Chapitre 33
Toute mon attention est fixée sur la route, comme si cela pouvait détourner mon esprit de la tempête qui gronde en moi. Un enchevêtrement de pensées sans fin, de questions sans réponses, tout cela en totale contradiction avec le silence lourd et pesant qui règne dans le véhicule.
Mon regard glisse sur le tableau de bord. Je roule trop vite, beaucoup trop vite. Bien au-delà de la limite autorisée. Mais qu’importe. Il faut que j’emmène l’occupante du siège arrière en lieu sûr. Et le seul endroit qui me vienne à l’esprit se trouve à plusieurs kilomètres en dehors de la ville.
Je jette un coup d’œil à ma gauche. Adrian n’a pas prononcé un mot depuis notre sortie de l’entrepôt. Que dirait-il de toute façon ? Même pour moi, tout ceci semble irréel. En découvrant Sandra tout à l’heure, je suis restée figée, incapable du moindre mouvement, comme si mon cerveau avait bugué et était incapable d’envoyer le moindre signal à mes muscles. C’est lui qui s’est chargé de la conduire jusqu’à la voiture, avant de revenir me chercher. Et c’est seulement en le voyant s’installer côté conducteur que je suis sortie de mon immobilité.
Il a enquêté sur moi, connaît sûrement mon adresse hors du centre, et conduit vite, je l’ai déjà vu faire. Mais il ne voit que d’un œil, l’autre encore tuméfié. Pour être honnête, ce n’est pas ça qui m’a poussée à prendre le volant. C’est uniquement pour garder l’illusion d’avoir encore un semblant de contrôle sur cette foutue… situation.
Du rétroviseur, je jette un regard à la personne assise derrière.
Seigneur, comme elle ressemble à notre mère. La même beauté saisissante. Elle a hérité de sa peau diaphane, de ses cheveux noirs comme la nuit, et de ce regard acéré qui semblait toujours tout analyser. Là où mes traits se sont durcis avec le temps, les siens ont conservé la rondeur et la douceur de l’enfance. Elle a grandi, oui… en une jeune fille d’une beauté à couper le souffle.
Se sentant observée, elle lève la tête et croise mon regard. Le sien me frappe aussitôt. Il me renvoie une image de moi que je préférerais ignorer. Il a ce mélange de défi et de froide curiosité. Ce n’est pas l’accueil qu’elle espérait, et je sens son reproche, silencieux mais brûlant. Pour la première fois, c’est moi qui détourne les yeux.
Le portail s’ouvre en grand, laissant le véhicule glisser jusqu’au parking. Plusieurs voitures sont garées en rangées serrées, d’autres disposées en demi-cercles. Je longe la ligne droite qui mène à l’emplacement qui m’a été assigné et coupe le moteur.
Je sors de la voiture, suivi d’Adrian. Par-dessus le toit, nos regards se croisent. Ses épaules sont aussi tendues que les miennes. Il connaît l'implication de la présence de Sandra ici, tout comme les risques que nous encourons si Vladimir l'apprend. Peut-être le sait-il déjà. Peut-être a-t-il déjà envoyé ses chiens nous chercher.
Notre contact visuel se rompt lorsque Sandra sort à son tour. Elle porte un sac à dos rose, qu’Adrian retire doucement de ses mains, lui adressant un sourire rassurant. Elle lui rend son sourire, timide mais sincère. Je me retiens de lever les yeux au ciel. Je visualise déjà le schéma. Tous deux meilleurs amis, et moi, la méchante de l’histoire. Soit. Si ça permet de la garder en vie, je tiendrai ce rôle sans discuter.
Je claque la portière, les faisant presque sursauter. Ils se tournent vers moi, mais j’avance déjà vers l’ascenseur, le rythme de mes pas résonnant dans le hall. Il s’ouvre juste au moment où Adrian et Sandra arrivent à ma hauteur. Je suis la première à entrer, Adrian me suit, et Sandra ferme la marche. Nos regards se croisent un instant, juste assez pour mesurer la distance entre nous, puis elle se détourne vers les portes. L’ascenseur paraît étroit, comme si le corps massif d’Adrian compressait l’espace. J’oublie toujours à quel point il est imposant.
J’appuie sur le bouton. L’ascenseur monte lentement, et chaque étage avalé résonne dans mes tempes. Le silence amplifie le froissement de nos vêtements et le souffle régulier d’Adrian. Au sixième étage, l’avant-dernier, l’ascenseur s’immobilise. Les portes s’ouvrent sur un couloir faiblement éclairé. Je sors en dernier, prenant naturellement la tête du petit cortège. Adrian et Sandra me suivent à quelques pas derrière
— Elle est toujours aussi… ? murmure une petite voix dans mon dos.
Je n’entends pas la fin de la phrase, mais le devine aisément. Nous dépassons deux autres portes, lorsque Adrian répond.
— Seulement quand elle est prise au dépourvu.
— Je vous entends, vous savez ? dis-je par-dessus mon épaule, un brin sèche.
Je tourne à droite et débouche sur un petit couloir. Juste en face, la porte de mon appartement. Mon rythme cardiaque s'accélère légèrement. J’espère ne pas l’avoir laissé dans un sale état. La dernière fois que j’y ai passé la nuit remonte à… et bien, je n’arrive plus à me souvenir.
Je tourne la clé dans la serrure et déverrouille la porte. Elle glisse sur la moquette sans un bruit. Aucune odeur nauséabonde ne m’accueil. C’est bon signe. J’actionne l’interrupteur sur le côté, éclairant le séjour d’une lumière vive. Je fais un pas à l’intérieur, puis un deuxième et un troisième. Dieu merci, tout est rangé.
— Venez, entrez, dis-je en me tournant vers mes invités.
Sandra est la première à avancer, ses yeux curieux scrutant chaque recoin de la pièce. Adrian lui emboîte le pas et je ferme la porte à clé derrière nous. Je me dirige aussitôt vers le frigo et en sors une poche de glace que je tends à Adrian. Il la prend de mes mains, semble vouloir dire quelque chose, mais je ne lui en laisse pas le temps et m’éloigne vers les placards de la cuisine.
Les plaquettes de comprimés sont intactes. Je remplis un verre d’eau et le dépose sur la table basse, à côté du canapé.
— Anti-douleur et antibiotique, dis-je en les posant dans sa main, veillant à ne pas effleurer ses doigts. Bois-les, insisté-je, remarquant son regard qui ne me lâche pas.
— Catelyn… commence-t-il, mais je m’éloigne, coupant court à toute tentative.
Il y avait sûrement mille choses à dire. Mais ce n’était pas le moment. D’abord, il fallait gérer le problème “Sandra”. Ensuite… ensuite seulement, je verrai. En parlant de Sandra, où est-elle ?
Comme si elle m’avait entendue :
— C’est quoi ce tableau ignoble ? lance-t-elle depuis la chambre.
Je m’avance et la découvre devant le lit, fixant le mur. Mes yeux suivent son regard et tombent sur le tableau que Vassili m’a offert.
— C’est une femme sans visage, dis-je, à mi‑voix, ne sachant trop comment justifier la… chose suspendue sur le mur.
J’aimais ce tableau jusqu’à ce que son regard absent me donne l’impression d’être constamment jugée. Le moment est peut-être venu de m’en débarrasser.
— Ça n’enlève pas qu’il soit horrible, commente-t-elle en fronçant les sourcils lorsque je le décroche du mur.
— Tu peux poser tes affaires là, dis-je en désignant la chambre. Je vais commander à manger. Ensuite, on pourra parler.
Je la fixe droit dans les yeux en prononçant les derniers mots. Elle me rend mon regard, hésite un instant, puis acquiesce lentement.
L’atmosphère s’alourdit, presque tangible, comme si chaque respiration exigeait un effort. Je réalise que j’attendais cet instant depuis six longues années. Six ans à espérer, à craindre, à me demander si on se reverrait un jour. Et maintenant qu’elle est là…
La peur me noue les entrailles. Celle qui surgit quand on comprend qu’on n’a plus le contrôle. J’ai peur pour elle, sans cesse. À tel point que je n’arrive plus à ressentir autre chose. Même face à elle, tout ce qui m’obsède, c’est comment la protéger, comment l’éloigner d’un danger dont elle n’a même pas conscience. Je la regarde, et tout en elle me renvoie à ce que j’ai perdu, à ce que j’ai dû devenir pour survivre. Elle, avec son visage encore pur, ses yeux qui n’ont pas vu le sang, ni la trahison, ni le prix de mes choix. Elle ignore tout de cette vie, de ses règles, de ce qu’elle coûte. Je réalise que si je la traite avec froideur, ce n’est pas seulement à cause de cette peur, mais parce que ressentir autre chose rendrait tout cela réel. Concret. Ce danger qui plane sur nous devient d’autant plus proche, d’autant plus menaçant, maintenant qu’elle est là.
Mais elle n’a rien demandé. Elle ne sait rien. Elle…
Je laisse tomber le tableau d’un geste brusque, mes doigts tremblent, je m’élance vers elle. Elle est là, devant moi et réelle, vêtue d’un pull rose pâle qui accentue la délicatesse de ses épaules, d’un jean parfaitement ajusté et de baskets blanches immaculées. Tout chez elle respire l’innocence, une pureté presque insolente face au monde dans lequel elle vient de mettre les pieds. Un monde vil, tordu, saturé de mensonges et de noirceur.
Je l’attire, pressant chaque fragment de son corps contre le mien, comme pour combler six ans d’absence en une seule étreinte. Elle tremble, mais elle se blottit contre moi, et je sens ses larmes couler sur mon épaule, se mêlant à mon rythme cardiaque effréné. L’odeur douce et familière de son parfum me frappe, me déstabilise, et pourtant je ne la lâche pas.
— Tu m’as tellement manquée… murmuré-je, la voix étranglée, étranglée par la rage de ces années perdues, par la peur de la perdre à nouveau.
Elle tremble contre moi, ses mains pressées contre mon dos, cherchant un point d’ancrage.
— Tu m’as manqué aussi… parvient-elle à articuler entre deux sanglots.
Je ferme les yeux, incapable de retenir mon émotion. Tout mon corps, chaque fibre de moi, hurle contre le temps perdu, contre l’absence, contre la douleur de ces années où elle n’était pas là. Et pourtant, là, dans mes bras, elle est entière, et le monde pourrait s’écrouler autour de nous que je ne la lâcherais pas.
Ma main parcourt dans son dos menu, cherchant à la rassurer. Mais, au fond, c’est moi que j’apaise. Nous restons ainsi un long moment avant que je me détache doucement.
— Qu’est-ce que tu veux manger ? demandé-je en chassant une dernière larme de sa joue.
— Chinois, répond-elle enjouée.
Je souris malgré moi. Elle me le rend, et ce simple échange allège un peu le poids qui m’écrasait la poitrine.
— Chinois, ce sera alors.
Je me redresse.
— Tu veux prendre une douche ? J’ai des vêtements propres.
Je l’observe, jaugeant sa corpulence.
— Je crois qu’ils t’iront.
Je n’avais pas remarqué que ma voix tremblait avant qu’elle ne me prenne de nouveau dans ses bras.
— Ok, dit-elle avec un petit rire. Puisque je pue, fait-elle en reniflant ses aisselles.
Je me redresse vivement.
— Je n’ai jamais dit ça !
À son sourire malicieux, je comprends qu’elle se moque de moi.
— Fais comme chez toi, dis-je finalement en m’éloignant vers le salon, dissimulant mal la tendresse qui m’envahit.
Vingt minutes plus tard, nous sommes tous les trois dans le séjour, des bols fumants de nouilles, de poulet et de nems étalés sur la table basse. L’odeur d’épices emplit l’air, et lorsque je lève la tête de mon plat, observe la pièce, j’ai un pincement au cœur. Pour la première fois, cet endroit ressemble presque à un foyer.
J’observe Sandra dévorer son plat, comme si elle n’avait pas mangé depuis des jours. Peut-être est-ce le cas.
Je ne sais rien d’elle. J’ai tout fait pour garder mes distances, le plus possible, pour éviter d’en apprendre trop et de m’impliquer davantage. Moins j’en savais, moins je risquais de créer des problèmes supplémentaires. Même maintenant, une partie de moi refuse de croire qu’elle est devant moi, assise dans mon salon. J’ai l’impression que tout cela pourrait s’évaporer si je cligne des yeux. J’ai tant de choses à lui dire, tant de questions à poser, que je ne sais pas par où commencer. Alors, je dépose mes baguettes, inspire, et laisse échapper la première question qui a surgit de mon esprit dès l’instant où elle a émergé de la pénombre.
— Comment m’as-tu retrouvée ?
Un silence s’abat aussitôt. Le cliquetis des baguettes cesse. Adrian pose un regard sur Sandra, puis sur moi, avant de retourner à son repas, feignant l’indifférence. Sandra, elle, termine tranquillement sa bouchée de nem, s’essuie les doigts, prend une longue gorgée de sa limonade à la framboise, puis s’essuie délicatement les lèvres. Je lance un coup d’œil à Adrian, mais il garde les yeux rivés sur son bol, tandis qu’un léger sourire en coin trahit son amusement.
Je croise les bras. Elle hausse simplement les épaules, comme si ma remarque glissait sur elle.
— Il y a quelques semaines, exactement trois jours avant mon anniversaire, des friandises ont été livrées chez moi, commence-t-elle d’une voix calme. C’est à ce moment-là que j’ai su que tu étais en vie.
Je la fixe, une multitude de questions jaillissant dans mon esprit.
— Les sœurs ont dit que tu étais morte. La police l’a confirmé deux ans plus tard. J’y ai cru, longtemps… mais au fond de moi, j’espérais que ce ne soit pas le cas. Après tout, on n’avait jamais retrouvé ton corps. Ni celui des autres filles.
Elle marque une pause, les yeux baissés sur son assiette, comme pour retenir le tremblement dans sa voix.
— Les bonbons que j’ai reçus étaient mes préférés, mais depuis ta disparition, je ne pouvais plus les supporter. Je n’arrivais pas à les voir sans penser à toi. À l’aide que tu apportais à Adélaïde, la fille des cuisines, en échange de ces friandises pour moi. Ces bonbons… c’était toi. Ton attention, ta façon de veiller sur moi. Et quand tu es partie, ils sont devenus un rappel constant de ton absence.
Elle relève la tête.
— Personne ne savait qu’ils avaient une telle importance pour moi. Ni ma famille d’accueil, ni mes amis, ni mes camarades. Alors, quand je les ai reçus, juste avant mon anniversaire, j’ai compris. Ça venait forcément de toi. Personne d’autre ne pouvait savoir. Peut-être Adélaïde… mais elle a quitté l’orphelinat peu après ta disparition. Alors qui d’autre, sinon toi ?
Son regard s’ancre dans le mien, brûlant d’une certitude que je n’ai pas la force de contredire.
— Je l’ai pris comme un message, un appel à l’aide, un moyen de te retrouver.
Ma gorge se serre. Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Elle est là, et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.
— Comment… comment as-tu su où me trouver ?
Ses joues se colorent légèrement.
— Je suis plutôt douée avec les ordinateurs, murmure-t-elle avec un sourire timide.
Je fronce les sourcils.
— En fait, c’était assez simple. Long, mais simple. Mon ordinateur n’a pas une grande puissance, alors le programme de reconnaissance tournait au ralenti.
— Quoi ?
Elle lève un index pour m’interrompre, prend une nouvelle gorgée de limonade et reprend avec calme.
— J’avais trois hypothèses concernant les bonbons. Soit un livreur s’était chargé de la livraison, soit quelqu’un en lien avec toi… ou alors, toi-même. Et c’est sur cette dernière option que j’ai misé. Alors j’ai piraté les caméras de surveillance autour de mon quartier. Et j’ai trouvé ceci.
Elle se dirige vers la chambre et revient avec son sac à dos. Elle en sort son ordinateur portable, lui aussi rose, recouvert de stickers aux couleurs vives, de petits personnages aux coiffures improbables, comme des poupées animées sorties d’un dessin animé, chacune avec une expression étrange et… charmante à la fois. Elle allume la machine, la déverrouille et, après quelques manipulations rapides, la tourne vers moi.
C’est à ce moment-là que je remarque qu’Adrian, lui aussi, a délaissé son bol de nouilles. Il observe l’écran avec la même concentration que moi, silencieux mais attentif.
— La photo est floue, murmure Sandra, on ne voit pas bien la personne… mais c’est clairement une femme.
Je fronce les sourcils. Ce jour-là, j’avais porté un ensemble noir, une casquette assortie et un pull à capuche. L’accord avec Vladimir stipulait que je ne pouvais la voir qu’une fois par an, sans jamais entrer en contact direct. Je pensais avoir été prudente. Et, à vrai dire, pour un œil moins affûté, je serais passée inaperçue.
Je lève les yeux vers ma sœur, pleine d’admiration et d’étonnement. Elle me répond par un clin d’œil espiègle. Ce petit geste me prend complètement au dépourvu, mais provoque un éclat de rire que je ne peux retenir.
— À ce stade, je ne pouvais pas confirmer que c’était toi. Six ans étaient passé, et je n’avais aucune idée de ton apparence actuelle. Ce qui était sûr, c’est qu’un livreur normal ne se cache pas, n’évite pas les caméras comme ça. Alors j’ai cloné ton empreinte numérique et j’ai lancé des recherches dans toutes les bases de données auxquelles j’avais accès. Je n’ai pas réussi à retrouver quel vol tu avais pris à l’aéroport. Et comme je déteste les devinettes, j’ai procédé méthodiquement. J’ai commencé par l’Europe de l’Ouest, puis l’Est, le Sud, le Nord… Ensuite l’Afrique, puis l’Amérique. Ça m’a pris six longues semaines. Une fois que je t’ai localisée, le reste a été plus simple. J’ai pu suivre tes déplacements, tes passages dans certaines zones. Je n’étais pas toujours sûre que c’était toi, mais… puis je suis tombée sur cette photo.
Elle s’interrompt un instant, baisse légèrement la voix.
— Tu es douée pour éviter les caméras, mais sur celle‑ci, on te voit assez clairement pour que je sache que c’était toi. Catelyn. Ma grande sœur.
Elle me tend l’écran. Une photo de moi, assise dans ma voiture, le regard concentré sur la route, le volant entre mes mains, la lumière du soleil reflétant sur le pare-brise
Je reste bouche bée, incapable de détacher mes yeux.
— Où as-tu appris tout ça ? murmurai-je, encore sous le choc.
— J’ai appris seule, répond-elle en détournant le regard.
Je devine qu’elle ne me dit pas tout.
— J’aurais pu venir plus tôt, mais une semaine après mon anniversaire, des avocats sont venus frapper chez ma famille d’accueil pour m’annoncer que j’avais hérité d’une fortune colossale. Je pensais que c’était des escrocs, mais non. Je… je n’arrive toujours pas à y croire.
Je souris.
— Catelyn, dit Sandra en surprenant mon regard. Tu en sais quelque chose ?
Je hausse les épaules. Pas besoin de mentir. Il est temps que tout soit clair.
— Nos arrière-arrière-arrières grands-parents, du côté de maman, étaient des… marquis. Nous sommes les De Rosière.
— Oui, je l’ai vu sur les documents qu’ils m’ont fait signer, répond Sandra, les yeux brillants. Tu y crois, toi ? On les a même évoqués en cours d’histoire à l’école. Tu imagines ?
Notre famille, enfin, celle du côté de notre mère, élevait du bétail de race et fournissait des couvertures en laine fine aux familles royales. Au fil des ans, ils ont élargi leur clientèle aux familles fortunées sans titre, puis progressivement au reste du peuple. Ils ont diversifié leurs activités et commencé à produire de la literie de luxe pour les hôtels haut de gamme, les manoirs et les résidences privées. Par la suite, ils ont investi dans des entreprises en dehors de leur domaine d’origine. Ils ont ouvert des filatures de soie, des ateliers de tissage et de confection, et se sont lancés dans la production de tissus précieux pour la haute couture. Ils fournissaient également des accessoires de décoration intérieure, des tapisseries, et même des ameublements sur mesure. Au fil des décennies, ils ont acquis des parts dans des sociétés financières, des maisons de joaillerie, et des marques de luxe, étendant leur empire bien au-delà des frontières françaises.
— Les parents de maman l’ont reniée lorsqu’elle a épousé notre père, dis-je en grimaçant. Parce qu’il n’était pas assez digne pour leur fille. Il venait d’un milieu modeste, sans titre et sans fortune. Ils lui ont dit que si elle divorçait de lui, elle récupérerait leur part à eux de l’héritage familial. Le nom, les terres, la fortune… Mais elle n’a jamais cédé.
Je marque une pause.
— Lorsque je suis venue au monde, ils ont révisé leur testament. Ils m’ont tout légué, enfin à leurs petits-enfants, maman étant leur enfant unique. Ayant été déclarée morte, tout te revenait donc automatiquement. Une clause stipulait qu’on ne pouvait en hériter qu’à la majorité. Et te voilà, à dix-huit ans, héritière d’une fortune inestimable.
Sandra me fixe, interdite.
— Tu savais tout cela quand nous étions à l’orphelinat ?
Je secoue la tête.
— Non.
— Alors… comment l’as-tu appris ?
Je détourne légèrement le regard, une ombre passe dans mes yeux.
— Et bien, ma sœur, tu n’es pas la première à m’avoir retrouvée.
À mon tour d’être dévisagée. Je peux voir les questions défiler sur leurs visages, Adrian le plus troublé. Je pensais que le FBI avait tout déterré sur moi, visiblement non.
— Deux ans après mon arrivée, j’ai reçu la visite d’un homme, Dorian Sutton. Il a réussi à m’approcher à l’insu de Vladimir.
— C'est qui Vladimir ? Demande Sandra.
Je la scrute, déterminant quelle partie de la vérité lui révéler. Sa vie est normale, j’aimerais que cela demeure ainsi.
— Vladimir, c’est l’homme pour qui je travaille, dis-je simplement.
Elle plisse les yeux, suspiscieuse. Pour autant, elle ne me contredit pas.
— Sutton était un collègue et un ami de notre père. Il réside en Angleterre mais y est rarement présent à cause de son travail. C'est lui qui s’est chargé de nous placer à l’orphelinat à la mort de nos parents.
Sandra hésite à dire quelque chose, mais se ravise.
— Je croyais que notre enlèvement avait soulevé des questions, de la curiosité, à défaut de la police, au moins des gens, de la presse… J’avais tort, c’était comme si nous n’avions jamais existé. Sept adolescentes avaient été kidnappées, un homme était mort, mais cela n'intéressait absolument personne.
Je pensais avoir fait la paix avec cette partie de ma vie, l’avoir acceptée… Évoquer ces souvenirs réveille une plaie, qui au fond, n’a jamais cicatrisée.
— Selon les informations de Sutton, l’affaire a été étouffée, puis classée sans suite. Nous étions des orphelines, pas de famille pour prendre de nos nouvelles, personne pour s'inquiéter de notre sort. Étant absent cette année là, il ne l'a appris qu’en rentrant, deux ans après les faits.
— Les policiers sont venus nous interroger, dit Sandra. L’un d’entre eux a juré de vous retrouver. Neuf mois plus tard, l'enquête était clôturée pour… absence de preuves.
Absence de preuves, mon cul. Le chauffeur monsieur Weller avait été égorgé, son sang ruisselait partout. Son visage… monsieur Weller, il ne me quittera jamais. C’était la toute première fois que je voyais une personne mourir.
La route était certes isolée, mais il y avait des caméras de surveillance, plusieurs témoins capables d’identifier nos agresseurs.
Ils auraient pu inventer un mensonge un minimum crédible.
— C’est ce Sutton qui t’a informée pour l'héritage ?
J’acquiesce.
— Pourquoi nous a-t-il envoyé dans ce trou à rats, si nous sommes pleins aux as ? Crit-elle presque.
— C’était pour notre sécurité.
— Pour notre sécurité ? Répète-t-elle ahurie.
Son visage vire au rouge, je me demande s’il est judicieux de poursuivre. J’inspire profondément et soutient son regard.
— Papa et maman étaient des espions, Sandra.
Elle a accuse un léger recul, un rire étouffé lui échappe. Elle me fixe, cligne des yeux, incrédule, attendant que je nie. Mais je ne peux démentir une vérité. Ses lèvres s’entrouvrent, mais aucun son ne sort. Je tends la main, saisis la sienne, et laisse tomber la prochaine révélation.
— L’accident de voiture qui les a emporté… n’était pas un accident, c’était un assassinat. Nos parents ont été tués parce qu’ils enquêtaient sur une affaire importante. Ils sont morts à cause de ce qu’ils ont découvert.
Elle retire sa main de la mienne, se lève et s’éloigne vers le centre de la pièce. Elle est dos à moi, je ne peux pas voir son visage. Je jette un regard à Adrian. Il est tout aussi inquiet que moi, mais n’a pas l’air surpris.
Donc il savait… Il est au courant de tout ceci. Peut-être peut-il m’éclairer sur certaines zones d’ombres. Au moment de lui poser la question, Sandra revient.
— Je veux tout savoir, dit-elle déterminée.
Je suis fière, elle est coriace. Je la fixe longuement, puis hoche la tête.
— Maman travaillait pour les services secrets français et papa britanniques. C'est sur une mission conjointe qu’ils se sont rencontrés. Je ne sais pas sur quoi au juste ils travaillaient au moment de leur mort, Sutton non plus. Ils avaient pour interdiction de parler de leurs missions respectives. Tout ce qu’il savait, c'est que c'était important. Quelques semaines avant leur mort, nos parents lui ont fait jurer de prendre soin de nous, si jamais quelque chose de grave leur arrivait. Ce qu’il a promis. Mais il n’était pas inquiet. Nos parents étaient excellents dans leur travail, et ce genre de promesse était presque une formalité, vu les risques qu’ils prenaient et le danger constant dans lequel ils vivaient. Il n’a compris que trop tard, lorsque l'accident est arrivé.
Adrian s’éloigne à son tour.
— Qu’est-ce que tu sais sur eux ? lancé-je, méfiante.
La question me brûlait les lèvres depuis tout à l’heure. J’ai passé si peu de temps avec eux… je veux apprendre tout ce que je peux. Absolument tout.
Adrian se retourne, mais c’est Sandra qu’il regarde.
— Elle peut encaisser, dis-je en guise réponse, sans lui laisser le choix.
Jusqu’ici, elle encaisse tout sans vaciller. Alors je ne vois pas ce qu’Adrian pourrait bien dire de plus qui lui ferait perdre pied.
Avec du recul, j’aurais peut-être dû plus m’inquiéter pour moi.
Il hoche la tête, puis d'une traite.
— Vos parents enquêtaient sur un vaste réseau de trafic d’enfants. C’est pour cela qu’ils ont été assassinés.
Il enchaîne, sans me laisser le temps de respirer.
— Les recherches pour vous retrouver ont vite été interrompues, parce que Vladimir a utilisé ses contacts au sein de ce même réseau. Nous le soupçonnons d’être un membre actif. L’arrêter nous permettrait de remonter plus haut et de démanteler toute la structure.
J'accuse le choc. Cette possibilité ne m’avait jamais effleurée l’esprit.
Mes parents combattaient le système qui m’a fait prisonnière. Ils ont été tués parce qu’ils voulaient l’arrêter. Ils voulaient empêcher que d’autres enfants souffrent… pour qu’au final, leur propre fille se retrouve au cœur du même cauchemar, pas seulement en tant que spectateur, mais comme l'un de ses rouages. Je n’ai jamais encouragé les faits de Vladimir, mais qu’ai-je fait pour l'arrêter ? Pour empêcher d’autres filles d’être arrachées à leur vie ? Rien. Je me suis contentée de détourner le regard.
Eux se sont battus. Eux sont morts.
Et moi… moi je ne suis qu’une fille indigne, qui ne les mérite pas.
— Catelyn ? Appelle Sandra, inquiète.
Je reste fixés sur Adrian.
— Tu savais tout ça, pourquoi ne m’avoir rien dit ?
Il avance d’un pas, le visage éteint.
— Parce qu’il aurait fallu que je t’avoue la vérité, pour qui je travaille. J’attendais le bon moment.
Je le fixe longtemps, mais rien ne remonte, je suis incapable de mettre un nom sur ce que je ressens en ce moment. Je suis vide. Je veux simplement que cette journée s'arrête.
Sandra cherche mon regard. Son mouvement m’arrache à lui.
— Notre maison a été saccagée après l’accident, dis-je en la fixant. Ceux qui ont fait ça, cherchaient à mettre la main sur ce que nos parents avaient découvert. J’étais la seule à peut-être le savoir, alors ma vie était en danger. Toi, Sandra, tu étais trop jeune, tu n’avais que quelques mois. Voilà pourquoi Sutton nous a laissées dans cet endroit isolé, dont personne n’entend jamais parler. C’était pour me cacher, pour me protéger. Toi, tu étais hors de danger. Tu as subi toutes ces années à cause de moi, j’en suis vraiment désolée.
Les larmes ruisselant sur son visage. Je crois qu’elle a compris ce que j’ai enduré ces six dernières années. L’intervention d’Adrian a peut-être simplement confirmé ce qu’elle redoutait déjà.
— Sutton a exigé que je rentre avec lui. Grâce à ses contacts, il pouvait garantir ma sécurité. Mais je commençais à gagner la confiance de Vladimir, à lui rapporter beaucoup d’argent.
Je prends une inspiration.
— Si j’étais partie avec Sutton, Vladimir aurait mobilisé les mêmes personnes qui l’ont aidé à étouffer notre enlèvement, et ils m’auraient retrouvée. À partir de là, aucun endroit sur terre n’aurait été sûr, ni pour moi, ni pour toi, Sandra. Je croyais Sutton. Je croyais en sa volonté de nous protéger. Mais papa et maman, aussi aguerris soient-ils, sont morts. Nous aussi, nous aurions pu mourir ce jour-là. C’est un véritable miracle que nous ayons survécu. Alors qui aurait pu nous protéger ? Personne n’aurait pu te protéger, Sandra.
Je lève les yeux vers Adrian. Un jour, il m’avait demandé pourquoi je ne partais pas, pourquoi je restais subir cette vie-là.
— C’est pour ça que je suis restée, dis-je répondant enfin à sa question.
Sandra se jette dans mes bras, m’étreignant de toutes ses forces.
— J’ai demandé à Sutton de te trouver une famille d’accueil correcte, discrète, et… aimante. Ça, au moins, il pouvait le faire, il nous le devait. Tu as alors quitté l’orphelinat.
— J’ai été surprise quand les sœurs m’ont annoncé qu’elles m’avaient trouvé une famille d’accueil. Je n’avais jamais vu une fille se faire adopter… murmure Sandra.
— Tout simplement parce que le nombre d’enfants qu’elles avaient leur permettait de continuer à toucher les subventions et de garder l’orphelinat ouvert, dis-je doucement.
— Merci, Cate… murmure-t-elle, la voix tremblante. Merci d’avoir toujours veillé sur moi.
— Tu es ma sœur. Je ferais tout pour te protéger.
Nous restons ainsi, blotties l’une contre l’autre, le temps suspendu. Je sens son souffle contre mon cou, sa chaleur fragile. Je réalise combien ces années l’ont marquée, combien j’ai moi-même porté ce poids en silence.
Je me détache légèrement, juste assez pour souffler.
— Il se fait tard, On reparlera de tout ça demain.
Cette journée a été riche en émotions, je ne me crois pas capable d'en supporter d'avantages. Sachant maintenant ce pourquoi mes parents ont donné leurs vies, analysant la mienne… je remets en question tous mes choix. Sans compter la présence de Sandra. Cet endroit n’est pas sûr pour elle, elle ne peut pas rester ici.
Je me lève, débarrasse la table des bols et des emballages, puis me dirige vers la chambre, à la recherche de vêtements propres pour Adrian. Il serait chanceux si je trouve un t-shirt à sa taille. Pour le bas, je ne me fais pas d’illusions.
— C’est quoi, l’histoire entre Cate et toi ?
La voix de Sandra retentit dans le séjour.
Mes doigts se figent sur les habits que j’ai sortis.
— Elle se comporte avec toi comme avec moi tout à l’heure. Tu l’as aussi prise au dépourvu ?
Un court silence s’installe, puis Adrian répond.
— On peut dire ça.
J’ouvre une armoire, en sors des draps pour m’occuper les mains.
— Vous sortez ensemble ? Tu es son petit ami ?
Je manque de m'étouffer avec ma propre salive. Eh bien...
— Je… nous n’avons pas mis de mots sur ce que nous sommes l’un pour l’autre, dit Adrian.
— Donc vous êtes dans une sorte de situationship ?
— Qu’est-ce que c'est ? Demande Adrian.
Elle pousse un long soupir.
— C’est quand vous vous comportez comme un couple sans en être un.
Silence.
— C’est pour fuir les responsabilités qu’une vraie relation impose, explique t-elle.
— Pourquoi, si on se comporte déjà comme un couple ? Demande Adrian visiblement aussi confus que moi.
— Si vous ne mettez pas de nom dessus, chacun reste libre de quitter la relation sans explication. Après tout, vous n’êtes pas réellement un couple.
Est-ce c’est vraiment comme ça dans son monde ? Le couple qui s’embrassait dans la rue aujourd’hui, n’était pas un… couple ?
— Peu importe, dit doucement Adrian. Après aujourd’hui, cela n’a plus d’importance.
L’appart devient silencieux. Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce qu’on est, Adrian et moi. Est-ce que ça avait seulement de l’importance, ici, maintenant ? Après aujourd'hui ?
La réponse, je la connais déjà.
— C’est elle qui t’a fait ça ? murmure Sandra, la voix moins enjouée.
Adrian ne répond rien.
— C’est de la violence conjugale, tu sais.
Je retiens un hoquet de surprise. Sait-elle au moins qu’elle se trouve sous mon toit ? Peut-être veut-elle dormir sur le palier…
— Elle n’a pas le droit de faire ça. À ta place, je porterais plainte, et je la quitterais...
— Pas forcément dans cet ordre.
Je souris malgré moi. L’instant d’après, une ombre traverse mon visage. Une certitude se forme en moi, je détruirai quiconque osera poser la main sur elle.
— Les hommes, à cause de leur ego…
Je décide que j'en ai assez entendu. Adrian aussi, même s’il est trop gentleman pour le lui faire comprendre.
J’entre dans la pièce. Ils se tournent vers moi.
— Adrian a besoin de repos, lancé-je à l’adresse de Sandra.
Elle me lance un regard comme pour dire la faute à qui ?
Petite insolente.
Je lève la main et lui désigne la chambre. Elle obéit, après avoir souhaité bonne nuit à Adrian, puis s’éloigne en roulant des yeux avec toute la grâce d’une adolescente convaincue d’avoir tout compris à la vie.
Beaucoup trop insolente.
Je tends à Adrian la pile de linge dans mes mains, un drap pour le canapé, une couette, une serviette de douche, et un t‑shirt assez large pour lui.
— La salle de bain est de ce côté, indiqué-je, comme s’il ne le savait pas déjà.
Il prend la pile, ses doigts frôlent les miens. Mon corps, ce traître, réagit aussitôt. Nos regards se croisent et ne se lâchent plus, le silence tombe comme un cocon qui se referme. Il s’avance, moi aussi. Les vêtements, la seule barrière qui nous sépare. Nos souffles se mêlent, mes yeux glissent vers ses lèvres.
— Tu devrais aller voir la police, murmuré‑je.
Ses lèvres esquissent un léger sourire.
— Je suis la police.
Le rappel sonne comme une gifle et fait éclater notre fragile cocon. Je recule de quelques pas.
— Bonne nuit, agent Miller.
Je me détourne et, sans un mot de plus, rejoins ma chambre.
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