Des remerciements surgissant du passé : partie 1/2
Les jours qui suivirent, Rufus et Amélia furent surpris de voir que les tensions entre le garçon et le soldat s’étaient apaisées. Du moins, Théo ne semblait plus fuir la présence d’Erwin comme on fuit la peste. Cet étrange changement de comportement intrigua Amélia qui parut quelque peu soulagée de cette nouvelle entente. Rufus, quant à lui, avait remarqué qu’Erwin n’était pas tout à fait dans son assiette depuis quelque temps. Il avait une mine plus sombre que d’ordinaire, et ses sourcils étaient légèrement plus inclinés qu’à l’accoutumée. Il n’était pas très bavard par nature, mais Rufus savait reconnaître quand le colonel était soucieux. Le scientifique l’avait surpris à jeter des regards furtifs vers Théo, mais il n’avait pas cherché à en savoir davantage. Il avait parfaitement conscience qu’il était inutile d’essayer de lui tirer les vers du nez. Si c’était quelque chose qu’il souhaitait partager, Erwin en parlerait de lui-même.
Le voyage à travers le désert s’avéra de plus en plus ardu. Les provisions s’amenuisaient au fil des jours et la chaleur accablante semblait au contraire redoubler. Le terrain désolé pesait sur leur cœur asséché par le climat aride. Où qu’ils posent le regard, tout n’était que sable et rochers gris. Au loin, des montagnes orangées paraissaient ne jamais se rapprocher. Des tempêtes de sable barraient régulièrement leur chemin, ralentissant leur progression. Heureusement, Erwin, qui était habitué à traverser le désert avec des troupes de soldats, était capable de les voir venir à l’avance. Il prenait soin de contourner les tempêtes ou de se mettre à l’abri derrière des rochers à temps. Quand, finalement, ils aperçurent des habitations se détacher de l’horizon, leur cœur bondit de joie à l’idée de pouvoir se reposer. Cela serait l’occasion de se ravitailler. Toutefois, en arrivant, leur bonheur fugace se transforma en un sentiment d’effroi.
— Qu’est-ce que cela signifie ? murmura Amélia en retenant des larmes.
Rufus était tout aussi choqué. Théo contempla le village désolé d’un regard morne, désillusionné. Les maisons croulaient sous leur propre poids. Terre craquelée. Champs asséchés. Puits à sec. Volets fermés. Et des corps émaciés jonchant le sol comme des pierres. Morts. Erwin baissa le regard en serrant les dents. Encore l’un de ces villages frappés par la sècheresse. Pour Rufus et Amélia, qui vivaient dans la Cité des Rouages, prospère, et qui ne connaissait que l’abondante richesse de la capitale, voir un village aussi misérable était un choc. Comment avait-on pu laisser faire cela ? Le roi n’avait-il pas envoyé de l’aide aux villages voisins ? Ils traversèrent le village en silence, n’osant pas regarder plus longtemps les cadavres. Soudain, un mouvement d’un des corps fit tressaillir Amélia. Elle sauta de son poney et se précipita sur un homme qui n’avait plus que la peau sur les os.
— Il est encore en vie ! s’écria-t-elle. Vite, apporte de l’e…
— AMELIA ! hurla Erwin en dégainant son épée, ce qui fit sursauter Théo de peur.
L’éclat de l’arme terrifia l’enfant qui se recroquevilla sur lui-même. Amélia poussa un hurlement strident. L’homme qu’elle venait secourir, allongé contre le mur, l’avait agrippée par derrière et tenait un coutelas contre sa gorge.
— Libère-là ! ordonna Erwin en sautant de son étalon blanc.
Rufus n’osait pas bouger, interloqué par le geste de l’homme. Ses yeux dorés lançaient des éclairs noirs de fureur dans sa direction. A ce moment, des silhouettes cachés dans l’ombre des maisons sortirent une à une. Tels des spectres, ces affamées n’avaient plus rien d’humain. Tenant bêches et fourches, ils menaçaient les étrangers ayant envahi leur terre.
— Vos vivres, articula l’homme en tenant toujours Amélia en otage. On. Les. Veut. Toutes !
Rufus et Erwin se jetèrent un regard inquiet. Le scientifique haussa les épaules. Ils n’avaient pas d’autre choix que d’obéir à leur requête s’il ne voulait pas qu’Amélia soit blessée. Erwin ferma les yeux, résigné. Il alla chercher une caisse dans le chariot de la joaillière, le dernier, qui contenait leurs dernières provisions. Il hésita, sachant très bien qu’ils ne survivraient pas longtemps sans cela, mais comme l’homme appuyait la lame de son couteau sur la gorge de la jeune femme, il s’empressa de sortir la caisse et de la poser au sol.
— C’est tout ce que nous possédons, fit Erwin d’un ton sec.
L’homme eut un sourire carnassier qui ne plaisait pas au soldat.
— C’est bien, c’est bien… souffla-t-il d’une voix terrifiante. Mais c’est largement insuffisant…
— Comment ça ? s’écria Rufus courroucé. Nous avons fait ce que vous vouliez, lâchez la maintenant !
— C’est trop peu pour un village, fit l’homme entre ses dents. Il nous en faut plus… plus… à manger !
Il s’apprêtait à plonger le couteau dans le cœur d’Amélia qui poussa un cri de terreur. Rufus s’élança sur lui pour l’en empêcher, mais les silhouettes des villageois lui barrèrent le chemin. Il eut un haut le cœur en voyant leur mine décharnée, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, les os saillants de leur bras et leurs jambes, les joues creuses comme des fossés, et cette lueur rouge dans le regard. De la bave leur coulait entre les commissures des lèvres. Cette vision malaisante fit frissonner Rufus. Erwin tira en un éclair le bâton qu’il avait dans le dos et le jeta violemment en avant, vers l’homme. L’arme frappa son crâne et il fut projeté contre le mur dans un fracas assourdissant. Amélia tomba lourdement au sol, libérée de son agresseur. Les autres villageois furent décontenancés l’instant d’une seconde, puis, jugeant qu’ils n’avaient rien à perdre, s’attaquèrent à eux. Erwin bloqua les paysans munis de leurs outils avec facilité, protégeant Rufus et Amélia qui s’étaient regroupés. Face à un soldat entraîné, les pauvres hères ne faisaient pas le poids. Toutefois, Erwin semblait réticent à user de la force contre de simples paysans désarmés et il avait du mal à contenir toute leur rage et leur folie. Rufus sentit l’hésitation du soldat. Il fronça les sourcils et s’empara du bâton de combat tombé au sol. Sous les yeux ébahis d’Amélia, qui n’en revenait pas, Rufus fit tournoyer l’arme au-dessus de sa tête et envoya valser les cinq paysans qui les attaquaient comme des chiens enragés.
— Que… Rufus, c’est bien toi ? fit-elle en clignant des paupières.
— Tu as oublié qu’avant d’être scientifique à la Tour des Merveilles, j’ai fait l’armée avec Erwin, Amélia ?
— J’en avais entendu parler, mais je croyais… Enfin…
Soudain, un cri retentit derrière eux.
— Théo ! hurla Amélia en voyant le garçon près de la roulotte.
L’un des paysans avait contourné le groupe et empoignait l’enfant par le col. Il se débattait contre l’homme qui agitait un couteau de cuisine sous son nez. Le bras de l’adulte enserrait complètement sa taille menue. Erwin sentit son sang bouillonner dans ses veines. Il se précipita vers l’enfant pour le secourir. En voulant se défendre, Théo fit la première chose qui lui passait par l’esprit. Il mordit profondément le bras de son agresseur, ce qui eut pour effet de l’enrager encore plus. L’homme enfonça profondément la lame de son couteau dans la chair de l’enfant qui poussa un cri perçant.
— NON ! hurlèrent Erwin, Rufus et Amélia.
La jeune femme eut l’impression qu’elle allait vaciller dans l’inconscience en voyant Théo s’effondrer au sol. Erwin donna un coup de poing puissant dans la mâchoire du paysan qui se décrocha. Rufus rattrapa Théo de justesse. Le sang de l’enfant se répandait sur ses vêtements. Sous le choc, Rufus tenta d’appuyer sur la grande plaie au niveau de son estomac pour contenir l’hémorragie, en vain.
— Par la Déesse… sanglota Amélia en se jetant à leur côté. Que faire ? Rufus, que doit-on faire ?!
Des larmes jaillissaient des yeux de la jeune femme. Le scientifique était pétrifié. Il ne parvenait pas à détacher des yeux la blessure béante de l’enfant, les mains appuyés contre son abdomen, gorgés de son sang rouge. Erwin s’était précipité à l’intérieur de la roulotte pour chercher des bandages afin d’administrer au garçon les premiers soins.
— C’est inutile… murmura Rufus d’une voix neutre.
— Comment cela ? s’écria Amélia en écarquillant les yeux, choqués par le ton calme de Rufus. Ne va-t-on rien faire pour essayer de le sauver ?! Comment peux-tu… Je ne te croyais pas capable d’une telle froideur !
Elle sanglota de plus belle. Erwin cherchait frénétiquement les bandages.
— Arrête, Erwin, ce n’est pas la peine…
— TAIS-TOI ! hurla le soldat en mettant finalement la main sur les bandages. Abandonner si facilement, ce n’est pas digne de toi !
Mais, quand il se retourna, il stoppa net. Le matériel lui échappa des mains et roula sur le sol. Il afficha un air incrédule. Amélia avait cessé de pleurer et contemplait la scène surnaturelle qui se déroulait sous ses yeux avec la même surprise. Une lumière blanche émanait du garçon qui reposait toujours dans les bras de Rufus. Le scientifique avait un air calme sur le visage.
— Rufus, que fais-tu ? demanda Erwin en bredouillant.
— Rien, répondit le scientifique dont les cheveux d’un rouge éclatant tombaient sur les épaules.
Sous leurs yeux, l’immense blessure du garçon se referma doucement, comme par magie. Il remua péniblement en toussant.
— Il… n’a plus rien ? murmura Amélia en reniflant.
— Il s’est guéri, fit Rufus en souriant. Comme il m’a sauvé il y a dix ans…
— Quoi ? s’étrangla Erwin qui n’en croyait pas ses yeux. Il y a dix ans ? Mais de quoi parles-tu, Rufus ? Il y a dix ans ce garçon n’était pas né !
— Qui sait… souffla Rufus énigmatique.
Théo ouvrit lentement les paupières. Il se redressa vivement en voyant tous ces visages penchés au-dessus de lui.
— Que s’est-il passé ? fit-il avec inquiétude.
Il toucha instinctivement son abdomen encore ensanglanté de la main, où la blessure avait disparu. Son expression laissa paraître de la peur. Ses lèvres tremblèrent.
— Vous… Vous avez vu…
— Oui, fit Rufus.
Théo se mordit la lèvre inférieure. Il y avait une lueur angoissée dans ses yeux noisette. Erwin et Amélia comprirent que le garçon ne voulait pas parler de ce pouvoir mystérieux et se contentèrent de soupirer de soulagement. La joaillière l’entoura de ses bras pour l’enlacer, les larmes aux yeux.
— Je suis tellement contente que tu n’aies rien, dit-elle en souriant.
Théo parut profondément touché par ce câlin auquel il ne s’attendait pas. Pourquoi… Pourquoi des inconnus démontraient tant d’inquiétude envers lui ? Erwin alla remettre la caisse de provisions dans le chariot et se tourna vers les autres d’un air grave.
— Filons vite d’ici…
Tout le monde approuva. Théo était soulagé de ne pas avoir à justifier sa guérison miraculeuse. Ce pouvoir ne lui avait jamais causé que des problèmes. Toutefois, avant qu’il ne rejoigne les autres, Rufus se pencha à son oreille, une ombre étrange sur le visage. Un sourire était peint sur ses lèvres. Il murmura plus bas que le souffle du vent :
— Je sais qui tu es.
Théo se pétrifia sur place.
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