Chapitre 3 : L'enfant de 1975
Après une pause déjeuner expédiée sur le pouce avec Vicky, je retournai à la charge.
Je ne comprenais pas pourquoi le conservateur du théâtre, monsieur Vasquez, ne voulait divulguer aucune information. Avait-il peur de quelque chose ? C'était pourtant un monument historique. Je devais creuser et comprendre. Je continuai à visiter le site internet en quête d’informations qui m'auraient échappé. Le site n’était qu’un site affichant des informations basiques, rien qui expliquait les causes de l’incendie.
Qui pouvait me donner plus d'informations ? La police locale ? Les pompiers ?
Je devais à tout prix identifier le chargé d'enquête au moment du drame. Je retourne sur les archives du Mattino et un nom m’interpelle. Un certain commissaire Matteo Torino était en charge de couvrir l’incendie. Il fallait que je le joigne.
Je cherche le numéro de la police locale. Une réceptionniste me répond au bout de deux tonalités.
— Bonjour, Anita Rinaldi, journaliste au Mattino. Je travaille actuellement sur un dossier historique lié au Teatro Regio di Napoli. Je cherche à joindre le commissaire Matteo Torino, qui était en charge de l'enquête sur l'incendie du théâtre. Est-il possible de lui parler ou d'obtenir ses coordonnées ?
Un silence de plomb s'installa à l'autre bout du fil, suivi par le bruit sec de doigts tapotant sur un clavier.
— Le commissaire Matteo Torino ? répondit la réceptionniste d'un ton soudainement plus méfiant. Mademoiselle, cette enquête remonte à bien longtemps. De plus, le commissaire Torino est mort il y a quatre ans.
— Je comprends, insistai-je en griffonnant nerveusement sur mon bloc-notes. Mais, s'agissant d'un monument historique et d'une affaire publique, pourriez-vous me rediriger vers la personne qui gère les archives ?
— Je crains que cela soit impossible par téléphone, répliqua-t-elle sèchement. Vous devez envoyer une demande écrite officielle signée par votre rédacteur en chef. Bonne journée, mademoiselle.
Je ne pouvais clairement pas faire une demande écrite, je n’avais pas le temps pour ça. Il fallait trouver un autre moyen.
Puisque la police locale ne voulait pas m’aider, je décidai d'explorer l'autre piste : les pompiers. Eux aussi avaient dû intervenir sur place, et leurs rapports d'intervention étaient souvent plus complets et neutres.
Je cherchais le numéro de la caserne centrale de Naples. Après quelques tonalités, un homme à la voix rauque et fatiguée décrocha :
— Caserne des pompiers de Naples, j'écoute.
— Bonjour, Anita Rinaldi, journaliste au Mattino, dis-je d'un ton chaleureux et assuré. Je prépare un article sur le Teatro Regio di Napoli, j’aimerais plus d’informations sur l’incendie qui a eu lieu en 1975. Serait-il possible de parler à un officier de l’époque ?
L'homme soupira au bout du fil.
— Vous parlez d'une vieille histoire, mademoiselle. La plupart des gars de l'époque ne sont plus là pour en parler. Mais, attendez… si vous voulez vraiment des détails sur le Regio, il y a bien quelqu'un. Notre ancien chef de brigade, Mario Domingo. Il est à la retraite depuis dix ans. Il passe ses journées au café Spaccanapoli. Lui-même était présent ce soir-là. Et, croyez-moi, cet incendie, il ne l'a jamais oublié.
— Vous pensez qu'il accepterait de me parler ? demandai-je, le cœur battant plus vite.
— S'il a son café et qu'on l'écoute, Mario parle volontiers. Allez-y de ma part, dites-lui que c'est Gianni de la caserne centrale qui vous envoie.
Je le remerciai chaleureusement avant de raccrocher. Sans perdre une minute, je rassemblai mes affaires, attrapai mon sac et mon carnet de notes, puis m’apprêtai à quitter la rédaction du Mattino quand je croisai Vincenzo. Je lui expliquai brièvement l’avancée de mes recherches. Il fronça les sourcils et me souhaita bon courage.
Je me rendis au café indiqué au téléphone. Le Spaccanapoli, un grand café dans le centre historique de Naples. Je n’y étais jamais allé auparavant, je n’étais pas du genre à fréquenter ce genre d’endroits. J'entrai enjouée et regardai les clients attablés, essayant de deviner qui, parmi cette foule, pouvait être l'ancien chef de brigade.
L’odeur du café envahissait l’espace mêlée au brouhaha habituel de l’endroit. Au fond, près d'une fenêtre qui donnait sur la ruelle animée, un homme de soixante-dix ans était assis seul devant un café noir et un journal local grand ouvert. Je m'approchai lentement, mon carnet de notes serré contre moi.
— Monsieur Domingo ? demandai-je d'une voix douce pour ne pas l'interrompre.
Le vieil homme baissa son journal pour regarder son interlocuteur. Il me jaugea un instant, il sembla méfiant.
— Oui, c'est bien moi. Qui le demande ?
— Je m’appelle Anita Rinaldi, je suis journaliste au Mattino. Gianni m’a dit que je pouvais vous trouver ici.
Une lueur s’afficha dans son regard à l’évocation de Gianni et il tendit la main vers la chaise face à lui, m'invitant à m'asseoir. Je m'installai et poursuivit.
— J’écris actuellement un article sur le Teatro Regio et sur l’incendie de 1975. Pouvez-vous me renseigner ? J’ai trouvé peu d’informations et j’ai vraiment besoin de comprendre ce qu’il s’est passé.
Un voile noir se dessina sur son visage. Il ferma son journal et le posa sur la table. Il commanda au serveur un café.
— Le Regio… une vieille histoire et il y a beaucoup de choses à en dire.
Le visage de Mario Domingo se crispa soudainement, ses yeux fixant un point invisible derrière moi et ses mains tremblaient légèrement. J'ai compris à cet instant que je venais de raviver un souvenir douloureux.
— Je n'oublierai jamais ce soir-là. Je venais d’avoir 20 ans, j’étais un jeune pompier insouciant. Mon équipe a été appelée vers 22 h 00, le Regio avait pris feu. Quand nous sommes arrivés. Des artistes étaient dehors, en panique, nous devions les rassurer et savoir si des personnes étaient encore là-dedans. Nous nous sommes rendus devant les loges, la porte en fer était condamnée par les flammes. Nous l’avons enfoncé à plusieurs reprises avant de pouvoir rentrer. J’étais le plus petit et le plus mince, j’ai été le seul à pouvoir rentrer. Une femme gisait sur le sol, elle était morte.
Je soupirai, essayant de retenir mes larmes.
— C’est horrible !
Des larmes perlaient sur son visage.
— Ce n’est pas qu’une morte que j’ai trouvée ce soir-là. Il y avait une grande armoire derrière elle, les flammes ne l’avaient pas atteinte. Il y avait une petite fille d’à peine dix ans recroquevillée là-dedans. Je l'ai sauvé, Anita. Je l'ai enroulée dans ma veste et l'ai portée à bout de bras hors du brasier.
— Vous savez ce qui a provoqué l’incendie ?
— L’affaire a vite été étouffée mais d’après nos premières constatations, l’incendie était d’origine criminel.
— Et… vous en savez plus sur cette fille ?
— Oui, elle s’appelait Lisa Grimaldi et la femme morte, c’était sa mère. Je n’ai jamais pu me résoudre à l’abandonner, je l’ai prise sous mon aile.
— Lisa Grimaldi… répétai-je en l'inscrivant soigneusement dans mon carnet. Et, qu'est-ce qu'elles faisaient toutes les deux enfermées dans cette loge en pleine nuit, monsieur Domingo ?
— J’ai enquêté sur la mère de Lisa. Elle était lingère pour le théâtre, elle était pauvre et élevait seule Lisa. Ce soir-là, elle n'avait personne pour garder la petite, alors elle l'avait emmenée avec elle dans les sous-sols pendant son service.
J’étais tremblante en écoutant son récit, c’était impensable qu’une femme soit morte dans l’incendie.
— Qu'est-ce qu’elle est devenue ?
— C’était une femme incroyablement douce et généreuse malgré le drame qui a détruit sa vie. Elle s’est mariée et a eu un garçon, un petit Gustavo.
Je me figeai à ce nom.
— Gustavo ? Gustavo Varda ?
Mon cœur se serra à l’évocation de son nom. Je me souvins de notre rencontre, comme si je lui appartenais. Je me souvins aussi de l’intensité de ses lèvres contre les miennes et surtout de la panique qui m’emplit juste après. Ces mots « Anita, nous nous reverrons… » me hantaient encore.
Mario me regarda, interloqué, ses yeux plissés par une méfiance soudaine.
— Vous le connaissez ?
Je déglutis péniblement, sentant mes mains devenir moites contre mon carnet. Je devais masquer mon trouble à tout prix. Si le vieux pompier apprenait que j'avais franchi la ligne avec lui au dernier étage du Grimaldi, il ne me dirait plus rien.
— Je l’ai croisé une fois, oui, réussis-je à articuler d'une voix que je m'efforçai de rendre professionnelle. Pour le journal.
Il me scruta longuement, cherchant à déceler le mensonge, pendant que je notais le nom de Gustavo en tremblant.
— Cet homme est très dangereux, Anita, aussi dangereux que son père, si ce n’est plus. Il ne ressemble pas à mère. Lisa était la bonté même et lui, il a suivi les traces de son père. Il n’y a rien de bon en lui.
— Vous parlez d’elle au passé. Elle est morte ?
— Oui, elle est morte il y a cinq ans. Je n’ai jamais su la cause exacte, mais je pense que ça a un rapport avec la mort de sa mère.
Mario se leva et posa un billet sur la table.
— Merci de m’avoir écouté. Excusez-moi mais c’est dur pour un vieil homme comme moi de parler de tout cela.
— Merci pour tout, monsieur Domingo, dis-je d'une voix un peu brisée par l’émotion.
Mario réajusta sa veste et hocha la tête. Il se pencha et prit mon carnet pour griffonner quelques chiffres.
— Si vous voyez des choses bizarres, Anita… ou si vous vous sentez en danger, appelez-moi. La mémoire de Lisa mérite que la vérité éclate, mais pas au prix de votre sécurité.
Je lui souris, touchée par sa sollicitude, et serrai sa main. Il me gratifia d'un dernier hochement de tête silencieux, puis rejoignit la porte du café en boitillant, me laissant seule dans le brouhaha des lieux.
Je restai un long moment immobile, les yeux fixés sur mon carnet, et plus particulièrement sur le nom de Gustavo Varda que je venais d'entourer nerveusement d'un cercle rouge. Pourquoi ce monument, abandonné pendant des décennies, ne sortait-il de ses cendres que maintenant ? Une question encore plus brûlante s'imposa à moi : qui payait réellement pour ces travaux pharaoniques ?
Je regardai ma montre. Il était déjà 17 h 30.
Je soupirai et décidai de rentrer chez moi, il était tard et j’avais eu mon lot d’émotions pour la journée. J’étais bien déterminée à faire la lumière sur cette sombre affaire.
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