L'épée du cœur : partie 1/3
— Théo ! s’exclama Amélia en serrant le garçon dans ses bras, les larmes aux yeux.
Rufus dévisagea la joaillière avec étonnement. Après avoir quitté le complexe souterrain en compagnie de l’enfant, il s’était machinalement dirigé vers la bijouterie pour raconter son incroyable découverte à Amélia. Il n’imaginait pas une seconde qu’elle connaissait déjà le chenapan qui avait tenté de l’attaquer muni d’un couteau.
— Je me suis fait un sang d’encre en ne te voyant pas revenir ! J’ai cru que tu t’étais enfui… murmura la jeune femme en souriant tendrement. Comment vous vous êtes rencontrés tous les deux ?
— C’est une très longue histoire ! répondit Rufus en riant. J’ai un truc fascinant à te raconter !
Amélia écouta le récit du scientifique avec incrédulité. Il exultait de joie en narrant sa découverte du passage secret, puis des souterrains anciens et mystérieux, et enfin du livre de Clovis Cyrus. Amélia plaça sa main devant sa bouche pour couvrir une exclamation de surprise quand il aborda les recherches du fondateur des sciences concernant le château d’Angela. Le regard de la femme aux cheveux bouclés brilla intensément. Alors, toutes ces légendes sur le fameux château flottant étaient fondées ? Elle avait peine à y croire, elle qui avait toujours rejeté les chimères qu’on lui avait conté étant enfant. Tout à coup, de l’espoir brilla dans ses prunelles émeraude. Si une déesse existait réellement, alors peut-être que tout n’était pas perdu pour ce royaume au bord de la guerre ?
— Donc, conclut Rufus en levant le vieux journal de Clovis d’une main fière, j’ai décidé de partir à la recherche du château disparu avec le gamin.
Théo lui donna un coup de pied dans le tibia, d’un air mauvais, murmura entre ses dents : « Cesse de m’appeler ainsi… ».
— C-Comment ? chuchota Amélia en jetant des regards interdits aux deux garçons. Avec Théo ? Mais… tu sais ce qu’implique un tel voyage ? Tu n’as aucune garantie de trouver ce château, sans compter qu’il flotte dans les airs, comment tu comptes l’atteindre ?
— Clovis Cyrus l’a bien fait, lui ! répliqua Rufus un air de défi sur le visage. Je pourrais par exemple mettre au point une machine qui…
Une ombre passa sur le visage de Rufus.
— Il y a forcément un moyen, en fouillant dans les notes de Clovis on trouvera comment faire ! reprit-il le regard fuyant.
— D’accord, d’accord, marmonna Amélia en se pinçant le nez pour mettre ses idées en ordre, admettons que ce soit possible, là n’est pas le problème… Tu peux vagabonder comme tu veux, mais tu ne peux pas emmener Théo avec toi ! Tu ne saurais même pas prendre soin de toi-même, et tu veux prendre la responsabilité d’un enfant !
— Je sais me débrouiller ! se défendit Théo. Je ne suis point un enfant dont on doit prendre soin !
— En effet, rigola Amélia avec douceur, je suis persuadée qu’à l’inverse de Rufus tu sais te prendre en charge. Mais, dis-moi, pourquoi recherches-tu ce château volant de toutes les façons ?
Théo sembla hésiter un instant. Il détourna le regard et répondit d’une voix sombre :
— Je dois demander une faveur à la Déesse Angela…
Amélia contempla tristement l’enfant, se demandant quelle pensée pouvait abriter son esprit pour qu’il ait une expression si profondément meurtrie.
— Comment ça je ne saurais pas prendre soin de moi ? s’indigna Rufus en prenant un air légèrement vexé. Je suis quelqu’un de parfaitement responsable !
Amélia laissa échapper un petit rire cristallin qui voulait tout dire. Rufus était en effet très capable… capable de provoquer des catastrophes en chaîne. Qui sait ce qui pouvait arriver s’il était livré à lui-même ? Quelqu’un d’ordinaire pouvait s’attirer des ennuis, mais un homme avec le génie de Rufus était capable d’amplifier sa malchance jusqu’à en détruire le monde. La joaillière esquissa un sourire tendre, amusé, ses yeux en amande posés avec douceur sur l’étrange duo qui venait de se former. Elle ne pouvait quand-même pas les laisser partir tout seul ? Elle aussi avait envie d’en être ! Qui ne rêvait pas d’une aventure pareille ?
— Très bien, soupira-t-elle en se levant, donc j’imagine que nous devons nous préparer pour le voyage ?
— Quoi ? fit Rufus avec étonnement. Tu viens avec nous ?
— Bien sûr, je ne manquerais ça pour rien au monde ! répondit Amélia avec un visage radieux.
— Et la boutique ? questionna le scientifique en levant un sourcil dubitatif.
— Tout ira bien, assura la femme en souriant. Si j’emporte mon matériel, je peux continuer à fabriquer et vendre des bijoux, cela permettra de financer notre voyage.
Rufus afficha un large sourire, conquis par l’idée. Un voyage à travers le désert, c’était une perspective palpitante ! Il sauta sur ses jambes et regarda le garçon avec enthousiasme. Théo croisa les bras d’un air nonchalant.
— Il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir, murmura-t-il avec mauvaise humeur.
— Ce ne sera pas de tout repos, prévint Amélia avec sérieux. Il faut préparer des vivres pour plusieurs mois, on devra se réapprovisionner sur le chemin, et affronter les obstacles qui se présenteront sur notre route. Croyez-moi, le désert de notre pays peut-être des plus impitoyables.
— Je n’en doute pas ! s’exclama Rufus dont l’enthousiasme était redoublé par la mention du danger.
Ils décidèrent qu’une semaine était amplement suffisante pour prendre leur disposition. Amélia aurait le temps de prévenir sa clientèle, de faire ses bagages, tandis que Rufus pourrait s’occuper de quelques broutilles à la Tour des Merveilles et préparer des provisions ainsi que tout le nécessaire à leur périple. Il rassembla les documents qu’il avait pu trouver sur le mythe de la déesse Angela, sans oublier le fameux journal de Clovis Cyrus. Il était convaincu que des réponses s’y trouvaient. La carte dessinée par Clovis les mènerait certainement tout droit au château. Il comptait étudier le journal avec minutie afin d’établir le trajet qu’ils devraient emprunter pour atteindre leur objectif.
— Si on parle de la déesse Angela, se rappela soudain Amélia, je connais quelqu’un qui pourra nous être très utile. C’est une experte en la matière qui habite à la ville de lumière, Crépuscule.
— Si tu penses qu’on peut avoir besoin de cette personne, ça ne me dérange pas de m’y rendre. Je ne suis jamais allé à Crépuscule, fit Rufus rêveur. D’ailleurs, il faudra que nous nous rendions à la capitale avant notre départ. Je dois demander une audience au roi pour le prévenir de notre projet.
— Crépuscule ? murmura Théo à voix basse en sursautant.
Il allait rajouter quelque chose mais sembla se raviser au dernier moment. Son regard s’était tout à coup assombri.
La semaine passa en un éclair. Le jour du départ pour Rived’or, ils se retrouvèrent aux portes de la cité enfumée. Le brouillard semblait moins épais et âcre, maintenant qu’ils le laissaient derrière eux. Amélia conduisait sa roulotte à toute épreuve, tirée par son fidèle compagnon à la crinière touffue, Théo installé à l’arrière parmi les sacs de voyage et les caisses de provision. Le caméléon était endormi sur sa tête, balançant tranquillement sa queue au gré du mouvement de la roulotte. Rufus montait un pur-sang au pelage d’ébène qui lui donnait un petit air majestueux. Les jambes robustes de l’étalon étaient habituées à galoper dans le sable chaud, parcourant souvent le trajet de la cité vers la capitale quand Rufus devait s’y rendre.
— Allez Cloclo ! fit Rufus en caressant la crinière sombre de l’animal. C’est parti pour une aventure épique !
— Cloclo ? demanda Théo en sortant la tête à l’avant de la roulotte, avec curiosité.
— Ouais, c’est comme ça que je l’ai appelé ! dit le scientifique avec fierté.
— Ne me dis pas que ça vient de Clovis ? rigola Amélia en avançant sur son poney pour traverser les portes en fer forgé de la cité. A quel point es-tu obnubilé par ce scientifique ?
— Il n’y a pas de limite à ma passion pour ce génie ! rouspéta Rufus en donnant un léger coup d’étrier sur le flanc de Cloclo.
— Quel nom ridicule, maugréa Théo en se renfrognant.
Pourtant, quelque chose était brièvement passé dans son regard. Une certaine gêne mêlée à du contentement.
Le cheval poussa un hennissement puissant en trottant gaiement aux côtés du poney d’Amélia, le toisant de sa grande taille. Théo resta accoudé au bord de la roulotte pour contempler la ville disparaissant derrière eux. Il dévisagea longuement Rufus d’un air pensif. Quelle expression pleine de maturité, pensa Amélia en l’observant du coin du regard. Les chevaux laissaient une trainée de poussière en progressant prudemment sur les flancs sinueux du cratère. Ils atteignirent bientôt le grand désert de sable qui les séparait de Rived’or, et débutèrent leur périple dans une humeur pleine de gaieté.
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