Saison 5 - Épisode 7 - AMAZONIAN YOUNG WOLVE

📖 CAPARICA SINS ✍️ Splinter 📝 1378 mots


Amazonie colombienne.

Bien avant Caparica.

Bien avant Emmanuel.

Bien avant les néons, les Supra, les Lamborghini, les fusillades sur les docks et les conneries d’Alex qui auraient probablement fait rire les morts eux-mêmes.

Avant tout ça, il y avait le fleuve.

Un immense serpent brun qui coupait la jungle en deux et portait les vivants, les morts, les secrets, les prières, les poissons, les maladies et les mensonges des hommes.

Luna avait douze ans.

Ses parents étaient déjà morts depuis longtemps.

Dans le village, personne ne parlait vraiment de ça. On ne parlait pas des morts quand les morts habitaient encore les maisons, les arbres, les chemins, les hamacs vides et les regards des enfants. On vivait avec eux. On mangeait avec eux. On vieillissait autour de leur absence.

Luna vivait avec sa grand-mère.

Et sa grand-mère était plus qu’une vieille femme.

Elle était celle qu’on venait voir quand la fièvre montait.

Quand un enfant ne dormait plus.

Quand un homme revenait de la forêt avec un regard qui n’était plus le sien.

Quand les rêves sentaient le sang.

Elle connaissait les plantes, les chants, les poisons, les prières, les mensonges, les hommes, les esprits et ce silence très particulier qui précède toujours les catastrophes.

Au poignet, elle portait le Rosaire Noir.

Toujours.

Des perles sombres.

Des têtes de mort minuscules.

Un cristal noir.

Une croix usée.

Luna l’avait toujours vu là.

Depuis sa naissance.

Pour elle, le rosaire faisait presque partie du corps de sa grand-mère. Comme ses rides. Comme sa voix. Comme son regard capable de traverser un homme et de revenir avec la liste complète de ses péchés.

Ce matin-là, pourtant, quelque chose n’allait pas.

Les oiseaux s’étaient tus.

Pas tous.

Mais assez.

La jungle ne se taisait jamais vraiment. Elle respirait, craquait, sifflait, rampait, chantait, criait. Même la nuit, elle parlait encore. Mais ce matin-là, il y avait un trou dans le monde.

Un silence à la mauvaise place.

La grand-mère de Luna le sentit avant tout le monde.

Elle était assise devant la maison, les doigts posés sur le Rosaire Noir.

Une perle.

Puis une autre.

Puis une troisième.

Luna l’observait en silence.

— Grand-mère ?

La vieille femme ne répondit pas.

Elle regardait la ligne verte de la forêt, de l’autre côté du fleuve.

Puis elle murmura :

— Ils arrivent.

Luna sentit son ventre se fermer.

— Qui ?

La vieille femme baissa les yeux vers elle.

Et Luna comprit avant même qu’elle parle.

Ce n’était pas une visite.

Ce n’était pas une rumeur.

Ce n’était pas un mauvais rêve.

C’était la fin d’un monde.

Le premier hélicoptère apparut au-dessus des arbres.

Puis un deuxième.

Puis un troisième.

Le bruit déchira la jungle.

Les feuilles tremblèrent.

Les enfants sortirent des maisons.

Les chiens hurlèrent.

Les hommes levèrent les yeux.

Puis les tirs commencèrent.

Pas des tirs de panique.

Pas des tirs de village.

Des tirs propres.

Réguliers.

Professionnels.

Les hélicoptères descendirent près de la clairière. Des hommes en sortirent. Uniformes sans drapeau. Gilets noirs. Armes modernes. Visages fermés. Pas des guérilleros. Pas des cartels. Pas des soldats officiels.

Pire.

Des hommes qui obéissaient à quelque chose qui n’avait pas de visage.

Atlas.

Le bras armé d’Origin.

La branche sale.

Celle qu’on envoyait quand les mots ne suffisaient plus.

Le village bascula en enfer en quelques minutes.

Les maisons brûlèrent.

Les réserves furent éventrées.

Les anciens furent jetés au sol.

Les hommes furent abattus ou traînés hors des cases.

Les femmes furent prises, frappées, humiliées, violées dans la poussière et la fumée par des hommes qui ne regardaient même plus les visages.

Les enfants furent rassemblés près du fleuve.

Luna ne cria pas.

Quelque chose en elle avait gelé.

Elle vit une femme tomber.

Un homme tenter de courir.

Une maison s’écrouler dans les flammes.

Un soldat rire.

Un autre fouiller une case.

Un troisième retourner les paniers, ouvrir les planchers, casser les pots, arracher les tissus, renverser les autels.

Ils cherchaient.

Tous cherchaient.

Pas de l’or.

Pas de drogue.

Pas des armes.

Ils cherchaient les artefacts.

Au milieu du massacre, un homme marchait lentement.

Il ne courait pas.

Il ne criait pas.

Il n’avait même pas l’air pressé.

Grand.

Mince.

Manteau clair malgré la boue.

Cheveux gris coupés court.

Gants noirs.

Un visage calme.

Trop calme.

Le genre d’homme qui ne tue pas par rage.

Le genre qui tue parce qu’un dossier l’exige.

Les soldats s’écartaient quand il passait.

La grand-mère de Luna le vit.

Et son visage changea.

Elle connaissait cet homme.

Ou plutôt, elle connaissait ce qu’il représentait.

La vieille femme attrapa Luna par le bras.

— Viens.

— Grand-mère…

— Maintenant.

Elles traversèrent l’arrière de la maison pendant que les tirs claquaient dehors. La vieille femme ne tremblait pas. Pas une seconde. Elle alla droit vers le plancher, souleva une trappe, sortit une vieille malle enveloppée de tissu huilé.

Luna la connaissait.

Elle l’avait vue une seule fois.

La nuit où sa grand-mère lui avait interdit de poser des questions.

La vieille femme mit la malle dans les bras de Luna.

Elle était lourde.

Trop lourde pour une enfant.

— Tu la gardes contre toi.

— Où on va ?

— Là où ils ne regarderont pas.

Elles sortirent par l’arrière, dans la fumée, entre les racines et les bananiers brisés. La grand-mère avançait vite malgré son âge, trop vite, comme si quelque chose en elle avait attendu ce jour depuis des années.

Elles atteignirent une vieille barge échouée, à moitié dissimulée sous des branchages, près d’un bras secondaire du fleuve.

La grand-mère tira une plaque de bois.

Un compartiment.

Étroit.

Sombre.

Sale.

Elle força Luna à entrer avec la malle.

— Non.

— Luna.

— Non, je reste avec toi.

La vieille femme lui saisit le visage entre ses mains.

Ses doigts sentaient la fumée, les plantes et le fleuve.

— Écoute-moi.

Luna pleurait déjà.

— Tu ne bouges pas.

— Grand-mère…

— Tu ne parles pas.

— Non…

— Tu n’ouvres pas.

La vieille femme retira lentement le Rosaire Noir de son poignet.

Luna cessa de respirer.

Elle ne l’avait jamais vue faire ça.

Jamais.

Elle passa le rosaire autour du poignet de Luna.

Les perles étaient chaudes.

Comme si elles avaient gardé la peau de la vieille femme.

— Le Rosaire ne protège pas de la mort, petite louve.

La voix de la grand-mère trembla enfin.

Une seule fois.

— Il protège ce que la mort ne doit pas emporter.

Elle embrassa le front de Luna.

Puis referma la cache.

Le noir tomba.

Total.

Luna entendit son propre souffle.

La malle contre elle.

Le Rosaire contre son poignet.

Dehors, le monde brûlait.

Les cris continuèrent longtemps.

Très longtemps.

Puis ils changèrent.

Ce ne furent plus des cris de panique.

Ce furent des cris de douleur.

Puis des supplications.

Puis plus rien par moments.

Puis à nouveau des tirs.

Luna mordait sa propre main pour ne pas crier.

Elle entendit des pas au-dessus de la barge.

Des bottes.

Des hommes qui parlaient une langue qu’elle ne comprenait pas.

Puis une autre voix.

Calme.

L’homme au manteau clair.

— Où sont-ils ?

Silence.

Puis la voix de sa grand-mère.

Faible.

Mais debout.

— Tu as brûlé un village pour des objets que tu ne comprends pas.

L’homme répondit presque doucement :

— Je ne suis pas venu pour les comprendre.

Une pause.

— Je suis venu pour les reprendre.

La grand-mère rit.

Un rire sec.

Brisé.

Magnifique.

— Alors tu repartiras pauvre.

Le coup partit immédiatement.

Pas un coup de feu.

Un coup porté.

Luna sursauta dans le noir.

Elle sentit la malle bouger contre elle.

Une deuxième frappe.

Puis une respiration difficile.

Sa grand-mère ne cria pas.

Même là.

Même à genoux.

Même devant la mort.

Elle ne cria pas.

L’homme parla encore :

— L’enfant.

Le cœur de Luna s’arrêta.

— Où est l’enfant ?

Silence.

Puis la voix de sa grand-mère, plus basse :

— Déjà plus loin que toi.

Long silence.

Puis le coup de feu.

Un seul.

Net.

Propre.

Définitif.

Luna ne bougea pas.

Elle ne respira même plus.

Au-dessus d’elle, quelque chose tomba sur le bois.

Un petit bruit.

Des perles.

Non.

Impossible.

Elle baissa les yeux vers son poignet dans le noir.

Le Rosaire était toujours là.

Alors le bruit venait d’ailleurs.

Pas du rosaire.

D’une autre relique.

Quelque chose que sa grand-mère avait gardé sur elle jusqu’au bout.

Quelque chose qui venait de tomber avec elle.

Puis les pas s’éloignèrent.

Les moteurs reprirent.

Les hélicoptères remontèrent.

Le village continua de brûler.

Et Luna resta cachée.

Des heures.

Peut-être une nuit entière.

Peut-être une vie.

Quand elle sortit enfin, le monde n’existait plus.

Le village était noir.

Les maisons n’étaient plus que des squelettes.

La fumée montait encore.

Le fleuve charriait des cendres.

Elle trouva sa grand-mère près de la barge.

Allongée dans la boue.

Les yeux ouverts vers les arbres.

Luna ne pleura pas.

Pas tout de suite.

Elle s’agenouilla.

Toucha son visage.

Puis posa son front contre sa main froide.

Et là seulement, le Rosaire bougea.

Une perle.

Toute seule.

Luna recula.

Terrifiée.

Puis elle entendit la voix.

Pas dehors.

Pas vraiment.

Dedans.

Très loin.

Très proche.

— Ne reste pas.

Luna resta figée.

— Grand-mère ?

Silence.

Puis :

— Va.

La petite fille de douze ans ramassa la malle.

Elle était toujours trop lourde.

Mais cette fois, elle la porta.

Parce que parfois, les enfants deviennent adultes en une seule nuit.

Elle marcha jusqu’au fleuve.

Puis suivit les survivants.

Ceux qui n’avaient plus de maison.

Plus de famille.

Plus de village.

Des migrants.

Des fantômes encore vivants.

Quelques jours plus tard, elle monta sur un cargo rouillé.

Sans billet.

Sans papiers.

Sans avenir.

Avec une malle.

Et un Rosaire Noir autour du poignet.

Le bateau quitta le port avant l’aube.

Luna regarda la jungle disparaître.

Elle ne savait pas encore qu’elle allait traverser l’océan.

L’Europe.

Les ports.

La peur.

La faim.

Les hommes.

Les années.

Jusqu’à Caparica.

Elle ne savait pas encore qu’un jour elle rencontrerait Emmanuel.

Qu’elle lui apprendrait à écouter le monde.



💬 Commentaires 2

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Lana • 1 semaine, 4 jours
Superbe épisode, et j'avoue qu'il est très émouvant.
J'ai beaucoup aimé la découverte de ce fragment de l'enfance particulière de Luna. La scène où elle se cache est très forte et bien décrite.
Bravo ❤️
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Splinter Auteur • 1 semaine, 3 jours
Merci Lana !
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