Le contrat

📖 Le contrat ✍️ docno 📝 1055 mots

Denis le Tordu s’impatientait et maugréait. Son mauvais caractère était à l’avenant de son aspect difforme et asymétrique dû à une fragilité osseuse congénitale.

Enfin Boumako, le colosse de couleur arriva sur sa minuscule trottinette et fit crisser ses pneus dans le lugubre garage souterrain qui sentait l’urine froide, aux murs couverts de tags « DZ pour une France algérienne », « Kouch Kouch Kanabis gratis, cousin », « La France aux Français, les françaises aux... ». Oui, on était en Frankaoui, le pays de la doctrine.

— Tu es en retard ! croassa Denis.

— Bah quoi ? Fait trop chaud pour se presser ! Tu me veux quoi ?

— Un travail pour toi, évidemment !

— Genre ?

— Que tu fracasses le Lorenzo !

— Il s’est encore foutu de ta gueule, c’est ça ?

Non, Lorenzo était simplement une insulte vivant à la face de Denis, qui lui devait aussi son surnom de tordu depuis l’école primaire. Surnom que par orgueil, il arborait comme une décoration, par bravade à la face du ciel et de son injustice.

— Combien ? demanda Denis, dédaignant de donner la moindre explication.

— Bah, tu veux que je lui fasse quoi ?

— Casse-lui une jambe… Non, les deux ! Les deux c’est mieux ! Ça lui fera les pieds… J’aime ! Combien ?

— Une jambe c’est 500… Deux… 2000…

— Hein ? Voleur ! Tu ne sais pas compter ? Je te donne 500 pour les deux !

— Nan… À ce prix-là, je le fais pas. Et je compte mieux que toi !

— Mmmm ! Tu m’agaces ! Je te donne 600 mais je n’irais pas plus loin !

— T’es trop radin, le Tordu !

— Eh bien qu’attends-tu ? Va, file, vole, court, trotte !

— Mon fric d’abord !

— Mmmm ! Je te donne 100 et le reste quand je le verrai ramper comme un ver.

Boumako empocha le billet et s’en fût trouver sa victime. Comme il lui fallait traverser la ville et se rendre dans les quartiers huppés, il décida de prendre le tramway : je monte, je valide… Pas pour lui, mais sa dégaine, ses cicatrices, ses tatoos lui permettent ce genre de libertés. Il gagna le fond du véhicule et se mit en mode scanner par habitude, une seconde nature en somme.

Il repéra une Française égarée dans ce monde multicolore, pluriel, intégré. À quoi les reconnaît-on ?

Les oreillettes vissées dans les oreilles, la tête dans le cul téléphone. Mignonne, blondinette avec l’attirail du maquillage à la mode sur la face.

Sur la grand place Macron 1er Roi des Français, elle descendit et enquilla rapidement le boulevard du Front populaire, sans jamais lever la tête de son écran. Elle marchait tranquillement, ignorant tout du monde fourmillant autour d’elle, du monde IRL. Boumako suivait quelques pas derrière, innocemment, légalement, silencieusement sur ses Nike Air Jordan. Pourquoi était-il descendu du tram ? L’occasion fait le larron, cousin… Qu’est-ce qu’on risque après tout ? Un rappel à la loi ? Bah…

La mignonne tourna rue des Insoumis, une petite voie peu passante, grise de boutiques fermées, de vitrines aveugles, de murs tagués « DZ est là » pour marquer l’endroit du passage du dealer. C’était un quartier sympa et passablement chic. Ça sentait le bourgeois friqué, celui qui vote socialiste mais roule en Merco en LOA, le cadre et même le cadre dirigeant, sortant d’une école. Elle s’arrêta sur le pas-de-porte d’une boutique fermée, transformée en appartement, sortit sa clé et ouvrit la porte.

Elle s’apprêtait à franchir le seuil quand une tornade la projeta à l’intérieur et la fit voler littéralement à travers la pièce, comme un oiseau tombé du nid. Il est à noter que ses oreillettes restèrent en place quand son crâne heurta le sol, diffusant la musique de Yena « catch catch » que tout le monde écoute actuellement dada da dada da dada. Perso j’adore.

Denis était rentré dans son appartement sordide, suintant la dépression, le sol jonché de boites de médocs vides, la téloch allumée H24. Il ressentait un indéfinissable sentiment qui montait crescendo en lui, le submergeait, comme un tsunami. Quel pouvait être ce mal qui l’envahissait ? Il attrapa un comprimé de tramadol de peur d’avoir une crise… Non… Aucune douleur… Quoi alors ? Cela pouvait-il être… De la joie ? Il n’avait jamais éprouvé la moindre joie de toute son existence. Cela le confondit. C’est trop… Pourquoi maintenant ? Il ne put empêcher un rire sardonique de le prendre, de le secouer. Il tituba, vacilla sous les chocs que sa carcasse était bien en peine de supporter. Toujours riant, le visage déformé encore plus que d’habitude par une joie totale qu’il ne cachait pas, il tangua dangereusement et prit une gîte qui ne présageait rien de bon. Il se cramponna à une chaise Emaüs que Fabrice lui avait dégotée pour cinq euros « c’est cadeau frérot ». Hélas le meuble rechigna et Denis sombra. Arrivé au sol il constata, consterné, cinq fractures.

— Oh bordel ! C’est abusé ! Salaud Lorenzo ! C’est ta faute ! Il m’aura tout fait ! J’aurais ta peau !

Il se crispa sur son bouton d’appel d’urgence, pendu à son cou, comme les vieux cons séniles.

Oui, pour certain, la joie peut être fatale. Les malheureux ne sont pas préparés au bonheur, juste aux impôts.

Quelques jours plus tard, Denis aperçut Lorenzo qui filait sur sa trottinette, depuis son fauteuil roulant, sur son balcon. Il prenait un peu l’air, cuisant dans son putain de fauteuil par cette canicule, abominable quand on est sous plâtre.

— Oh bordel ! Mais pourquoi il court comme ça cette racaille ? Qu’est-ce qu’il a foutu Boumako ? Mais merde, il a ses jambes et moi des roulettes ! Ahhhh !

Il attrapa son téléphone et appela Boumako.

— Quoi ? fit le gentil colosse.

— T’as fait quoi à Lorenzo ?

— Je le trouve pas. Il se cache... Il est malin le lascar...

— Menteur ! Je viens de le voir passer, juste en bas de chez moi sur sa putain de trot.

— Mais nan… T’es sûr que c’était lui ?

— Alors écoute-moi bien Boumako…

— Tu me menaces ? À moi ? Tu veux que je vienne te casser ?

— Je suis déjà en vrac, connard !

Oui, Denis s’en voulait. C’était une erreur de travailler avec des amateurs. Mais les pros c’est tellement cher, pas remboursé sécu. Exorbitant !

Dans cette vie, il ne faut compter sur personne. Si tu veux qu’une chose soit faite, il faut le faire toi-même…

Bzzz !

Hein ? Quoi ? La petite Française ? Le Boumako n’est pas en prison ? Comment c’est possible ?

Je vous répondrais que la justice est surchargée et manque cruellement de moyens. Qu’aujourd’hui, on ne peut rien faire mais que demain, oui, demain, nous ferons le double !

Re Bzzzz !

Hein ? Quoi ? Comment s’appelle la Française ?

D’où je le sais ? Son téléphone c’est iPhone 16. Pour le reste qui ça intéresse ?

Re Re Bzzzzz !

💬 Commentaires 3

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LaKlandestine • 2 mois
Lorenzo n'est plus en Porsche ? Pfff. Le monde n'est plus ce qu'il était.
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docno Auteur • 2 mois
En Porsche en banlieue ? Nan...
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Mandhyne • 2 mois
Hello, petit point pour ma part c'est qu'il y a beaucoup de personnages dans une si petite histoire, qui est Fabrice d'ailleurs ? Est-ce réellement utile de savoir qu'il lui a offert cette chaise qui vient d'Emaüs ? Si non une bonne base visible ! Bravo
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