SAISON 1 - ÉPISODE 01 - FOR YOUR BEAUTIFULL EYES

📖 ATLAS ✍️ Splinter 📝 5772 mots



Londres, 2003.

La pluie tombait sur la City avec cette obstination très britannique qui consistait à ne jamais véritablement commencer, et encore moins à s'arrêter.

Elle glissait sur les façades de verre, s'accrochait aux corniches, ruisselait le long des fenêtres et transformait les rues en miroirs noirs où se mélangeaient les phares des taxis, les enseignes lumineuses et les silhouettes pressées des derniers employés de bureau.

À cette heure, les derniers employés avaient quitté les tours. Les bureaux éclairés formaient des rectangles isolés dans l'obscurité, et les rues, presque désertes, semblaient appartenir aux taxis, aux camions de nettoyage et aux hommes qui préféraient travailler sans témoins.

À cent vingt mètres au-dessus du trottoir, une femme descendait lentement le long d'une façade vitrée.

Elle portait une combinaison tactique noire, des gants fins et un équipement d'escalade compact. Ses cheveux blonds étaient retenus sous une protection sombre. Un câble la maintenait contre l'immeuble.

Elle s'immobilisa devant une fenêtre du trente-deuxième étage.

Dans son oreillette, une voix masculine grésilla.

— Smith. Status?

— Admiring the architecture.

— Lara.

— It's just glass. Thirty-two floors of glass. Whoever designed this monstrosity clearly hated birds.

— You have four minutes before the next security sweep.

— Then stop wasting my time.

Lara Smith fixa un petit dispositif électronique contre le cadre de la fenêtre.

Un voyant bleu clignota.

Le bâtiment appartenait à une société de conseil spécialisée dans la gestion des infrastructures informatiques sensibles. Officiellement, elle hébergeait des archives commerciales, des contrats industriels et des données de recherche.

Officieusement, certains de ses clients n'existaient dans aucun registre public.

Depuis trois semaines, les services britanniques surveillaient des transferts inhabituels entre cette société et plusieurs organismes privés établis en Europe de l'Est.

ATLAS avait identifié une partie des mêmes échanges depuis les États-Unis.

Les deux organisations avaient décidé d'intervenir ensemble.

Une coopération limitée.

Une extraction unique.

Aucune arrestation prévue.

Aucune publicité.

Et, surtout, aucun incident diplomatique.

Lara avait lu cette dernière instruction avec un certain amusement.

Elle avait également lu le dossier de son partenaire.

Emmanuel Elga. Français. Vingt-quatre ans. Opérateur ATLAS.

Expérience opérationnelle atypique.

Excellent sens de l'observation.

Capacité d'improvisation exceptionnelle.

Méthodes difficiles à anticiper.

Le dernier commentaire, ajouté par un officier américain, l'avait particulièrement intéressée :

Works best when given an objective rather than instructions.

Lara avait refermé le dossier.

— Wonderful. They've sent me a fucking artist.

Maintenant, suspendue au-dessus de Londres, elle attendait de découvrir si cet artiste savait au moins utiliser une porte.

Son dispositif émit un léger signal.

Le verrou de la fenêtre céda.

— Not very clever, are you?

Elle entra.

Le bureau était plongé dans l'obscurité.

Une table de réunion.

Six fauteuils.

Un écran mural.

Deux portes.

Lara demeura accroupie quelques secondes, puis récupéra son matériel.

— I'm inside.

— Your ATLAS contact should be approaching.

— Has he confirmed his position?

— Negative.

— Of course he hasn't.

Elle coupa la communication.

Puis disparut dans le couloir.


Cent vingt mètres plus bas, un taxi londonien s'arrêta devant un immeuble voisin.

La portière arrière s'ouvrit.

Un homme en descendit.

Taille moyenne, athlétique, les épaules souples, le visage partiellement dissimulé sous la capuche d'un sweat noir.

Pantalon noir.

Chaussures noires.

Veste noire.

Pas de costume.

Pas de lunettes de soleil.

Pas de mallette métallique contenant une arme secrète.

Juste un type qui ressemblait davantage à un étudiant légèrement punk gothique ayant raté le dernier métro qu'à un agent clandestin.

Le chauffeur se pencha vers lui.

— You sure this is the place, mate?

— Absolument mec.

— Bit late for work, isn't it?

Emmanuel Elga regarda l'immeuble.

— Ça dépend de ce qu'on appelle travailler.

Il referma la portière.

Le taxi s'éloigna.

Manu remonta légèrement sa capuche pour se protéger de la pluie, sortit un paquet de Lucky strikes et en alluma une.

Il inspira lentement.

Puis leva les yeux.

La tour dominait la rue comme une immense lame de verre.

Il observa les fenêtres, les éclairages de sécurité et les reflets des immeubles voisins.

Un mouvement attira son attention.

Très haut.

Une brève variation lumineuse sur une vitre.

Un reflet qui ne correspondait à aucune lumière fixe.

Manu resta immobile.

Puis un sourire discret apparut au coin de ses lèvres.

— Bonsoir, Princesse.

Il reprit sa marche.

Au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta devant l'entrée principale.

Il tira une dernière bouffée de cigarette, la fit tourner entre ses doigts dans un mouvement fluide, la rattrapa avec le dernier doigt et la projeta vers le caniveau.

Le mégot décrivit une petite courbe rouge dans la nuit.

Manu poussa la porte.


Le hall était immense.

Marbre clair.

Acier brossé.

Plantes parfaitement entretenues.

Derrière la réception, un agent de sécurité consultait distraitement un écran.

Manu s'approcha des portiques.

Il sortit un badge.

Le passa devant le lecteur.

Bip.

Voyant vert.

Le portique s'ouvrit.

L'agent leva la tête.

— Evening.

— Bonsoir.

— Working late?

Manu désigna vaguement les étages.

— Apparemment.

L'agent observa le badge, puis son écran.

Le nom correspondait à un employé autorisé à accéder aux étages administratifs.

Pas aux zones techniques.

Mais cela suffisait pour entrer.

L'agent hocha la tête.

Manu poursuivit son chemin.

Dans l'ascenseur, il sortit une feuille pliée.

Un plan du bâtiment.

Plusieurs annotations figuraient dans les marges.

Escaliers.

Locaux techniques.

Circulations secondaires.

Systèmes de sécurité.

Manu avait étudié les archives du bâtiment pendant deux jours.

Il avait également observé les employés, leurs horaires, leurs habitudes et les lieux où ils terminaient leurs soirées.

Un certain Richard Wilshire, responsable administratif, fréquentait régulièrement un pub à trois rues de là.

Richard aimait la bière.

Richard aimait parler.

Richard avait tendance à poser son badge sur le comptoir lorsqu'il commandait une nouvelle tournée.

Richard avait été une excellente source d'information.

Manu replia son plan.

L'ascenseur s'ouvrit au vingt-neuvième étage.

Il se dirigea vers la cuisine du personnel.


Lara progressait dans un couloir sombre.

Une caméra pivotait lentement au plafond.

Elle attendit que l'objectif se détourne, traversa l'espace découvert et s'immobilisa derrière une colonne.

Son appareil lui indiqua la prochaine fenêtre de passage.

Trois secondes.

Deux.

Une.

La caméra s'arrêta.

Lara passa dessous.

— Thank you, gentlemen.

Elle atteignit une porte de service.

Son dispositif déverrouilla le système.

Elle descendit un escalier.

Puis un second.

Au vingt-neuvième étage, elle entendit un bruit.

Un léger tintement.

Une tasse.

Elle se figea.

Quelqu'un se trouvait dans la cuisine.

Laura sortit son arme.

Avança silencieusement.

Se plaça contre l'encadrement.

Puis surgit.

— Don't move.

Un homme était debout devant une machine à café.

Il tenait un gobelet en carton.

Laura pointa son arme sur lui.

Il la regarda.

Puis regarda le gobelet.

— Vous voulez un café ?

— Hands where I can see them.

Il leva lentement sa main libre.

— Mauvaise journée ?

— Who are you?

— Le technicien de la machine.

— Don't.

— Elle fait un bruit bizarre.

— I said don't.

Il posa son café.

— Emmanuel Elga.

Lara ne baissa pas immédiatement son arme.

— ATLAS?

— Tourisme et loisirs.

Elle le fixa.

— You're joking.

— Souvent.

Lara soupira.

Puis rangea son arme.

— Lara Smith

Manu inclina légèrement la tête.

— Enchanté, Princesse.

Elle fronça les sourcils.

— Excuse me?

— Princesse.

— Why?

— Buckingham. Londres. MI6. Vous avez probablement une Aston Martin et un majordome.

— I don't have a bloody butler.

— Uhm... Intéressant... L'Aston Martin, donc.

Elle ouvrit la bouche.

La referma.

— They warned me about you.

— Moi aussi.

— And?

— Ils ont oublié de préciser que vous passiez par les fenêtres.

Lara le regarda avec une expression nouvelle.

— You saw me?

— Un reflet.

— From the street?

— Oui.

— Thirty floors up?

— Trente-deux, je crois.

Un silence.

Puis Lara secoua la tête.

— You're going to be exhausting, darling.

Manu reprit son café.

— Vous n'avez encore rien vu.


Ils progressèrent ensemble dans les couloirs techniques.

Lara ouvrait la marche.

Manu suivait à quelques pas, observant les plafonds, les angles morts et les portes secondaires.

— How did you get inside? demanda-t-elle.

— Par l'entrée.

— Obviously. How did you get a badge?

— Un pub.

— A pub?

— Un employé. Il était très sympathique.

— You stole his badge?

— Emprunté.

— Does he know?

— Pas encore.

— Christ.

— Il a gagné une bière.

Laura tourna la tête.

— You bought him a drink?

— Deux.

— And picked his pocket?

— Pendant la deuxième.

Elle éclata brièvement de rire.

— You absolute bastard.

Manu sourit.

— Et vous, vous avez choisi le trente-deuxième étage pour éviter les escaliers ?

— I chose the thirty-second floor because the external surveillance coverage is weakest there.

— Ah.

— And because I enjoy the view.

— Très bon argument.

Ils atteignirent un couloir sans fenêtres.

Au bout se trouvait une porte métallique.

Un lecteur électronique était fixé sur le mur.

Lara s'agenouilla et brancha son appareil.

Plusieurs lignes apparurent sur l'écran.

Elle fronça les sourcils.

— Interesting.

— Bonne nouvelle ?

— Not particularly.

Elle essaya une autre séquence.

Le lecteur resta rouge.

— It's isolated from the main network.

— Ah.

— Legacy system. Separate controller. No remote access.

— Dommage.

— Give me a minute.

Manu regarda la porte.

Puis le petit panneau de maintenance situé juste à côté.

Il s'accroupit.

Lara continuait à travailler.

— Whoever installed this was either paranoid or completely incompetent.

— Les deux, ça existe.

— Yes, I've met management.

Manu sortit de sa poche une petite cuillère.

Lara s'interrompit.

— What is that?

— Une cuillère.

— I can see it's a fucking spoon.

— Alors pourquoi vous demandez ?

Il sortit ensuite un petit sachet de sel.

Lara le regarda.

Puis regarda la cuillère.

Puis Manu.

— Darling…

— Oui ?

— Please tell me you're not about to cook something.

— Pas prévu.

Il examina l'ancien panneau.

— J'avais repéré cette interface sur les plans.

— What interface?

— Une ancienne détection de continuité. Basse tension.

Lara se pencha.

Son expression changea.

— That's obsolete.

— Oui.

— And probably disconnected.

— Peut-être.

— You're guessing?

— J'ai lu la documentation.

— That's not reassuring.

Manu désigna son sachet.

— Le sel.

— What about it?

— Dans l'eau, ça conduit.

— I know basic chemistry, darling.

— Alors on est deux.

Il improvisa un contact temporaire avec la cuillère et quelques gouttes de solution salée, exploitant le comportement particulier de cette vieille interface de maintenance.

Lara recula instinctivement.

— If that thing shorts the controller...

— C'est un capteur, Princesse. Pas un barbecue.

Un voyant clignota.

Puis un déclic retentit.

La porte se déverrouilla.

Lara demeura immobile.

Manu rangea sa cuillère.

— Voilà.

Elle observa la porte ouverte.

— You just opened a secure door with a fucking teaspoon.

— Et du sel.

— Jesus Christ.

— MacGyver.

— What?

— MacGyver. Vous connaissez ?

— Of course I know MacGyver.

— Très bon technicien.

Laura leva les yeux au ciel.

Elle regarda le dispositif de Manu.

Puis son propre équipement.

— I hate you already.

— Ça commence bien.

Ils entrèrent.


La salle des serveurs occupait une grande partie de l'étage.

Des rangées d'armoires métalliques s'alignaient sous des éclairages blancs.

Des ventilateurs produisaient un grondement continu.

Des diodes rouges et vertes clignotaient dans l'obscurité.

Lara se dirigea immédiatement vers un terminal.

Elle ouvrit son sac, sortit un ordinateur compact et raccorda son matériel.

Manu inspecta la pièce.

— Combien de temps ?

— Depends on their encryption.

— Environ ?

— Ten minutes.

— Vous avez cinq.

— Then I suggest you find us another five.

Manu sourit.

— J'aime votre façon de travailler.

Lara leva brièvement les yeux.

— For once, we agree.

Elle se concentra sur son écran.

Manu parcourut les rangées.

Il repéra une armoire secondaire, plus ancienne que les autres.

Une plaque technique confirma ce qu'il avait lu dans les archives.

Un système de réplication matérielle avait été conservé pour les sauvegardes d'urgence.

L'infrastructure datait d'une génération précédente.

Elle n'était plus utilisée quotidiennement, mais ses connexions existaient toujours.

Manu observa les voyants.

Puis les câbles.

Puis Lara.

Elle travaillait rapidement.

Son écran affichait plusieurs couches de protection.

— Come on…

Une fenêtre apparut.

— Got you.

Manu s'adossa à l'armoire secondaire.

Sa main glissa derrière lui.

Son pouce appuya discrètement sur une commande de maintenance.

Un voyant changea de couleur.

La réplication de secours s'activa.

Pas vers le support préparé par Lara.

Vers une infrastructure secondaire du bâtiment.

Une infrastructure dont Manu avait repéré l'existence dans les archives.

Il ne savait pas encore si elle lui serait accessible depuis l'extérieur.

Mais il connaissait son adresse.

Et il savait qu'ATLAS n'avait pas reçu cette information.

Lara lança l'extraction.

Une barre de progression apparut.

12 %.

27 %.

41 %.

Manu observa les écrans.

La procédure suivait son cours.

Laura leva les yeux.

— What are you smiling at?

— Rien.

— You're smiling.

— Vous travaillez bien.

— Don't flirt with me while I'm stealing classified information.

— Vous préférez après ?

— I prefer silence.

— Dommage.

La progression atteignit 100 %.

Lara retira son matériel.

— Done.

Manu consulta sa montre.

— Six minutes.

— Six minutes and fourteen seconds.

— Vous avez dépassé.

Elle lui lança un regard assassin.

— Darling, I swear to God…

Un bruit retentit.

Au-dessus d'eux.

Un claquement métallique.

Puis un second.

Lara se figea.

Manu tourna lentement la tête.

Les lumières de la salle passèrent au rouge.

Une voix automatique résonna dans les haut-parleurs.

SECURITY BREACH DETECTED.

Lara ferma les yeux.

— Oh, fuck.

Manu soupira.

— Bon.

Il sortit son arme avec un léger sourire.

— On va visiter le reste du bâtiment ?


La première équipe de sécurité surgit par la porte principale.

Trois hommes.

Armés.

Équipés de protections tactiques.

— FREEZE!

Manu attrapa Laura par le bras et l'entraîna derrière une armoire.

Les premiers coups de feu éclatèrent.

Le verre d'un panneau explosa.

Des éclats métalliques ricochèrent sur le sol.

Lara se plaqua contre le rack.

— I thought you said we had five minutes!

— On les a eues.

— I meant five minutes without being shot at!

— Fallait préciser.

Elle se redressa et tira deux fois.

Un garde s'effondra derrière une console.

Manu se déplaça vers la rangée voisine.

Un second agent surgit devant lui.

Le Français dévia son arme, frappa son poignet et le projeta contre une armoire.

Le choc fit vibrer toute la structure.

L'homme tenta de reprendre son équilibre.

Manu lui envoya un coup de coude au visage.

Puis récupéra son arme avant qu'elle ne touche le sol.

— Princesse !

Lara pivota.

Un troisième homme avançait derrière elle.

Manu lança l'arme récupérée dans sa direction.

Lara la saisit au vol, frappa le garde avec la crosse et l'envoya contre le mur.

Elle regarda Manu.

— Nice throw.

— Joli réflexe.

— Don't get sentimental.

Ils repartirent.


Le couloir suivant était éclairé par des gyrophares rouges.

Une porte coupe-feu se referma devant eux.

Lara accéléra.

— Move!

Ils glissèrent sous le battant au dernier instant.

Derrière eux, les tirs reprirent.

Manu se retourna, tira pour couvrir leur retraite et suivit Lara dans une cage d'escalier.

Ils descendirent deux étages.

Puis trois.

À chaque palier, des voix retentissaient dans les radios de sécurité.

Les équipes convergeaient vers eux.

Lara consulta son appareil.

— We need the eastern service corridor.

— Trop tard.

— What?

Manu désigna le plafond.

Un grondement mécanique.

Une grille de sécurité descendait à l'extrémité du couloir.

— Ils ferment les sorties.

— Then we find another.

— À droite.

— That's a restricted access area.

— Excellent.

Ils bifurquèrent.

Une porte s'ouvrit brutalement devant eux.

Un agent surgit.

Lara lui asséna un coup de pied dans le thorax.

Il recula.

Manu le désarma.

Un deuxième homme apparut.

Lara le plaqua contre le mur.

Les trois corps s'entrechoquèrent dans un désordre violent.

Manu reçut un coup au visage.

Sa tête partit sur le côté.

Il revint immédiatement.

Un coup de genou.

Un crochet.

Un choc contre la porte.

L'homme tomba.

Lara reprit son souffle.

— You all right?

Manu essuya le sang au coin de sa bouche.

— Très bien.

— You're bleeding.

— C'est à moi.

— Comforting.

Ils reprirent leur course.


Au bout du couloir, une porte vitrée s'ouvrit automatiquement.

Manu passa le premier.

Lara le suivit.

Un signal sonore retentit.

Les portes se refermèrent brutalement.

Manu se retrouva dans une pièce circulaire.

Lara, dans un sas adjacent.

Entre eux, une paroi de verre renforcé.

— Darling?

Manu se retourna.

— Ah tiens... Ça c'est con.

Elle essaya d'ouvrir la porte.

Rien.

Un voyant rouge s'alluma.

SECURITY LOCKDOWN.

— Shit.

Manu examina la pièce.

Une salle de contrôle.

Des parois transparentes.

Un sol parfaitement lisse.

Aucune issue accessible.

Puis une porte s'ouvrit à l'autre extrémité.

Un homme entra.

Et Lara cessa de respirer pendant une seconde.

Il mesurait environ deux mètres dix.

Cent trente kilos.

Peut-être davantage.

Crâne rasé.

Épaules gigantesques.

Bras épais comme des cuisses.

Mais ce n'était pas sa taille qui inquiétait Lara.

C'était sa façon de bouger.

Il n'avançait pas comme une montagne de muscles maladroite.

Il avançait comme un combattant.

Souple.

Équilibré.

Calme.

Les poings légèrement relevés.

Le menton rentré.

Le regard fixé sur Manu.

— Oh, God…

Manu observa le colosse.

Puis Lara.

— Princesse ?

— Yes?

— Je crois que celui-là a mangé les autres gardes.

Le géant attaqua.

Sans avertissement.

Un coup de poing massif.

Manu esquiva de justesse.

Le deuxième le frappa à l'épaule.

Le troisième atteignit ses côtes.

L'air quitta brutalement ses poumons.

Il recula.

Le colosse avança.

Manu lança un coup de pied circulaire.

Le géant l'encaissa.

Puis attrapa sa jambe.

Et le projeta contre la paroi de verre.

Le choc résonna dans toute la pièce.

Lara sursauta.

— Emmanuel !

Manu glissa au sol.

Il se redressa immédiatement.

Trop tard.

Le colosse le saisit par le sweat et l'envoya contre une seconde paroi.

Sa tête heurta le verre.

Une douleur blanche traversa son crâne.

Il tomba à genoux.

Le géant lui asséna un coup au visage.

Du sang éclaboussa le sol.

Lara frappa le panneau de contrôle.

— OPEN THE FUCKING DOOR!

Elle brancha son dispositif.

L'écran refusa l'accès.

Elle changea de protocole.

Un autre refus.

Derrière la vitre, Manu encaissa un coup de genou.

Puis un deuxième.

Il s'effondra.

Le colosse le releva par le col.

Le frappa.

Encore.

Manu tenta de se dégager.

Un crochet le cueillit à la mâchoire.

Sa tête heurta le verre.

Lara sentit une véritable panique lui serrer la poitrine.

Pas celle d'une débutante.

Celle d'une professionnelle qui connaissait exactement les conséquences de ce qu'elle voyait.

Un homme de cette taille, avec cette technique, pouvait tuer quelqu'un à mains nues.

Et son partenaire venait de recevoir assez de coups pour ne plus pouvoir se relever.

— DARLING! GET UP!

Manu roula sur le côté.

Le pied du géant s'écrasa à quelques centimètres de sa tête.

Il se redressa péniblement.

Son visage était couvert de sang.

Il respirait difficilement.

Mais ses yeux avaient changé.

Il ne plaisantait plus.

Le géant avança.

Manu recula d'un pas.

Puis frappa.

Un coup de pied violent dans la cuisse.

Un deuxième dans les côtes.

Un troisième, plus haut.

Le colosse bloqua.

Manu pivota.

Son talon heurta la mâchoire du géant.

Le choc fit tourner sa tête.

Il recula.

Une seconde.

Pas davantage.

Puis il revint.

Lara regardait la scène, stupéfaite.

Le Français changeait constamment de distance.

Il utilisait ses jambes comme des armes.

Ses frappes rappelaient celles d'un kickboxeur.

Longues.

Sèches.

Violentes.

Mais le colosse encaissait.

Et chaque fois qu'il parvenait à entrer dans la garde de Manu, les conséquences étaient terribles.

Un coup de coude ouvrit son arcade.

Un crochet lui coupa le souffle.

Le géant l'attrapa par la nuque.

Manu frappa au corps.

Une fois.

Deux fois.

Puis il reçut un coup qui le fit tomber sur le dos.

Lara hurla.

— GET THE FUCK UP!

Le géant se pencha pour le saisir.

Manu aperçut sa ceinture, boucle légèrement ouverte.

Une simple ceinture de pantalon.

Cuir épais.

Boucle métallique.

Il l'arracha dans un mouvement désespéré.

Le colosse tenta de le frapper.

Manu roula sous son bras, passa derrière lui et utilisa la ceinture pour lui imposer une prise d'étranglement.

Les deux hommes basculèrent contre la vitre.

Le géant se débattit.

Il recula violemment.

Écrasa Manu contre le verre.

Une fois.

Deux fois.

Manu serra les dents.

Ses côtes lui arrachèrent un cri étouffé.

Le colosse tenta de l'atteindre.

Ses doigts agrippèrent son bras.

Ses épaules se contractèrent.

Il se jeta au sol.

Les deux hommes roulèrent.

La prise tint.

Le géant frappa le sol.

Puis la paroi.

Puis tenta une dernière fois de se relever.

Manu ne lâcha pas.

Son visage était déformé par l'effort.

Son souffle sifflait entre ses dents.

Lara resta figée.

Elle avait vu des hommes tuer.

Elle avait vu des soldats survivre à des situations impossibles.

Mais ce Français de vingt-quatre ans, qui plaisantait cinq minutes plus tôt avec une cuillère à café, était devenu quelque chose de terriblement différent.

Pas un héros invincible.

Pas une machine.

Un animal blessé.

Un animal qui refusait de mourir.

Le colosse cessa de bouger.

Manu maintint sa prise quelques secondes encore.

Puis la relâcha.

Il resta allongé sur le dos.

La poitrine soulevée par une respiration douloureuse.

Les yeux fixés sur le plafond.

Dans le sas, Lara parvint enfin à déverrouiller la porte.

Elle se précipita vers lui.

— Are you ok ?

Manu tourna lentement la tête.

— Princesse…

— Jesus Christ!

Elle s'agenouilla.

— Are you hurt?

Il la regarda.

Un silence.

Puis :

— Je vais devoir annuler mon cours de Frévo.

Lara éclata d'un rire nerveux.

Un rire presque incrédule.

Elle passa une main sur son visage.

— Jesus Christ, darling… You're a fucking animal.

Manu se redressa avec difficulté.

— Lui aussi.

Il désigna le colosse immobile.

— Mais il manque un peu de conversation.

Lara secoua la tête.

Puis elle l'aida à se relever.

— Can you walk?

— Oui.

Il fit un pas.

Grimaça.

— Plus ou moins.

Elle passa son bras autour de ses épaules.

— Come on, you lunatic.


Ils atteignirent enfin le rez-de-chaussée.

Deux agents armés surgirent près des ascenseurs.

Lara poussa Manu derrière une colonne.

Les tirs éclatèrent.

Des éclats de marbre volèrent dans le hall.

Une vitre explosa.

Manu reprit son arme.

Il tira pour couvrir Lara.

Elle traversa l'espace découvert, glissa derrière le comptoir de réception et neutralisa le premier agent.

Le second tenta de contourner la colonne.

Manu lui barra le passage.

Le garde leva son arme.

Manu frappa son bras contre l'angle du mur, lui arracha son pistolet et le projeta au sol.

L'homme ne se releva pas.

Lara apparut près de la sortie.

— DARLING! MOVE!

Manu récupéra son souffle.

— J'arrive.

Ils franchirent les portes.

Et débouchèrent dans la nuit londonienne.


La pluie avait redoublé.

Des sirènes retentissaient au loin.

Lara regarda la rue.

— Where's your extraction vehicle?

Manu s'appuya brièvement contre un mur.

— J'ai pris un taxi.

Elle se retourna.

— You WHAT?

— Un taxi.

— You came here in a fucking taxi?

— Noir. Quatre roues. Chauffeur.

— FOR FUCK'S SAKE, EMMANUEL!

Il aperçut une Audi A6 noire stationnée quelques mètres plus loin.

Une voiture élégante.

Discrète.

Assez puissante.

Manu se redressa.

— Celle-là fera l'affaire.

Lara suivit son regard.

— Darling, that's not our car.

— Plus maintenant.

Il s'approcha de l'Audi.

Regarda rapidement autour de lui.

Puis fracassa une vitre.

L'alarme se déclencha immédiatement.

Une sirène aiguë déchira la rue.

Lara ouvrit de grands yeux.

— OH, WONDERFUL!

Manu ouvrit la portière.

— Montez, Princesse.

— We've just escaped an armed security team, and now you're announcing our location to the entire Metropolitan Police!

Il s'installa au volant.

Examina le tableau de bord.

Puis tendit la main.

— Votre boîtier.

Lara le fixa.

— What?

— Celui de la fenêtre.

— Emmanuel, that's a security diagnostic interface. Not a bloody car key.

— Je sais.

— Then why the fuck do you want it?

— Parce que vous m'avez expliqué qu'il pouvait communiquer avec plusieurs systèmes.

Elle s'arrêta.

Le regarda.

Puis regarda son appareil.

— You were actually listening?

— J'ai mes moments.

Lara ouvrit la portière passager.

S'assit.

Et examina le tableau de bord.

— This is a terrible idea.

— Oui, c'est souvent les meilleures.

Elle observa les indications de son appareil.

Une possibilité se dessina.

Un détournement très particulier de son interface expérimentale, exploitant une faiblesse propre au système électronique de cette voiture.

Rien de prévu par ses concepteurs.

Rien de garanti.

Mais peut-être suffisant.

— I believe I can.

Manu sourit.

— Je savais que vous étiez une femme formidable.

— Shut up.

Elle travailla quelques instants sur son boîtier.

L'alarme s'interrompit.

Un voyant s'alluma sur le tableau de bord.

Puis le moteur démarra.

Manu regarda Lara.

— Voilà, enfin.

— I have just committed a serious criminal offence.

— Félicitations, Princesse. Vous vous intégrez à la perfection.

Une portière claqua derrière eux.

Puis une autre.

Lara tourna la tête.

Deux Jaguar sombres venaient de s'engager dans la rue.

Des hommes armés occupaient les places passagers.

— Darling…

— Oui ?

— We have company.

Les premières détonations éclatèrent.

La lunette arrière de l'Audi explosa.

Manu engagea la vitesse.

— Attachez votre ceinture.

— Why?

Il sourit.

— Vous allez voir.


L'Audi bondit.

Les pneus patinèrent brièvement sur les pavés mouillés.

Puis la voiture s'arracha au trottoir et plongea dans la circulation nocturne.

Une Jaguar prit immédiatement sa suite.

La seconde coupa par une rue parallèle.

Lara regarda derrière elle.

— They're shooting at us!

— J'ai entendu.

— And there are two of them!

— J'ai vu.

— Could you at least pretend to be concerned?

Manu aborda un virage.

L'Audi glissa.

Il corrigea sa trajectoire d'un mouvement précis.

La voiture repartit.

— Je suis très concerné.

— You don't look concerned!

— C'est ma tête "concerné"  ça.

La première Jaguar se rapprocha.

Un homme sortit son bras par la fenêtre.

Plusieurs coups de feu claquèrent.

Le rétroviseur droit de l'Audi vola en éclats.

Lara se baissa.

— FUCK!

Manu jeta un coup d'œil dans le rétroviseur restant.

— Ils sont légèrement énervés.

— THEY'RE TRYING TO KILL US!

— Oui. C'est probablement pour ça.

Il accéléra.

L'Audi traversa une intersection.

Un bus à impériale apparut sur leur gauche.

Lara vit ses deux étages de fenêtres éclairées, les silhouettes des passagers et l'énorme calandre rouge qui semblait remplir toute la rue.

— BUS!

Manu braqua.

L'Audi se faufila devant le bus.

Le conducteur écrasa ses freins.

Un long coup de klaxon déchira la nuit.

La Jaguar qui les suivait dut ralentir brutalement.

Manu sourit.

— Voilà. On a gagné un peu de temps.

Lara tourna lentement la tête vers lui.

— You nearly drove us under a fucking bus.

— Mais on est passés devant.

— THAT'S NOT THE FUCKING POINT!

— Ça dépend du point de vue.

Une sirène retentit derrière eux.

Puis une deuxième.

Des gyrophares bleus apparurent à l'intersection.

Lara regarda dans le rétroviseur.

— Oh, you've got to be kidding me.

Manu observa les voitures de police.

— Intéressant.

— Don't say " intéressant" .

— Pourquoi ?

— Just don't.

Deux véhicules de la Metropolitan Police s'engagèrent à leur poursuite.

Une troisième voiture surgit d'une rue latérale.

Les Jaguar étaient toujours derrière eux.

Les policiers tentaient de comprendre pourquoi une Audi sans lunette arrière traversait Londres à une vitesse absurde tandis que deux voitures de luxe échangeaient des coups de feu.

La réponse n'avait rien de rassurant.

Lara récupéra son arme.

— We need to lose them.

— C'est prévu.

— Do you actually have a plan?

— Oui.

— Would you care to share it?

— Pas encore.

— Why the fuck not?

— Vous allez sûrement pas aimer.

Elle le fixa.

— DARLING, I AM ALREADY RANTING!

Manu éclata de rire.

Et l'Audi plongea dans une nouvelle rue.


La chaussée descendait légèrement.

Des immeubles de briques défilaient de chaque côté.

Manu avait une main sur le volant, l'autre près du levier de vitesse.

Son visage était couvert de sang séché.

Sa lèvre avait gonflé.

Chaque mouvement brusque lui arrachait une douleur dans les côtes.

Mais il conduisait avec une précision étrange.

Lara l'avait remarqué.

Il ne se contentait pas d'aller vite.

Il anticipait les mouvements des autres véhicules.

Il utilisait les déformations de la chaussée, les espaces laissés par les voitures, les changements d'adhérence.

Il semblait savoir où la voiture allait se trouver avant même d'avoir commencé à tourner le volant.

Un camion de livraison apparut devant eux.

Manu le dépassa dans un espace qui paraissait insuffisant.

L'Audi passa.

À quelques centimètres.

Lara se plaqua contre son siège.

— JESUS CHRIST!

— Quoi ?

— THAT WAS A WALL!

— Euh... Non, un camion.

— I KNOW IT WAS A FUCKING TRUCK!

— Alors pourquoi vous dites un mur ?

Elle ouvrit la bouche.

Puis la referma.

— I genuinely hate you.

Manu sourit.

— Vous radotté, vous me l'avez déjà dit.

La deuxième Jaguar réapparut à leur droite.

Elle avait coupé par une rue parallèle.

Son conducteur accéléra.

Les deux voitures roulèrent côte à côte.

Lara aperçut le passager qui levait son arme.

— DOWN!

Elle tira à travers l'ouverture de sa vitre brisée.

L'homme se replia.

La Jaguar dévia légèrement.

Manu donna un coup de volant.

L'Audi heurta le flanc de la voiture ennemie.

Un bruit métallique épouvantable retentit.

Les deux véhicules se séparèrent.

La Jaguar percuta une rangée de barrières.

Manu continua.

Lara le regarda.

— Did you just ram a Jaguar?

— Elle prenait trop de place.

— It's a Jaguar!

— Oui, j'ai vu.

— A very expensive Jaguar!

— L'Audi n'est pas à nous non plus, ça rééquilibre le débat.

Lara secoua la tête.

— You're completely insane.

— On me le dit souvent.

Un nouveau choc secoua la voiture.

La première Jaguar venait de les rattraper.

Elle heurta leur pare-chocs arrière.

L'Audi se déporta.

Manu corrigea immédiatement.

Un deuxième choc.

Plus violent.

Lara se retourna.

— They're trying to spin us!

— J'ai remarqué.

— DO SOMETHING!

Manu ralentit brusquement.

La Jaguar se rapprocha trop.

Puis il changea de trajectoire.

La voiture ennemie dépassa légèrement l'Audi.

Manu reprit son accélération.

Les deux véhicules se frôlèrent.

La Jaguar dut se déporter pour éviter un îlot central.

Elle monta sur le trottoir, arracha une borne et retomba lourdement sur la chaussée.

Lara suivit la scène des yeux.

— That was…

— Oui ?

— Actually rather good.

Manu sourit.

— Merci, Princesse.

— Don't get used to it.


Les gyrophares se rapprochaient.

La police avait désormais engagé plusieurs véhicules.

Des sirènes se répondaient dans les rues.

Lara consulta rapidement le plan de Londres affiché sur son appareil.

— We need to get south of the river.

— Je sais.

— There's a route through...

— Tower Bridge, c'est ça ?

Elle leva les yeux.

— What?

— Tower Bridge.

— Why?

— Parce que c'est joli.

Lara regarda son profil.

— Darling…

— Oui ?

— Please tell me you're not planning something stupid.

— Ça dépend.

— On what?

— De votre définition de stupide.

— Anything that involves us dying.

— Intéressant.

— SHIT, DON'T SAY THAT!

L'Audi surgit sur une large avenue.

Au loin, les deux tours de Tower Bridge se dressaient dans la nuit.

Éclairées.

Majestueuses.

La Tamise coulait entre leurs piliers.

Des reflets dorés et bleus tremblaient sur l'eau noire.

Lara aperçut les premières barrières de circulation.

Puis les feux rouges.

Puis les signaux d'interdiction.

Elle fronça les sourcils.

— Why are the barriers down?

Manu observa le pont.

Son regard remonta vers les tabliers.

Ils commençaient à se soulever.

Très lentement.

Un navire devait passer.

Manu sourit.

Lara vit ce sourire.

Et, pour la première fois depuis le début de la poursuite, elle sentit quelque chose de franchement désagréable lui parcourir l'estomac.

— Darling…

— Oui, Princesse ?

— The bridge is opening.

— J'ai vu.

— Emmanuel.

— Oui ?

— THE FUCKING BRIDGE IS OPENING!

Manu rétrograda.

Le moteur hurla.

Lara regarda le compteur.

Puis les barrières.

Puis Manu.

Elle comprit.

— No.

L'Audi accéléra.

— No, no, no.

Les Jaguar se rapprochaient derrière eux.

Les policiers également.

Leurs gyrophares illuminaient la chaussée mouillée.

Manu se pencha légèrement vers le volant.

Ses yeux ne quittaient plus le pont.

— Princesse.

— WHAT?!

— Vous avez confiance en moi ?

Lara regarda le tablier qui montait.

Puis l'eau.

Puis le compteur.

— ABSOLUTELY FUCKING NOT!

— Dommage.

Il accéléra encore.

— DARLING, DON'T YOU FUCKING DARE!

Les barrières approchèrent.

Manu visa l'espace libre entre deux dispositifs de signalisation.

L'Audi les franchit dans un fracas de plastique et de métal.

Laura hurla.

— EMMANUEL!

Le premier tablier s'inclinait déjà.

Une pente d'acier détrempée s'élevait devant eux.

La Jaguar de tête ralentit brutalement.

Son conducteur comprit ce que le Français s'apprêtait à faire.

Il écrasa les freins.

Derrière lui, les voitures de police se déportèrent pour éviter la collision.

Manu ne ralentit pas.

— Princesse…

— WHAT?!

— Fermez les yeux.

— WHY?!

— Ça va vous rassurer.

— IT FUCKING WON'T!

L'Audi atteignit le tablier.

La suspension s'écrasa.

Les pneus mordirent l'acier.

Le moteur poussa un dernier hurlement.

Puis la voiture quitta le sol.


Pendant une fraction de seconde, Londres sembla s'arrêter.

L'Audi A6 noire s'éleva entre les deux tours illuminées de Tower Bridge.

Sous elle, la Tamise étendait sa surface sombre.

La pluie traversait les faisceaux des projecteurs.

Les phares découpaient une trajectoire blanche dans la nuit.

Derrière, les Jaguar s'étaient immobilisées.

Les voitures de police freinaient dans un concert de sirènes.

Et au milieu de cette image invraisemblable, Lara Smith hurlait comme si quelqu'un venait de lui annoncer que l'Angleterre avait perdu la guerre.

— AAAAAAAAAAAAAAAH!

Manu, lui, ne disait rien.

Il fixait le tablier opposé.

L'écart était encore relativement étroit, les deux parties du pont n'ayant commencé leur mouvement que depuis quelques instants.

Mais la pente augmentait.

Et la voiture n'était pas faite pour voler.

Elle traversa l'ouverture.

L'avant plongea légèrement.

Lara agrippa sa ceinture.

— WE'RE GOING TO DIE!

Les roues avant heurtèrent violemment le tablier opposé.

Un fracas métallique secoua toute la voiture.

L'Audi rebondit.

Son pare-chocs arracha une gerbe d'étincelles.

La suspension avant encaissa le choc.

L'arrière retomba à son tour.

Un pneu hurla.

La voiture se déporta vers la rambarde.

Manu corrigea.

Le volant vibra brutalement entre ses mains.

Une douleur atroce traversa ses côtes.

Il serra les dents.

L'Audi glissa.

Se redressa.

Puis retrouva son adhérence.

Et repartit.


Derrière eux, les Jaguar étaient bloquées sur l'autre rive.

Les policiers également.

Tower Bridge continuait à s'ouvrir.

Le Français venait de laisser toute la poursuite derrière lui.

Dans l'Audi, plus personne ne parlait.

Il n'y avait que le moteur.

La pluie.

Le bruit du vent entrant par la lunette arrière détruite.

Et la respiration de Lara.

Elle fixait la route.

Ses mains étaient crispées sur sa ceinture.

Manu lui jeta un regard.

— Ça va, Princesse ?

Elle ne répondit pas.

— Princesse ?

Un silence.

Puis :

— Darling…

— Oui ?

— Were you born with fucking wheels instead of a brain?

Manu sourit.

— Les roues sont venues après.

Lara inspira.

Longuement.

— I think I've just pissed myself.

Manu baissa brièvement les yeux vers le siège.

— C'est du cuir. Ça se nettoie.

— YOU ABSOLUTE FUCKING BASTARD!

Il éclata de rire.

Puis grimaça aussitôt.

Ses côtes lui rappelaient que le rire était une activité dangereuse.

Lara le regarda.

Du sang coulait encore le long de sa tempe.

Son arcade était ouverte.

Il respirait avec difficulté.

Il venait d'affronter un géant à mains nues, de traverser un immeuble sous les balles, de voler une Audi et de la faire sauter par-dessus Tower Bridge.

Et il riait.

Comme un gosse.

Comme un putain de gosse.

Lara secoua lentement la tête.

— You're a fucking lunatic.

— Merci.

— That wasn't a compliment.

— Je le prends quand même.

Elle regarda une dernière fois derrière eux.

Les lumières du pont disparaissaient.

Les sirènes s'éloignaient.

La poursuite était terminée.

Lara relâcha enfin sa ceinture.

— Darling, you're an extraordinary man.

Manu tourna légèrement la tête.

— Merci, Princesse.

Elle leva un doigt.

— And if you ever drive me anywhere again, I will fucking shoot you.

— Même pour aller dîner ?

— Especially for dinner.

Manu sourit.

— Dommage. J'avais une excellente adresse.

Lara laissa échapper un rire.

Un vrai.

Fatigué.

Nerveux.

Incontrôlable.

Puis elle posa sa tête contre l'appuie-tête.

— Jesus Christ…

L'Audi traversa une dernière intersection.

Son capot était déformé.

Une aile frottait contre un pneu.

La lunette arrière avait disparu.

Le pare-chocs avant pendait dangereusement.

De la fumée s'échappait par intermittence du compartiment moteur.

Mais elle roulait encore.

Et au volant, Emmanuel Elga semblait trouver cela parfaitement normal.

La voiture disparut dans les rues de Londres.

Sous la pluie.

Au milieu des lumières.




TEXAS - QUELQUES JOURS PLUS TARD


Le désert s'étendait à perte de vue.

Des montagnes sombres découpaient l'horizon.

La chaleur du jour avait disparu, remplacée par le froid sec des nuits texanes.

Au fond d'un canyon, plusieurs bâtiments se fondaient dans les reliefs rocheux.

Aucune enseigne.

Aucun panneau.

Aucune route indiquée sur les cartes ordinaires.

Seulement quelques lumières discrètes et une installation dont l'existence ne figurait dans aucun registre public.

ATLAS.

À l'intérieur, Emmanuel Elga traversa un couloir silencieux.

Il portait un jean, un sweat sombre et des chaussures de sport.

Son visage conservait plusieurs ecchymoses.

Un pansement recouvrait son arcade.

Ses côtes le faisaient encore souffrir.

Il entra dans une salle informatique.

S'assit devant un terminal.

Introduisit ses identifiants.

Plusieurs fenêtres apparurent.

Il consulta une adresse distante.

Une infrastructure secondaire.

Un ancien serveur appartenant à un immeuble de bureaux londonien.

Il attendit.

Une première connexion échoua.

Il fronça les sourcils.

Recommença.

Cette fois, le terminal répondit.

Un ensemble de fichiers apparut.

Manu demeura immobile.

Puis il lança leur récupération.

Les données commencèrent à défiler.

Des dizaines de répertoires.

Des documents.

Des archives.

Des fichiers protégés.

Il observa la progression.

Lorsqu'elle fut terminée, il vérifia l'intégrité de la copie.

Puis il ouvrit un canal de transmission privé.

Pas celui d'ATLAS.

Pas un circuit officiel.

Un canal qu'il avait préparé lui-même.

Il sélectionna une destinataire.

Lara Smith.

Manu resta quelques secondes devant l'écran.

Il repensa à Londres.

À la fenêtre du trente-deuxième étage.

À la petite cuillère.

Au colosse.

À Tower Bridge.

Et à cette Anglaise qui l'avait traité de psychopathe avant de lui sauver la vie.

Un sourire apparut sur son visage.

Il rédigea un message.

Pour vos beaux yeux, Princesse.

Votre Français préféré.

Il joignit les fichiers.

Puis lança la transmission.

Un voyant passa au vert.

Manu referma la session.

Et se leva.

Dans le couloir, une voix l'interpella.

— Elga?

Il se retourna.

Un officier d'ATLAS s'approchait.

— How was London?

Manu réfléchit une seconde.

— Humide.

— Anything interesting?

Il sourit.

— J'ai rencontré une Anglaise.

L'officier leva un sourcil.

— And?

— Elle conduit probablement mieux que moi.

Il reprit sa marche.

L'officier demeura immobile.

Puis secoua la tête.

— Fucking French.


LONDRES - COVENT GARDEN


La nuit enveloppait les immeubles de Covent Garden.

La pluie glissait le long des façades anciennes, dessinait des reflets sur les pavés et transformait les lumières des restaurants en taches dorées.

À quelques étages au-dessus de la rue, une fenêtre était éclairée.

L'appartement était élégant.

Sans ostentation.

Un mélange de mobilier ancien, de lignes modernes et de détails personnels qui n'appartenaient qu'à sa propriétaire.

Une veste noire reposait sur un fauteuil.

Une paire de bottes avait été abandonnée près de la porte.

Sur une table basse, un verre attendait à côté d'un ordinateur portable.

Lara Smith entra dans le salon.

Elle portait une chemise blanche et un pantalon sombre.

Ses cheveux blonds tombaient librement sur ses épaules.

Elle posa son verre.

Puis remarqua une notification sur l'écran.

Un message.

Expéditeur inconnu.

Transmission chiffrée.

Lara s'assit.

Ouvrit le message.

Quelques mots apparurent.

Pour vos beaux yeux, Princesse.

Votre Français préféré.

Elle éclata de rire.

— Oh, you sneaky fucking bastard…

Elle lança le déchiffrement.

Une demande de confirmation apparut.

Elle valida.

Puis une seconde.

Lara fronça légèrement les sourcils.

Le Français n'avait pas simplement envoyé un message.

Il lui avait transmis quelque chose de considérable.

Elle consulta la taille des fichiers.

Puis les premières métadonnées.

Son sourire s'effaça progressivement.

Elle comprit.

La copie qu'elle avait emportée de l'immeuble n'avait pas contenu les données attendues.

Mais Emmanuel Elga les avait récupérées.

Et il venait de les lui envoyer.

Personnellement.

Sans passer par leurs hiérarchies.

Lara resta silencieuse.

Elle regarda l'écran.

Puis la pluie derrière les fenêtres.

— What have you done, darling?

Elle ne semblait pas contrariée.

Pas vraiment.

Elle connaissait suffisamment les services de renseignement pour comprendre ce que représentait un tel geste.

Un agent d'ATLAS venait de lui confier des informations qu'il avait choisi de ne pas remettre immédiatement à ses supérieurs.

Il avait pris un risque.

Un risque considérable.

Et il avait décidé de le partager avec elle.

Lara se leva.

Attrapa son paquet de cigarettes.

En sortit une.

Puis ouvrit la porte-fenêtre du balcon.

L'air froid de Londres entra dans l'appartement.

Elle s'avança sous l'auvent.

La pluie tombait doucement sur Covent Garden.

Au-dessous d'elle, quelques passants traversaient la rue, abrités sous des parapluies.

Un taxi noir passa dans une flaque.

Ses phares illuminèrent brièvement les pavés.

Lara porta la cigarette à ses lèvres.

L'alluma.

Inspira.

Puis souffla lentement la fumée dans la nuit.

Elle repensa au Français.

À son sourire insolent.

À son café.

À sa cuillère.

À sa façon de plaisanter avec du sang sur le visage.

Et à cette Audi qui avait quitté le sol au-dessus de la Tamise.

Elle secoua la tête.

Un sourire lui échappa.

— You're going to be trouble, darling.

Elle tira une nouvelle bouffée.

La caméra s'éloigna lentement.

Lara demeura sur le balcon, silhouette blonde dans la lumière chaude de l'appartement.

La pluie continuait de tomber.

À l'intérieur, l'ordinateur était resté allumé.

Sur l'écran, la fenêtre du dossier confidentiel occupait désormais tout l'espace.

La caméra s'en approcha.

Un niveau de classification apparut.

Puis, juste au-dessous, un nom.

CONFIDENTIEL — NIVEAU MAXIMUM : GENESIS

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