L'épée du cœur : partie 3/3
Les dunes de sable s’étendaient à l’infini sur l’horizon ondulant sous la chaleur. Le ciel était d’un bleu sans nuage, éclatant, tel un océan imperturbable. Les grains presque blancs scintillaient sous les rayons ardents du soleil, ressemblant à des diamants saupoudrant le paysage. Les chevaux laissaient l’empreinte de leurs sabots sur le sable, et deux rangées de lignes profondes suivaient la progression de la roulotte. Rufus souffrait énormément de la chaleur accablante dans son long manteau brun, presque couché sur son destrier, épuisé par l’ardeur du soleil. Un turban blanc était enroulé autour de sa tête pour le protéger des rayons brûlants. Théo s’hydratait régulièrement, étendu de tout son long dans la roulotte, à l’abri du soleil mais subissant également la chaleur étouffante qui régnait sur le désert. Amélia résistait tant bien que mal à la sècheresse du climat, gardant la dignité d’une demoiselle bien éduquée, mais son front était trempé de sueur. Contrairement à ses compagnons de voyage, Erwin chevauchait au milieu des dunes ardentes comme un poisson dans l’eau. Sa constitution massive et son entraînement militaire l’avait préparé aux traversées interminables, à la rudesse d’un voyage et aux combats contre la nature impitoyable. Rufus grimaça en constatant le visage lumineux de vie du soldat ; on aurait dit qu’il ne s’agissait que d’une simple promenade de santé pour lui ! Dès qu’ils croisaient un point d’eau, ou encore une zone ombragée, derrière des rochers ou de la végétation, ils s’arrêtaient pour que les chevaux puissent se reposer et souffler.
La chaleur des journées était rapidement remplacée par une froideur extrême dès que le soleil se couchait. Les nuits dans le désert étaient d’un froid sec, glaçant. Quand les étoiles commençaient à pointer le bout du nez, le convoi faisait une pause pour dormir, enroulé dans des couvertures épaisses, autour d’un feu de bois bien chaud. Rufus en profitait pour consulter le journal de Clovis et griffonner sur son propre carnet de notes, tandis qu’Erwin vérifiait les cartes du royaume et le trajet qu’il leur restait à parcourir. Il se dirigeait à l’aide d’une boussole et de la position des constellations.
— A ce rythme, en continuant vers le nord-ouest, fit-il le soir de leur première semaine de voyage, on arrivera à Crépuscule dans moins de vingt jours. Il faudra toutefois s’arrêter dans un village pour se réapprovisionner en eau. Il y en a un à mi-chemin où les passages sont fréquents.
— J’ai envoyé un message à ma sœur pour la prévenir de notre venue, dit Amélia en cisaillant une pierre d’un vert translucide, à la lumière des flammes du feu de camp. C’est elle que j’aimerais vous faire rencontrer à Crépuscule.
Elle n’avait pas le confort de son atelier, mais sa dextérité n’en était pas diminuée. On voyait là l’œuvre d’une joaillière de talent. Théo observait ses mouvements délicats avec des yeux ronds d’émerveillement. Il n’avait jamais vu quelqu’un travailler des pierres précieuses. Amélia chauffait le diamant grâce à un petit chalumeau qui l’attendrissait, puis polissait ses facettes brillantes avec une lime aiguisée. On aurait dit qu’elle les choyait avec amour, pour leur donner ensuite un éclat de vitalité. Elle sertit ensuite la minuscule pierre transparente dans les pores de la monture d’or rose du bracelet, à l’aide d’une pince qu’elle maniait avec soin et précision. Erwin dévisagea avec insistance le garçon du coin de l’œil. Le colonel avait remarqué la cicatrice qu’il portait sur le visage, et avait fait le lien avec la description d’un enfant que les patrouilles de la ville lui avaient rapportée. On l’avait surpris à voler un peu partout dans la capitale, sans jamais pouvoir lui mettre la main dessus. Toutefois, il avait aussi entendu dire qu’il avait accompli des miracles en soignant plusieurs personnes souffrantes sur son passage. Erwin avait eu du mal à y croire.
— Qui est ce Théo, exactement ? avait-il interrogé Rufus un jour en s’éloignant un peu de la roulotte, tandis qu’ils continuaient leur trajet. Comment l’as-tu rencontré ?
— Hum… murmura le scientifique en réfléchissant. D’après Amélia, c’est un orphelin sans le sou qui n’a nulle part où aller. Mais je pense qu’il dissimule en réalité un secret incroyable ! C’est lui qui m’a conduit à l’ancien laboratoire de recherches de Clovis Cyrus, alors que je suis certain que personne n’en avait connaissance à la Tour des Merveilles.
Erwin avait remarqué que le garçon semblait constamment sur le qui-vive. Il ne baissait jamais sa garde et ne se laissait pas surprendre, les yeux aux aguets, surtout quand le colonel n’était pas loin. Il n’avait jamais vu un enfant de cet âge avec autant de méfiance dans le regard et une attitude aussi taciturne. C’était à se demander s’il avait réellement dix ans ! Le colonel se sentait quelque peu mal à l’aise en présence du garçon, ne sachant pas comment agir avec lui. Il faut dire qu’il était plus habitué à traiter avec des combattants endurcis.
— Furcifer pardalis, déclara Rufus alors que le groupe était arrêté sous un amas rocailleux qui les protégeait des rayons particulièrement drus de la journée. De la famille des Chamaeleonidae.
— Pardon ? demanda Théo en fronçant les sourcils tandis qu’il donnait une baie à son caméléon, qui projeta sa longue langue tel l’éclair pour avaler la nourriture.
— C’est l’espèce de ton caméléon, expliqua Rufus en examinant le reptile avec intérêt, savais-tu que les caméléons changent de couleur pour signifier leur humeur ? Beaucoup pensent encore qu’il s’agit d’une technique de camouflage, alors qu’ils expriment seulement leurs émotions.
— Ah oui ? répondit Théo en posant son regard blasé sur Rufus. Vous en savez des choses…
— Rufus est cultivé, n’est-ce pas ? répondit Amélia avec un sourire brillant telle une étoile. Il possède une masse de connaissances dans tous les domaines !
— Il peut énumérer le nom de chaque astre, chaque plante et poison, chaque créature mortelle, les théorèmes de tel ou tel mathématicien, telles lois de la physique… continua Erwin dont les compliments firent rougir Rufus.
— J’ignorais que tu me voyais ainsi, Erwin, cela me touche…
— Mais il serait incapable de lacer correctement ses chaussures ou de se rappeler où il habite, conclut Erwin.
Rufus fit mine de recevoir une flèche en plein cœur.
— Et donc, là, il a quelle humeur ? demanda Théo l’air exaspéré.
— Hum ? fit Rufus. Oh !
Rufus reporta son regard ambre sur le caméléon légèrement rosé. Il laissa entrevoir un sourire amusé en apercevant dans son champ de vision la silhouette délicate d’Amélia qui dormait paisiblement à côté d’eux. Ses cheveux se mélangeaient à la couleur blonde du sable ombragé. Son buste se soulevait doucement au rythme de sa respiration, les paupières closes et un sourire naturellement imprimé sur les lèvres roses.
— Il est amoureux, répondit Rufus en riant malicieusement.
Théo écarquilla les yeux d’un air outré. Il se renfrogna, agacé par cette réponse légère. Un vrai gamin, pensa-t-il avec mépris. Ses yeux tombèrent sur les pierres que Rufus était en train d’examiner, ses lunettes de mécanicien abaissées sur son nez fin. Il avait une série de lentilles de tailles variées qui lui permettaient d’ajuster la vision afin d’avoir une meilleure précision. Il polissait la face d’un cristal bleuté contre une scie circulaire, tout en le chauffant de l’autre main avec un chalumeau.
— Que fais-tu ? demanda-t-il en scrutant l’opale à moitié taillée. De la joaillerie comme Amélia ?
— Ahah, non ! répondit Rufus en changeant la lentille d’un clic. C’est vrai que j’essaie de tailler la pierre, mais dans un autre but. Je m’attelle à la fabrication de cristaux de pouvoirs.
— Des cristaux de pouvoirs ? interrogea Théo soudain intrigué. Qu’est-ce donc que cela ? Je n’ai jamais rien entendu de tel…
— C’est normal, j’en suis l’inventeur ! dit le jeune scientifique en riant. Leur forme particulière canalise l’énergie autour d’eux, et l’amplifie. Ce sont comme des réservoirs de magie, si l’on veut. A l’état naturel, ce sont de banales pierres précieuses. Mais en leur offrant une forme précise, propre à ce que l’on veut en faire, elles deviennent le feu, le vent, l’eau ou même la vie ! Ce qui est compliqué est de découvrir quelle forme convient et ensuite de tailler le cristal avec précision.
Théo sembla tout à coup plongé dans ses pensées, comme s’il se rappelait un souvenir lointain. Le garçon paraissait dubitatif, c’est pourquoi Rufus décida de lui faire une petite démonstration. Il s’empara de la pierre hexagonale qu’il avait déjà fabriquée, d’un rose pâle, brillant, et la pointa sur un amas de feuilles sèches qui traînaient sous un arbre crochu, seul rescapé sous les rochers où ils s’abritaient.
— Activation ! fit-il en tenant la pierre entre son pouce et son index.
Tout à coup, la pierre devint incandescente. Elle cracha un jet de flammes rougeoyantes qui enflammèrent le tas de feuilles mortes, sous les yeux écarquillés de Théo.
— Incroyable ! souffla-t-il incrédule en regardant les petites flammes qui crépitaient, oubliant sa mauvaise humeur habituelle. Et ce, sans cercle d’incantation ni formule ? Comment une si petite chose peut contenir l’énergie suffisante pour…
Théo releva le regard en cessant subitement de parler. Erwin, Amélia et Rufus l’observait avec une certaine incrédulité. L’enfant toussota.
— Enfin, qu’en sais-je… Cela semble un exploit, bien que je n’y connaisse rien. Tu peux faire ceci avec un autre élément que le feu ?
— C’est ce que j’essaie d’obtenir avec d’autres cristaux, oui ! Mais cela demande beaucoup d’efforts… D’après mes calculs théoriques, chaque cristal peut emmagasiner une énergie différente, mais il faut lui donner la forme adéquate. C’est là où réside toute la difficulté. Trouver le bon cristal, avec la bonne forme, et être capable de la lui donner.
— Mais, pourquoi dois-tu prononcer activation ?
— En réalité, expliqua Rufus en riant, les cristaux libèrent leur énergie lorsqu’ils sont soumis à une légère pression localisée. Comme la vibration d’une voix. Je pourrais dire n’importe-quoi, comme « Ô cristal scintillant, brillant, dans les forêts de la nuit, brûle de passion sous les flammes dévorantes ! », mais ce serait plus long.
A ces mots, des flammes apparurent de nouveau du joyau et mirent le feu à un autre amas de feuilles.
— Oups, laissa échapper Rufus en remettant rapidement le cristal dans sa boîte protectrice.
— On arrête la pyromanie, maintenant, intima Erwin en s’approchant d’un air sévère.
Le visage de Théo se referma aussitôt en entendant la voix rauque du soldat. Il retourna à l’observation du travail méticuleux de Rufus, en silence, tandis qu’Erwin fronçait les sourcils, désemparé par la réaction du gamin. Il lui faisait si peur que ça ? Il lança un regard de détresse au scientifique, qui haussa les épaules sans savoir quoi dire. C’était peut-être à cause de la forme rigide de ses sourcils, où des lignes carrées de son menton, va savoir ?
Un soir, tandis qu’Erwin gardait un œil vigilant sur ses camarades plongés dans les profondeurs du sommeil, comme à son habitude, il entendit des gémissements. Il leva un regard alerte vers Théo qui semblait faire un cauchemar. Le garçon avait le visage empreint de douleur et de tristesse, et gigotait, comme s’il avait du mal à respirer. « Papa… » murmurait-il en étouffant de sanglots. Erwin s’approcha pour le réveiller, approchant sa main avec le plus de délicatesse qu’un homme tel que lui le pouvait, mais se figea soudainement. En se retournant, le tee-shirt de Théo s’était légèrement soulevé, dévoilant d’atroces cicatrices sur son corps. Erwin sentit son sang se glacer d’effroi en parcourant les vilaines blessures du regard. Il avait vu beaucoup de cicatrices dans sa vie, donc avec l’expérience il était capable de deviner ce qui les avait causées, et en voyant celles de Théo il aurait juré qu’il s’agissait de marques de sévices et de tortures. Il posa ses doigts tremblants sur trois longues plaies cicatrisées qu’il avait dans le dos, la mine assombrie par l’horreur qu’il ressentait, quand le garçon poussa un cri. Il se réveilla brusquement et attrapa le poignet du soldat, paniqué, le regard noir rivé sur lui. Il comprit immédiatement ce qu’Erwin avait vu à son expression, et tourna vivement la tête vers Rufus et Amélia, toujours endormis à son grand soulagement.
— Comment as-tu reçu ces blessures ? murmura faiblement Erwin d’une voix sombre.
Théo détourna le regard et lâcha le poignet d’Erwin pour fuir la conversation, mais le soldat attrapa le bras de l’enfant, bien décidé à avoir une réponse.
— Ce sont des marques horribles, que t’est-il arrivé ?
— R-Rien… mentit le garçon en tentant de se soustraire à son emprise. Ce n’est rien…
Il avait le regard soudainement lointain, aux bords des larmes.
— Comment cela ne pourrait-il être « rien » ? se fâcha Erwin en serrant le poignet de l’enfant avec plus de force qu’il ne l’aurait voulu.
Théo grimaça sous la douleur. Erwin relâcha immédiatement sa prise en réalisant ce qu’il faisait. Le soldat paraissait profondément troublé. Il recula en silence.
— Ne dis rien aux autres… supplia Théo en tremblant.
Erwin contempla le visage souffrant de l’enfant avec le cœur empli de tristesse. A en juger par la cicatrisation, ces blessures dataient de plusieurs années. Comment pouvait-on infliger cela à un être innocent ? Le soldat serra la mâchoire de rage. Était-ce pour cela que le garçon était toujours méfiant ? Avait-il peur de l’arme qu’Erwin portait à la ceinture ? Il vit les larmes couler le long des joues de Théo. Sous les yeux confus du garçon, Erwin décrocha son épée qui tomba lourdement dans le sable à ses pieds, puis il le prit dans ses bras avec force en se mettant à sa hauteur.
— Tu n’as rien à craindre, fit Erwin en le serrant, je ne te ferai aucun mal. Personne ne t’en fera tant que nous serons là, Rufus, Amélia et moi. Je te le promets… Rassure-toi, je ne leur en toucherai pas mot.
Le souffle de Théo formait de la buée devant ses yeux inondés de larmes qu’il essayait pourtant de retenir. Il était sous le choc, les yeux écarquillés de stupeur tandis qu’Erwin le réconfortait. Il l’enlaçait avec un peu trop de force, mais le garçon trouva cette étreinte réconfortante. Il sécha ses larmes du revers de la main.
— M-Merci… chuchota-t-il en reniflant.
Erwin laissa l’enfant se rendormir, silencieux, profondément touché par ce qu’il venait de voir. Il posa son regard sombre sur le ciel nocturne nimbé d’étoiles, et serra son épée dans ses mains en gardant le menton relevé vers les cieux faits d’une encre noire. Le cœur de l’Homme est aussi sombre que la nuit dans ce royaume, pensa Erwin en luttant contre la torpeur qui l’envahissait lentement.
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