C'est loin la mer
Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu... C'est dans les Évangiles. Chaque acte, chaque responsabilité, doit être attribuée à son auteur. Oui, mais dans la vie cela ne va pas de soi, parce qu'on punit toujours l'innocent, c'est à dire, le Français pauvre (pléonasme) qui fait la queue à la station Total ou à Action... pour économiser quelques centimes vu qu'il est à découvert le cinq du mois... En quoi le Français est-il responsable de sa misère ? Hein ? Il a voté deux fois pour le... Certes...
Il est trop bête ? À qui la faute ? Le système scolaire est là pour en faire un abruti. On apprend aux gens à ne pas penser, tous pareils, tous ignares, pas d'individualité... Socialistes, pluriels, intégrés, métissés ! Alors ?
C'est un peu comme cette sentence oiseuse : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins... de Marx... Foutaises ! Mes besoins, le monde s'en fiche, surtout dans la France socialiste hypocrite. On compatit beaucoup, on est dans l'émotion parce qu'on aime voir les autres dans la merde et ensuite on te dit de dégager : aujourd'hui, on ne peut rien faire pour vous, les caisses sont vides... Mais demain, nous ferons le double ! Demain... En attendant le prochain confinement ou mobilisation générale, au nom de la France en péril... Sois solidaire ! Fais don de toi, pour la nation... On te le rendra au centuple.
La vérité, c'est qu'il ne faut rien attendre. On ne te rendra rien ! On te prendra tout ! Surtout, ta femme ! On te laissera les yeux pour pleurer. De toute façon un pauvre qui se plaint, c'est juste bon pour la matraque... Rien, c'est peu, mais moins que rien, c'est combien ?
Hein ? Tu veux un exemple ? Tu veux du concret ? Tu n'es pas convaincu ? Tu doutes ? Tu veux du vécu ? Alors là, tu vas être servi.
Hier soir, c'était un dîner avec le boss de la Maryse, monsieur de Maecker et sa trop très jeune épouse Sandrine, à la maison. La Maryse avait mis les petits plats dans les grands, bien que l'expression ne veuille rien dire, on n'a pas de grands plats, elle me les a jetés à la face depuis longtemps, genre frisbee. La pauvre s'était donné du mal : daube daubée en vedette, sa spécialité (toujours ratée).
— Lorenzo, fais pas le con ! Pas de blagues salaces, racistes ou anti-françaises ! Ne me fais pas honte ! Et tu baratines pas la femme de mon boss ! Tu dis rien, c'est mieux. Tu te tais ! Pas un mot !
La Maryse m'avait briffé, sous entendant que je ne sais pas me tenir en société. La société ne veut pas de moi... qu'elle se rassure, je ne veux pas d'elle... Moi sociopathe ? Victime plutôt ! What else ?
Alors le boss est arrivé, condescendant à souhait, la soixantaine blanchie, lunettes d'écailles, traînant une charmante bimbo, très découverte et maussade qui me regarda comme si j'étais un clandestin pakistanais. Le de Maecker avait le même ton que celui qu'il emploie pour te dire : n'y voyez rien de personnel, mais l'entreprise ne peut se permettre de vous garder. Vous coûtez trop cher. Il faut sacrifier les cadres. Voyez la DRH pour vos aides à la reconversion. Je ne doute pas que vous saurez rebondir.
Et le cadre qui répond : mais c'est moi qui vous remercie, monsieur le directeur.
C'était une soirée de rêve, un vrai bonheur, une conversation distinguée et pleine de culture, civilisée. La Sandrine avait déchaussé une Louboutin et ses orteils jonglaient avec mes baloches sous la table, tout en affichant un air angélique qu'on lui aurait donné le bon Dieu sans confusion. La force des femmes.
Je ne disais rien, j'étais gentil, sage comme une image, poli, bien élevé. Parfait.
Quand soudain, on sonna. Je me levai embarrassé par mon sgeg durci, marchant ridiculement en canard. Pourquoi m'arrive-t-il toujours des trucs pareils ? Mais que pouvais-je faire ? La Maryse avait dit de la fermer !
Seb le bouffi était là, visage congestionné, crispé, l’œil larmoyant, sa face ronde le rendait pitoyable.
— Frérot ! Elle m'a jeté à la rue ! La Jocelyne, la salope, elle m'a jeté !
Je n'avais pas eu le temps de piper mot que la Maryse était sur mes talons. Elle eut un sursaut de dégoût en voyant le Seb.
— Ah non alors ! Pas lui ! Lorenzo, j'en ai marre de tes potes ! Je ne les supporte plus !
— Qu'est-ce que j'ai fait ? Pourquoi tu dis ça ? glapit Seb.
— On est en plein dîner avec mon boss ! Tu tombes très mal !
— Heu... C'est mon frérot, il est dans la merde... commençai-je.
— Ils sont toujours dans la merde tes frérots ! Des cas sociaux ! Des inadaptés de la vie, oui !
— On est des victimes ! s'insurgea Seb.
— On laisse pas les frérots dans la merde ! Sa femme l'a jeté !
— Alors écoute-moi bien Lorenzo ! Je te préviens, je t'aurais prévenu ! C'est moi ou ton pote ! menaça la Maryse. Tu ne vas pas tout foutre en l'air ce soir, alors que...
C'est à ce moment que le de Maecker fit son apparition, tout sourire avec ses yeux fouineurs qui détaillaient le pauvre Seb, vêtu de son anorak avec sa capuche et son baluchon, un vrai gueux Français, pur jus, la fierté nationale, la production de masse de ce grand pays, cinquième puissance mondiale.
— Ma chère, vous avez un invité surprise ?
— Heu... Non, il allait partir... Hein Seb ? Tu allais...
— Ma femme m'a jeté dehors ! Comme un chien ! expliqua Seb.
— Allons bon. Nous ne pouvons fermer la porte à ce pauvre homme ! Maryse, nous allons bien lui trouver une place à table.
— C'est que... souffla Maryse, décomposée.
Et voilà le de Maecker qui fait entrer le Seb, lui tape dans le dos.
— Enlevez ce... comment appelez-vous ça ?
— Ma doudoune ? Je l'aime bien... Parce qu'on se pèle le jonc la nuit... Si vous saviez ce qui m'arrive... Vous le croirez jamais ! Un truc de dingue ! Vous bouffez quoi ? Une daube ? J'adore ça...
— Maryse, apportez un couvert pour notre ami, voulez-vous, vous serez gentille...
La Maryse me coinça dans le chambranle de la cuisine :
— Je te préviens Lorenzo, si Seb fait le con... Non, je suis bête... C'est sûr, il va faire le con... Tu me le paieras cher ! Très cher !
— J'ai rien fait, bordel !
— Je sais très bien ce qui se passait sous la table ! Me prends pas pour une dinde !
Et voilà le Seb qui se met à enfourner la daube daubée : je n'avais pas eu l'opportunité de le prévenir de s'abstenir. D'ailleurs dans cette soirée mémorable, je suis passé totalement à côté, je n'ai eu le temps de rien. Totalement dépassé par les évènements. Bref, reprenons.
Totalement subjuguée par Seb, la Sandrine le dévorait du regard n'ayant jamais vu un mec s’empiffrer comme ça. Et voilà le Seb qui raconte son aventure devant une assistance médusée, patronat, cadre dirigeant, consultant libéral inemployé et bimbo décolletée.
"Alors, voilà, la Jocelyne m'a jeté dehors, comme un chien ! À moi qui l'aime de ouf ! Jamais levé la main sur elle, même quand elle a mérité, c'est dire... Parce que Lorenzo, lui, il aurait pris la savate depuis longtemps... Hein, frérot ? Si... Même que... Bon... OK OK... Enfin bref, c'était à cause des choux farcis... Tu sais que j'adore les choux farcis de Jocelyne... Même que tu m'as dit un jour que j'en crèverai... J'en avais repris que deux fois ! Que deux fois ! Et voilà que d'un coup, comme ça, tu vois... La Maryse, trop bonne ta daube... Je sais pas pourquoi Lorenzo dit toujours que c'est daubé... La régalade ! Encore du pain, siouplait ! Bon, alors comme je disais... Hein ? Oui, ce soir ! C'était ce soir... Bah, j'ai encore faim, si vous saviez ce qui m'est arrivé... Un truc de dingue ! C'est à n'y pas croire ! D'ailleurs, j'y crois toujours pas ! Hein ? Oui, d'un coup, sans prévenir, un mal de bide... Mais jamais de ma life, j'ai eu mal comme ça ! Même quand le Gaspard m'a suriné le bide dans la ruelle à Trappes... Vous voulez voir la cicatrice ? Sept points de suture ! Sept ! On était jeunes, on faisait n'imp'... Hein ? Oui, OK OK. Bref ! C'est simple, j'ai cru que j'allais accoucher... Même si c'est pas possible, évidemment, vu que je suis un mec... C'est plus dans le genre que j'allai pondre un œuf... Mais genre un œuf d'autruche au moins... Le truc de ouf ! Qui te défonce le... OK on a compris... OK. Et voilà que soudain... Un pet, mais un pet... Une explosion de mon bide ! Jocelyne est tombée de sa chaise, elle a cru a un attentat terroriste... Je boirais bien encore une lichette... Quoi ? J'en ai trop pris ? Lorenzo, en vérité, j'en ai trop pris ? Dis-lui ! Dis-lui ! Merci ! T'as bon cœur la Maryse, même si Lorenzo dis que t'es une vieille pie méchante... Il a tort. Désolé frérot, fallait le dire. La vérité. Je t'avais mal jugé la Maryse, j'avais dit à Lorenzo de te larguer parce que t'était trop bégueule... J'avais tort ! Voilà, c'est dit. Parce que ma Jocelyne qu'elle peau de vache ! Hein ? Non, elle m'a pas jeté parce que j'ai eu une flatulence intempestive comme vous dites si bien, monsieur... Je m'étais chié dessus ! Carrément ! Mais pas comme genre quand on a un pet foireux... Non, le truc énorme ! Le truc... Oui, madame, comme vous dites... immonde ! Vous êtes bien jolie, vous savez... Vous me comprenez, vous... La Jocelyne elle a pété un câble, elle a dit que j'étais un gros dégueulasse, que ça se fait pas de chier à table... Comme si c'était de ma faute ! Comme si j'étais responsable ! Comme si j'étais... Oui, c'est ça un gros porc, comme vous dites, monsieur ! Elle a pris le fusil ! Elle m'a menacé ! Hein ? Quoi ? Je suis un gros... Lorenzo, dis quelque chose ! Ta femme, elle m'insulte et tu dis rien ?! Pourquoi vous me regardez tous comme ça ? Je ne suis pas un monstre ! Je me suis changé ! Vous me prenez pour..."
Oui, il avait fait le con. La table était scandalisée et le mot est faible. Perso, j'étais terrassé de consternation. La Maryse s'empara de Seb et le poussa vers la sortie, tout en m'attrapant et m'entrainant avec une énergie folle.
— Dehors ! Fichez-moi le camp ! Tous les deux ! Je ne veux plus te voir Lorenzo ! Racaille ! Je te hais !
Oui, voilà ce que j'avais récolté, ce qu'on avait rendu à César, pour solde de tout compte.
Dans l'entrée, tandis que j'attrapai une veste et les clés de ma caisse, le drame se produisit. Seb fut saisi d'un mal de bide épouvantable. La daube faisait son office. Cause et conséquences. Plié en deux il poussait des cris de goret qu'on égorge à la fois par la douleur abdominale et par les coups de pieds de la Maryse, totalement hystérique. Les femmes et leurs problèmes hormonaux... La misère.
— Lorenzo, appelle le SAMU... Je vais pondre un œuf ! Je vais crever ! O secours ! Lorenzo ! Lorenzo ! criait l'agonisant.
Bref, je vous passe la suite prévisible, c'est trop scato, surtout pour le tapis persan, cadeau de la tante Charlotte.
— Maryse, ma chère, je ne vous félicite pas pour vos relations ! C'est un scandale. C'est... Il n'y a pas de mots pour qualifier cela. Vous comprenez bien que nous ne pouvons poursuivre notre collaboration. Vous voudrez bien passer voir la DRH demain à la première heure. Bonsoir.
— Monsieur le directeur... Je suis confuse... Je... Lorenzo ! Mais où est passé ce salopard ? Lorenzo !
— Avez-vous vu ma femme ? Sandrine ? Tu es là ? Sandrine, mon chou ? Nous partons... Sandrine !
J'avais tout perdu, mais comme je n'avais rien... Maintenant, j'avais moins que rien. Enfin...
— Dis, Lorenzo, tu m'emmènes voir la mer ?
— C'est loin, le gazole est super cher...
— Ta gueule... Tu parles trop... Tais-toi... Tu m'aimes ?
— ...
— Tu réponds pas ? T'es bizarre comme mec. C'est ça que j'aime chez toi.
Elle est philosophe la Sandrine. Con, mais philosophe.
Bon c'est pas tout ça, mais j'ai de la route à faire. C'est loin la mer.
Bzzz !
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