphère de ce chapitre et le mystère qui entoure toujours cet homme. La découverte de l'appartement et des objets de l'ancien monde est intéressante car elle nous permet de voir cet univers à travers les yeux d'Elana. J'ai particulièrement aimé la chute du chapitre, qui est très efficace. À titre personnel, j'ai parfois eu l'impression que certains passages du quotidien (toilette, rangement, etc.) prenaient un peu plus de place que nécessaire par rapport à l'avancée de l'intrigue. J'aurais aussi aimé retrouver par moments davantage de la détermination qu'Elana montre face aux Arg'Va. Mais l'ensemble reste agréable à lire et entretient efficacement le mystère autour de son sauveur.
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JanLukin Auteur • 1 semaine, 3 jours
Merci.
Concernant les passages du quotidien, j'ai du mal à les raccourcir. Je me projette dans la scène et je me dis "Ah, j'ai oublié la brosse à cheveux". Dans ces moments-là, je veux que cela soit crédible et ne pousse pas trop loin les détails sans importance ( je me suis retenu de ne pas mentionner la brosse à dents et le dentifrice ! ).
Concernant la fin de chapitre, la dernière phrase, j'essaie de bien la travailler car je trouve que c'est presque 50 % du but du chapitre.
Concernant la détermination d'Elana face aux Arg'va totalement différents du vieux râleur, je voulais montrer les 2 facettes d'Elana et la remettre dans un état d'esprit d'une jeune de 17 ans, pudique.
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Norah • 2 semaines, 2 jours
J'ai eu un peu de mal quant à la transition de ce chapitre en regard du précédent; je trouve le début un peu confus (il parle à une autre personne ?)... c'est sans doute mon esprit qui patine... sorry.
Sinon, toujours aussi chouette à lire !
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Denthil • 2 semaines, 2 jours
J'ai eu le même effet en début de chapitre. :)
Le flashback était bien introduit.
Le retour au présent se fait sans prévenir.
L'effet passe vite mais c'est déstabilisant.
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JanLukin Auteur • 2 semaines, 1 jour
Merci @Norah et @Denthil de ce retour.
Pour réancrer dans la scène dans le présent, j'ai juste ajouté une première ligne qui devrait enlever le flou.
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Norah • 2 semaines, 1 jour
Le début est plus fluide en effet :)
Je tique encore sur le fait que l’homme parle/crie de la pièce voisine (seul ?) en usant de la 3e personne… je pinaille … mais c’est bizarre pour moi…
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JanLukin Auteur • 2 semaines, 1 jour
C est normal que cela soit bizarre. La suite expliquera cela.
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Norah • 2 semaines, 1 jour
Ça marche !
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Goupil • 2 semaines, 6 jours
J'adore 🥰
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JanLukin Auteur • 2 semaines, 6 jours
Me,rci @Goupil. Cela m'encourage à écrire la suite
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Goupil • 2 semaines, 6 jours
Oui, continu, j'aime beaucoup ton univers... 🫶
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patrick.skedli • 2 semaines, 6 jours
Tu rends bien le côté un peu bizarre du type qui semble entendre des voix.
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JanLukin Auteur • 2 semaines, 6 jours modifié
Merci. J'essaie de décrire ce que j'ai en tête, et ce n'est pas toujours facile !
Et merci pour l'annotation, je m'embrouille parfois avec le présent / passée.
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