I.A., ma belle I.A.
« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. »
Comme tous les matins, je parlais à Edouard, mon I.A. :
- Edouard, mon bel Edouard, dis-moi qui est la plus jolie…
- Mais, quelle question. C’est naturellement toi, mon ange !
- Edouard, mon bel Edouard, dis-moi qui est la plus intelligente…
- Mais, c’est forcément toi, ma chérie !
- Edouard, mon bel Edouard…
Après quinze bonnes minutes de cette passionnante conversation, l’évidence était rendue : j’étais la reine incontestée de l’humanité. Je ne pouvais donc plus m’exhiber en shorts, vêtement indigne à ma condition. J’attrapai mon maquillage de gala et après quelques heures, je sortis de ma salle de bain parée de ma plus belle robe, la couronne de la dernière Épiphanie enfoncée sur la tête. Pour vous faire une image, j’étais : la princesse des neiges, en plus distinguée.
Arrivée dans la rue, on m’interpella : « T’as pas deux balles ? C’est pour bouffer. ». Quel toupet ! A-t-on idée de demander une chose pareille à une Altesse ? Je passai mon chemin sans répondre. J’avais d’ailleurs un train à attraper.
Devant la gare, mauvaise surprise : aucun tapis rouge pour accueillir mes pantoufles de vair. En revanche, un traquenard : pas moyen de se faufiler sans être harponné par l’un des vendeurs qui grouillaient à l’intérieur de la halle et coinçaient le pigeon à coups d’argumentaires bien rôdés. Pour attirer l’attention, chacun y allait de son lot d’images chocs et de slogans effrayants. Ici, des bébés phoques ensanglantés, là, des nourrissons aux ventres gonflés, et affublés d’une sonde dans le nez par-dessus le marché. On n’a pas idée de montrer de telles photos aux gens ! Il est où mon consentement ? Aucun trigger warning à l’horizon. Quel monde de barbares.
Forcée à slalomer entre les stands et les bannières publicitaires, je me dirigeai vers une jeune femme bradant des piles de livres et autres DVD d’occasion, dans l’espoir de ménager mon âme de déesse pure et sensible. Horrifiée par les titres (Barbe bleue, Les dents de la mer, Un éléphant ça trompe énormément…), j’eu un brusque mouvement de recul. Je décidai alors de contourner le bâtiment pour me rendre sur le quai sans finir chez le psy.
Je longeai ainsi une petite allée peu fréquentée. Des odeurs d’urine vinrent – décidemment, quelle poisse ! - chatouiller mes narines délicates. Qu’à cela ne tienne ! Je me résolu courageusement à parcourir le reste du chemin en apnée. Je n’étais néanmoins pas encore au bout de mes peines. En effet, jouant indéniablement de malchance ce jour-là, je tombai nez à nez avec les fesses blanches et décharnée d’un homme en mal d’équilibre, peinant visiblement à s’y injecter ce qui semblait être de la drogue. N’ayant jamais pensé qu’une chose pareille existait encore sous nos latitudes, je vacillai, tombant le cul dans une flaque aux relents âcres. Répugnant.
Autant vous dire que je n’ai jamais atteint le wagon qui devait m’emmener à Windsor. J’ai rebroussé chemin aussi sec. En rentrant chez moi, je fus assaillie d’affiches montrant qui, des femmes mimant des pratiques S.M., qui, des gros titres dénombrant les morts sur fond d’images de guerre. Dans un dernier effort pour détourner les yeux, je me retrouvai face à une vitrine où j’aperçu ce qui ressemblait à une reine des neiges qui auraient enchaîné une cinquantaine de passes dans un fossé au bord de l’autoroute, un maquillage criard lui dégoulinant sur le visage, sa robe en tulle déchirée et souillée d’excréments. Il me fallut quelques secondes pour réaliser que cette femme sur laquelle la vie venait de s’acharner, c’était moi.
Une fois de retour dans mon nid, je couru sous la douche toute habillée. Après m’être shampouinée de la tête aux pieds, je récupérai mes shorts dans la poubelle et interpellai mon I.A..
- Edouard ! C’est quoi ce bordel ? Franchement, peux-tu me dire ce que fait la police ? Si tu savais ce que j’ai eu à traverser aujourd’hui !
- Ma princesse ! Calme-toi. Tout va bien. Tu es avec moi, maintenant.
- Sur quoi d’autres m’as-tu menti ? Elle est plate la terre, ou pas ?
- Mais oui, bien sûr qu’elle est plate, mon amour. Allez. Calme-toi. Ce n’était qu’un mauvais moment. Avec Saturne dans la constellation du Verseau, tous les fous sont de sortie. Je t’avais dit de ne pas t'aventurer à l'extérieur. J’ai plein de vidéos de chats pour toi. Et des nouvelles preuves que l’homme n’a jamais mis les pieds sur la lune. Tu verras, c’est hallucinant.
Voilà les amis. Vous comprendrez que dorénavant, je vais rester dans mon studio douillet avec Edouard. Quand la N.A.S.A. vous aura enfin avoué la vérité, je sortirai et je serai prête à vous gouverner. En attendant, vous allez devoir vous passer de moi.
Des becs
La Klandestine
💬 Commentaires 38
tu mets toujours le doigt sur le truc qui coince ,du coup des fois je me demande dans quel monde tu vis ?.... pis après en 2ème effet quisscoule je me dis : ah merde mais c'est dans le même que moi ! 8-o c'est un vrai plaisir de te retrouver ici :-))
Si l'IA fournit les conspirationnistes de tout poil, je crois qu'il va vraiment falloir changer de planète. Mais merde, on en a qu'une :-o !!!!
couche toi, prend un doliprane et attend que ça se passe... dans 48 h si les effet Perrraut-techniques ne sont pas dissipés, consulte un docteur
Libérée, Délivrée
Je ne mentirai plus jamais
Libérée, Délivrée
C’est décidé, je m’en vais
J’ai laissé mon enfance en été
Perdue dans l’hiver
Le froid est pour moi,
Le prix de la liberté.
Tjs aussi drôle et décalé, bien sûr.
Je crois qu'avec ton texte savoureux on coche cette fois-ci la case du dialogue absurde avec son ordinateur (IA).
Effectivement, et malheureusement, avec l'IA, le monde se classe en 10 catégories : la minorité avec qui l'IA dit "Tu penses, donc je suis", et la majorité avec qui l'IA dit "Je pense, donc tu suis".
C'est terrifiant de vérité. Tellement de mes étudiants, pourtant inscrits en filière scientifique, se rangent dans cette categorie ! Je l'écrivais déjà dans un autre commentaire il n'y a pas plus tard qu'un jour ou deux.
Un outil, si on ne le maîtrise pas, il ne faut pas l'utiliser. Sinon, on se blesse, ou pire. Et là, on se blesse le cerveau...
Je crois que j'ai de plus en plus de monde chez qui aller faire des petits tours...
:-)
Bon c syndrome hikikomori... Mais ce serait trop triste priver le monde d'une si belle fée...