VII - Escalier
Mya s'était assoupie en attendant Simon, quand elle se leva, elle le trouva profondément endormi sur le divan. Elle observa sa respiration tranquille et sentit une bouffée de tendresse l'envahir.
Elle se faufila jusqu'à la cuisine afin de récupérer le sac de viennoiseries qu'il avait ramené et s'installa sur un fauteuil sans faire de bruit.
Dans l'esprit de Mya, le souvenir de ses parents ensemble restait très flou. Ils s'étaient séparés alors qu'elle était encore petite. En revanche, elle se rappelait avec une grande précision de la révolte qu'elle avait ressentie lorsque sa mère lui avait annoncé qu'elles emménageraient bientôt avec son nouveau petit ami.
Elle avait douze ans.
Elle s'entendait encore crier toutes ces horreurs à sa mère. Faire du chantage, avant d'exiger partir vivre chez son père définitivement. Une bouffée de regret vint gonfler sa poitrine et embuer ses yeux.
Lorsqu'on lui avait présenté Simon — presque dix huit ans, le fils d'Eric, le « petit ami » — elle l'avait tout de suite détesté. Grand, beau, arrogant et désinvolte, il passait son temps à étaler une culture qu'elle était loin de posséder. À coté de lui, elle s'était sentie comme une sorte de petit animal primitif.
Mya n'avait rendu la vie facile à personne.
Pourtant deux ans plus tard, du haut de ses 20 ans, Simon avait écumé la ville pour la retrouver le jour où elle avait fugué. Elle se rappelait comment il s'était assis près d'elle sans rien dire dans le skatepark. Il avait absorbé son dégueulis acide d'ado en crise sans chercher à la traîner de force pour rentrer. Elle s'était sentie entendue sans être jugée. Il avait essayé de la comprendre puis il lui avait rendu la lettre horrible qu'elle avait laissée derrière elle, et les parents n'en avaient jamais rien su.
De ce secret, était née une véritable complicité. Il l'avait initiée aux jeux vidéos puis à la littérature.
Elle jeta un coup d'oeil rapide vers sa chambre, pensant à l'exemplaire tout écorné du premier roman qu'il lui avait offert : L'Écume des jours. Elle le gardait précieusement dans sa table de nuit, comme un talisman.
Il ouvrit un œil et, d'une voix pâteuse, réclama un café.
« J'espère que t'as pas boulotté tous les croissants ? »
Mya plongea son nez dans le paquet vide et fit mine de chercher.
« Putain, Mya, t'es un véritable chancre !
— Ça va, pleure pas Madeleine, je descends t'en chercher. »
*
Ava essuya la sueur ruisselant sur son front.
Elle avait finit ses dernières cuissons et terminé les moules pour ses tirages. Il ne restait plus qu'à les laisser sécher.
Elle attrapa une bouteille d'eau dans le petit frigo, en but quelques gorgées avant de la poser contre son cou pour se rafraîchir.
Dans l'orangerie, l'air était aussi étouffant et moite qu'en plein mois de juillet. Une fois la clim branchée, elle sortit s'installer à l'ombre d'un grand arbre du parc. Elle se déchaussa et savoura la caresse de l'herbe grasse sous ses pieds. Fière du travail abattu, elle décida d'arrêter là pour la journée.
Elle regarda l'heure sur son téléphone : 17h. Encore trop tôt pour écrire à Mya.
Elle piqua du nez. Incapable de lutter, elle étendit doucement son corps dans l'herbe et programma un réveil. Elle n'avait aucune envie de se réveiller en pleine nuit au milieu du parc.
La sonnerie d'un appel força son réveil quelques minutes avant l'heure prévue. C'était Neals. Elle roula sur le dos pour admirer les dernières lueurs.
« Bonjour, mon amour !
— Bonjour mon cœur. »
Sa voix était rauque et grave. Elle ne la reconnut presque pas.
« Je te réveille ?
— Pas du tout.
— Menteuse !
— J'ai parlé à personne de la journée, tu sais...
— Ava... Je reconnais quand même ta voix quand tu te réveilles. Toujours à ta garçonnière ?
— Toujours. D'ailleurs, je suis dehors, allongée sous un saule. Comment ça se passe de ton coté ?
— Génial, je me régale. Faudra que je te raconte. Je voulais juste entendre ta voix et te dire que je t'aime.
— Je t'aime fort, moi aussi.
— Chérie ? Tu m'oublies pas à l'aéroport ?
— Bien sûr que non ! Comment pourrais-je ?
— Hmmm... Ok, j'ai compris. Je t'appelle la veille pour te le rappeler, c'est ça ?
— Exactement !
— Il me tarde de te retrouver.
— Moi aussi, mon amour. »
Lorsqu'Ava pénétra dans l'orangerie, l'air y était devenu délicieusement frais. Une véritable oasis. Elle baissa la clim et se fit couler un bain. La pendule affichait 19h. Elle se demanda si, finalement, elle n'attendrait pas de voir quand Mya craquerait. Elle paria avec elle-même qu'elle le ferait avant 20h.
*
Dans la longue file d'attente de la boulangerie, Mya trépignait.
Brillante idée de sortir à l'heure de pointe.
Derrière la baie vitrée, entre la chaleur des corps et celle des fours, l'atmosphère était suffocante. Mya sentit progressivement ses cheveux se coller à ses tempes, puis des gouttes perler dans son cou. Elle ouvrit machinalement son téléphone et se mit à écrire un message pour relancer Ava, mais s'arrêta à mi-chemin, l'effaça, puis rangea le téléphone dans sa poche. Elle regarda quelques secondes le trafic au dehors, reprit son téléphone et relut leurs échanges, s'amusant à refaire le dialogue en pensant à toutes les réparties brillantes qu'elle avait manquées.
Son esprit se mit à fouiller dans ses souvenirs, à la recherche de l'expression désignant le fait de toujours trouver ses meilleures réparties une fois qu'on avait quitté la soirée.
Deux croissants et une baguette plus tard, au bas des marches de son immeuble, ça lui revint enfin.
L'esprit d'escalier.
Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres.
Elle monta les marches deux par deux, pensant que c'était bien dans cette direction que les choses devaient aller.
Elle fut accueillie par un Simon survolté
« Putain mais t'en as mis, du temps !
— Hébé ! Je t'ai connu plus patient ! Tu nous fais une crise d'hypoglycémie ? Tu sais que j'ai failli cuire sur place dans cette boulangerie ? La queue commençait dehors. Je me serais crue à Disneyland...
— Myaaaaa ! stop ! J'ai un truc à t'annoncer.»
« Bah vas-y, crache la pastille, au lieu de faire durer le suspense !
— Incline-toi devant l'impératrice Sissi, artiste permanente du cabaret ! »
Elle se mit à applaudir et il la souleva dans ses bras.
« Je suis infiniment fière de toi, Sissi. Inutile de te demander si t'es heureux ?
— J'en ait fait pipi dans ma culotte, chérie !
— Ok... tu peux me relâcher, maintenant ?
— Oui, oui, de toute façon, faut que je prévienne tout le monde. »
Simon sautilla jusqu'à sa chambre pour passer ses appels.
Elle l'écouta distraitement en regardant l'horloge du salon qui semblait la narguer : 17H30 seulement...
Mais elle tourne volontairement au ralenti, cette salope !
Simon passa la tête dans l'embrasure de la porte.
« Chériiiiiiie, attention à la piste d'atterrissage, Queerbies en approche avec cargaison de champagne pour l'apéro ! »
Mya sourit à son ami, ravie de cette distraction temporaire. Ils se mirent ensemble à pousser les bureaux et à réaménager l'espace pour accueillir leurs amis.
*
Assise nue sur le rebord de sa baignoire, Ava coupa l'eau et reprit le brossage de sa longue chevelure.
Elle anticipait le plaisir de se plonger dans ce bain après une si longue et harassante journée. Elle ne pouvait s'empêcher de retarder un peu le moment où elle s'y glisserait, consciente que le plaisir serait à la hauteur de l'attente.
Elle y plongea une bombe de bain aux effluves sucrées et effleura la surface de l'eau pour en apprécier la température. Enfin elle prépara deux épaisses serviettes éponges et alluma une à une la dizaine de bougies qu'elle avait disposées sur le carrelage. Satisfaite, elle éteignit le plafonnier.
Comme elle l'avait prévu, l'entrée dans cette eau à la température parfaite lui tira des halètements de plaisir.
Son bain avait été préparé avec la même cérémonie que l'autel d'un rituel païen.
La tête en arrière, les yeux mi-clos, elle sentit chaque muscle de son corps se délasser.
Elle se mit à redessiner mentalement l'image qu'elle avait de Mya... Elle était belle. Pas au sens classique du terme, mais belle indéniablement.
Sa peau de lait, ses tâches de son, ses grands yeux bleu ciel et expressifs qui dévoraient son visage mutin... Mya semblait aimer les contrastes forts : le noir corbeau de ses cheveux n'avait rien de naturel. Petite et menue, elle avait dû travailler son charisme pour s'imposer et se rendre visible auprès des autres. Nul doute qu'elle avait désormais pour habitude d'être remarquée, de séduire sans trop d'efforts.
Ava se demanda si elle ferait un modèle intéressant. Elle repensa aux courbes fines et nerveuses de la vénus qu'elle avait modelé la veille, puis secoua la tête pour chasser cette pensée.
Rien à voir.
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