De passage

📖 De Passage ✍️ Rud 📝 2055 mots

Le ciel nocturne couvait une affreuse tempête de cendre et de charbon incandescent. Tandis qu’une pluie noire s’abattait en trombes sur la route, je pressai lentement le frein et m’engageai sur le parking du motel. Une pancarte, deux minutes plus tôt, avait annoncé

 - Bienvenue au motel “Home Sweet Home”, un havre de paix au bord de la route - Prochaine sortie - 2 km -

Comment avais-je pu avoir la faiblesse de croire que je trouverais un peu de repos ici ? Je ne connaissais ni cette route, ni même cette région. Je ne me rappelais pas le nom des dernières villes traversées. La batterie de mon téléphone m’avait lâché une heure auparavant et ce signe était apparu, au milieu de nulle part, entre des champs en jachère et de vieilles fermes abandonnées. Il avait été peint grossièrement sur des planches partiellement décaties en grandes lettres capitales, certes bancales mais claires. Efficaces. Des chambres. Des lits. De quoi se reposer. Je m’étais convaincu : “Ça doit être un établissement familial, honnête”. A vrai dire, je croisais les doigts pour que l’endroit, aussi minable fût-il, ait encore une chambre de libre.

Je me garai sur le parking désert. Tout autour de la voiture, des bourrasques entraînaient de petites branches et des déchets de papier froissé. Aucun autre véhicule. Les essuie-glaces au repos, les alentours s’évanouirent en quelques secondes derrière de larges torrents de pluie s’écoulant sur les vitres. Je coupai le moteur, saisis mon sac à dos sur le siège passager et m’empressai de rentrer dans le hall du motel.

Aussitôt, je fis la rencontre d’un personnage lugubre qui m’attendait derrière le comptoir. A première vue, j’avais encore toutes mes chances, à moins qu’un bus de touristes ait réservé la douzaine de chambres proposées par l’établissement et qu’ils ne soient pas encore arrivés. Ou que les occupants de ces lieux aient la particularité notoire d’être invisibles. Mais déjà, une odeur pestilentielle m’assaillait les narines. Dans le silence feutré, des gouttes de pluie tombaient de ma veste en faisant de bruyants “ploc” sur la moquette usée et recouverte de tâches suspectes. Aucun être vivant dans les parages, que moi et le type de l’accueil, un homme âgé, au corps tordu, et aux manières tout aussi ingrates. Je tentai un bonsoir que j’imaginais suivi d’une question mais je m’arrêtai là. Le bougre n’émit aucune réponse. Il se contenta de grogner en me retournant un regard morne, et de claquer les clefs d’une chambre portant l’inscription - N°11 - sur le comptoir. Je n’avais aucune envie de lui faire remarquer son manque de professionnalisme, de politesse, et encore moins de lui dire que le panneau sur la route était une véritable tromperie. Je voulais dormir et me réveiller au petit matin. Et ne plus entendre, ni voir cette satanée pluie ! Après tout, cette solitude m’allait comme un gant. Ce motel ferait l’affaire. J’attrapai les clefs, soufflai un merci, et tournai le dos au gérant.


Minuit passa et, allongé sur le lit, encore habillé, je me laissais bercer par le chuchotement de la pluie. Un documentaire passait sur la télévision accrochée au mur face à moi. Le papier peint miteux et les draps jaunis n’avaient pas eu raison de mon entêtement. Près de moi, j’avais posé mon sac à dos contenant un nécessaire de toilettes et quelques vêtements de rechange pour le lendemain. Mais pour l’instant j’allais dormir. Enfin dormir. Plus besoin de rouler. Plus besoin de fuir.

Cela me suivait depuis des kilomètres déjà. Et cela continuerait de me poursuivre. Je l’avais senti, tapi derrière des buissons, dissimulé dans l’ombre des panneaux publicitaires sur le bord de la route, entre les arbres d’un bois par lequel j’étais passé plus tôt dans la journée.

Alors je ne m’étais pas arrêté. Durant des heures. Ni pour me reposer. Ni pour me dégourdir les jambes. Cela me collait au train, partout. Mais j’avais fini par comprendre.  Quels que soient les kilomètres, quelle que soit ma vitesse, cela serait toujours sur mes talons, me soufflant son haleine putride dans la nuque, m’épiant à travers les branches d’un arbre ou les lames d’un volet. Ici je ne trouverais pas de protection, juste un endroit où arrêter ma course et laisser venir la chose.


Mon esprit divaguait, à deux doigts de la dissolution complète, lorsqu’un cri perçant se fit entendre dans le couloir. Je n’arrivais pas à imaginer ce qui avait pu produire un tel vacarme. Cela aurait pu tout aussi bien être un enfant, une femme, un homme… Peut-être même un animal ! Une poignée de secondes passèrent et le hurlement me parvint à nouveau. Là, à quelques mètres, semblait-il, derrière la porte de la chambre. Cela recommença, encore, et encore à une demi-douzaine de reprises. A chaque fois, la voix n’exprimait aucun mot. Juste une souffrance immonde. Un râle quasi inhumain. Comme un portail rouillé qui se mettrait à grincer un soir d’halloween. Mais c’était bien quelqu’un. Je m’assis sur le rebord du matelas, figé. Incapable de mettre en mouvement mes jambes. Je ne pouvais pas bouger d’un centimètre. Je restais là.

Puis le silence revint. La télévision diffusait la voix calme et raisonnée d’un documentaire sur une jungle lointaine. A des milliers de kilomètres d’ici, des insectes cavalaient sur une tige verte et dévoraient avec appétit la tête d’une espèce de coléoptère difforme. Le bourdonnement de la pluie sur le rebord de la fenêtre redevint le seul son perceptible des lieues à la ronde. Même la présence que j’avais sentie juste à quelques mètres, dans le corridor, comme un souffle moribond viciant l’obscurité entre chacun des cris, avait complètement disparu.

Je me rassurais en pensant au soleil dans lequel baignerait la pièce d’ici quelques heures. Une voiture s’approcha du motel, traversant la campagne à toute allure et le dépassa sans ralentir.

Je me recroquevillai, croisant les mains sur les tibias, le menton contre un genou, les yeux rivés au téléviseur. Une ou deux minutes suffirent pour que mon esprit épuisé sombre à nouveau dans une semi-torpeur.

Puis on cria encore. Tout près cette fois. J’ouvris grand les yeux, une salve d’adrénaline avait remis instantanément mes sens en alerte. Ce n’était plus une plainte quelconque, quelque part, excentrée, distante. Elle était juste là, derrière la porte. Elle s’adressait à moi. La voix s’élevait, grave puis aigue, à la manière d’un violoncelle désaccordé, malmené entre les mains d’un dément, avant de retomber dans un grognement sourd et morbide. On aurait dit qu’un animal ou un objet subitement doué de conscience voulait imiter le timbre d’une voix humaine. Mes mains se mirent à trembler. Je les tenais serrées, agrippées l’une à l’autre, afin que mon corps tout entier n’entre pas dans une vibration incontrôlable.

Les braillements cessèrent à nouveau.

Mais le silence ne revenait pas. A la place, un son visqueux me parvenait. Comme un glissement spectral effleurant les murs du couloir. Et une voix d’outre-tombe, celle-là même sans doute qui avait poussé les cris, psalmodiant des mots dans un langage que je ne reconnaissais pas. 

Cela était donc arrivé jusqu’ici. Jusqu’à moi.

Je repensais au type de l’accueil, un vieux taciturne au regard sournois. Est-ce qu’il aurait été capable d’émettre ces sonorités ? Est-ce qu’il m’attendait vraiment, dans la solitude de son petit motel minable ? M’avait-il vu arriver sur la route, sous la pluie battante, déclencher mon clignotant, ralentir et me garer ? S’était-il dit “Ça y est, en voilà un.” ? Ou, comme je le pressentais “Ça y est, le voilà !”. Parce qu’il savait très bien qui j’étais. Parce qu’il m’avait observé à travers les branchages et depuis bien longtemps déjà il lisait en moi comme dans un livre ouvert. A cet instant précis, chaque pensée qui me traversait, activait également les connexions neuronales que dissimulait son crâne chauve. Chacune de mes pensées, il les faisait siennes, il les dévorait sur-le-champ. Il m’attendait comme un marin affamé observe l’horizon, immobile dans son navire sinistre, à l'affût d’une terre où larguer ses amarres. Un charognard guettant non pas une proie mais un butin, un corps déjà froid où planter les crocs. Ce qu’il voulait c’était prendre ma peau et la faire sienne. Pour lui, j’étais déjà mort.

Comment je savais cela ? Et bien avec la même certitude qui l’habitait lui, la ferme certitude qu’il n’avait plus qu’à patienter pour me voir pénétrer dans son antre, moi j’avais l’intime conviction qu’il m’attendait. C’était ainsi. Nous partagions le savoir de cette vérité commune. Que cet instant et ce lieu n’étaient aucunement le fruit du hasard. Ce que je savais, il le savait. D’où je venais, ce que j’avais fait.

Je me levai et éteignis le téléviseur. Un grésillement sourd continua à se faire entendre dans les hauts-parleurs, comme une présence électrique qui ne comptait pas se laisser commander. De l’autre côté de la porte, une main avait glissé du sol jusqu’au milieu de la porte environ et commençait à frapper de grands coups tonitruants.

Mon sac à dos était posé sur la table de nuit. Je l’ouvris et, après avoir fouillé entre les tee-shirts et autres sous-vêtements, j’en sortis un marteau. Son poids particulier, la texture de son manche en bois massif, le léger déséquilibre qui me forçait à le relever tandis que sa tête de frappe l’entraînait vers l’avant, tous les aspects de cet objet me calmèrent instantanément. Lui aussi n’attendait que le moment de sortir. Je saisis la poignée de la porte. D’être tenu. Mes doigts se crispèrent sur son métal froid. De fendre l’air. La poignée tourna d’un grand coup sec.



Je me réveillai dans l’atmosphère ouatée du petit matin. Le soleil tout puissant rasait l’horizon et se frayait un chemin jusqu’aux volets dégarnis de la chambre. Le jour avait déjà pris possession des lieux. Je me sentais reposé, et neuf. Après avoir fait usage des sanitaires, rangé mes vêtements sales au fond de mon sac, je passai une bretelle de celui-ci sur mon épaule et regardai un dernier instant la pièce qui m’avait accueilli cette nuit. J’y aurais volontiers passé la journée à musarder, si seulement ce genre de motel n’avait pas facturé une nouvelle nuitée dès 10h du matin.

En arrivant dans le hall, le vieux du guichet, courbé et bossu, me fit un signe de la main. Il voulait récupérer sa clef, et son argent. Je réglai sans mot dire ce que je lui devais. Ses mains veineuses me donnèrent l’impression d’assister à un tour de prestidigitation. Il fit disparaître mon billet dans une main et sortit, comme s’il avait deviné à l’avance, le nombre précis de pièces qu’il fallait pour ma monnaie dans l’autre. Ceci étant fait, sa gorge émit le même grognement qu’à mon arrivée la veille. Un son guttural pas franchement agréable qui, dans sa langue mystérieuse, voulait aussi bien dire bonjour, merci qu'au revoir.

La voiture m’attendait. 

La route aussi. 

Je déposai mon sac à dos sur le siège passager, vérifiai mes rétroviseurs et insérai la clef dans le contact. La pluie incessante de la nuit passée avait laissé place à un ciel d’un bleu éclatant. Le vent, lui, s’occupait de débarrasser le paysage de ses derniers nuages. Les vitres en avaient profité pour se refaire une beauté. Je jetai un œil vers l’entrée du motel en me demandant si le vieux me regardait partir. C’était une bien étrange idée. Qu’il prenne le temps de m’observer pendant que je montais dans mon véhicule, que je m’installais confortablement, m’apprêtant à parcourir des centaines de kilomètres. Pourquoi aurait-il même prêté attention à ma présence ? Je n’étais qu’un étranger, de passage.


💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !