Prière de vous taire librement
Le politique et la censure… une longue histoire. Mais il existe peut-être pire encore : l’autocensure.
Qu’elle soit choisie, suggérée ou très fortement encouragée sous la pression des idées et des courants de pensée du moment, il me semble — et cela n’engage évidemment que moi — qu’elle occupe une place de plus en plus importante.
Opinion probablement peu populaire : j’estime que nous sommes déjà suffisamment contraints et limités comme cela. Bien sûr, la France n’est pas devenue un enfer de censure. Restons beaux joueurs et mesurés. Mais tout de même : au moindre mot de travers viennent l’émoi, le tapage médiatique et, parfois, les poursuites.
À partir de là, comment ne pas finir par s’autocensurer, même inconsciemment ?
Cela, le politique l’a fort bien compris. Et pas seulement lui. La justice elle-même ne travaille pas dans une cloche de verre. Même en laissant de côté l’agitation médiatique entourant certaines affaires, il paraît difficile, pour des magistrats comme pour des jurés, de faire entièrement abstraction des foules plus ou moins bruyantes et des opinions dominantes. Ils demeurent humains — vice de fabrication fort répandu.
D’ailleurs, peu importe les convictions : de tous côtés, on attaque volontiers au pénal dès que l’occasion se présente, y compris lorsque les chances de voir la plainte aboutir paraissent infimes. Le procès peut alors devenir moins un moyen d’obtenir justice qu’une manière d’intimider, d’épuiser ou de faire taire.
Et lorsque les poursuites ne suffisent pas, il reste toujours la déprogrammation. Une pièce déjà annoncée peut disparaître d’une saison culturelle sans même être officiellement interdite. Nul besoin de décret, de grand procès ni de ciseaux noirs : il suffit de lui retirer sa scène.
Une conférence peut aussi être annulée sous la pression, au nom d’un « risque de trouble à l’ordre public ». La formule paraît raisonnable. Traduction moins élégante, dans certains cas : nous ne sommes pas capables — ou pas désireux — de protéger votre droit à vous exprimer, alors nous préférons vous empêcher de le faire.
Car enfin, les gens sont des cons, n’est-ce pas ? Guidons-les donc. Éduquons-les. Menons-les dans le droit chemin. Décidons à leur place de ce qu’ils peuvent entendre sans se corrompre, s’égarer ou casser une chaise. Cela me rappelle vaguement quelque chose, tiens.
Pourtant, l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ». Il prévoit aussi que chacun réponde des abus définis par la loi — ce qui n’est pas tout à fait la même chose que prévenir tout scandale en supprimant préventivement la parole qui pourrait le provoquer.
Mais enfin, puisque chacun lutte pour le Bien — avec une majuscule, naturellement — tout devient permis. C’est toujours l’autre qui représente le danger, l’autre qu’il faut empêcher de parler, l’autre dont les mots menaceraient soudain la société tout entière.
Ainsi, même sans interdiction officielle, la menace suffit parfois. Nul besoin de brûler les livres lorsque leurs auteurs commencent eux-mêmes à en arracher les pages.
En ce qui me concerne, je défends la liberté d’expression la plus large possible. Pour tout le monde, y compris pour ceux dont les propos me déplaisent, me heurtent ou me donnent furieusement envie de répondre. Au moins les choses sont-elles claires : on sait à qui l’on a affaire.
Les gens se cachent moins, louvoient moins et enrobent moins leur pensée derrière des mots soigneusement choisis ou des concepts réduits en bouillie intellectuelle de salon. Une idée douteuse exposée au grand jour peut encore être combattue. Dissimulée sous les précautions de langage, elle ne disparaît pas : elle apprend seulement à mieux se présenter.
Mais cela, le politique — et peut-être la société tout entière — l’a en horreur. Presque plus personne n’accepte d’être offensé, outré ou simplement contredit. À chaque fois revient la formule consacrée : « Mais c’est d’une violence insupportable ! »
Or l’offense n’est pas nécessairement une violence. Un désaccord n’est pas une agression. Une parole désagréable ne devient pas, par quelque transmutation miraculeuse, un coup porté.
Cela aussi, le politique l’a compris. De tous bords. Il en joue, en use et en abuse selon l’orientation momentanée de sa boussole morale.
Et nous, au milieu ?
Nous faisons comme nous pouvons. Nous pesons les mots, ajoutons des précautions, multiplions les détours. Nous cherchons moins à dire exactement ce que nous pensons qu’à prévoir ce que chacun pourrait décider d’y entendre.
L’artiste ne crée plus alors avec pour seule limite son imagination : il compose aussi avec le procès anticipé de ceux qui n’ont encore rien vu, rien lu, rien entendu.
Nous voilà donc libres de parler, assurément — à condition de commencer par nous taire un peu.
💬 Commentaires 16
Au moins, cela redonnerait du poids à la parole ;)