Le grand homme
En cette année 1702, en Silésie, dans la bonne ville de GewehrStadt, le grand compositeur Willibald Oberth, herr KapelMeister au service de sa seigneurie adorée et crainte, l’évêque Büser, alors agé de 38 ans, se morfondait tout en mordillant sa plume. L’inspiration, fruit d’un souffle divin comme chacun le sait, que d’aucuns appellent Muse, ou Mousse selon le patois local, l’avait soudainement quitté. Plus la moindre idée musicale, plus la moindre mélodie ne se frayait un passage en ses pensées. L’affaire était grave ! Il en allait de son emploi, de son salaire : comment élever quatre enfants ? Quatre enfants ! Bonté divine !
Son attention fut attirée par les criailleries de la marmaille qui de nouveau se battait. Il accourut avec la badine en main, l’œil noir, le sourcil levé. Sans doute cet impertinent de Lorenzo qui avait encore trouvé une bêtise à faire… Il n’en pouvait plus de ce garnement turbulent, de huit ans révolus, bon à rien, peu travailleur et qui probablement ne ferait rien de sa vie, à moins qu’il ne devienne brigand.
Les enfants se chamaillaient, poursuivant l’asticot rieur et moqueur, lui jetant ce qu’ils trouvaient sous la main.
— Les enfants ! Ruhe ! Silence ! Mais qu’est-ce donc que cette bacchanale ?!
— C’est Lorenzo ! Il dit que Dieu n’existe pas ! Que c’est une invention ! fit la grande sœur Edwige, le désignant à la vindicte.
— Oh ! Comment cela est-il possible ? s’exclama, scandalisé le pauvre Willibald.
La badine se leva, mais fort heureusement pour le fessier du petit, maman Marie-Thérèse arriva.
— Willibald, tu avais promis de ne plus le bastonner ! Tu sais que cela le rend encore plus endurci…
— Cet enfant est un impie ! Il faut le châtier !
— Trouve une autre punition… Quelque chose qu’il déteste par-dessus tout…
— Ah… Je sais ! Viens ici, méchant enfant ! Tu iras en enfer ! Tu seras puni… Mais en attendant…
— Mais papa… J’ai rien fait !
— Il a blasphémé, corrigea Sabine, la petite dernière.
— Tu me copieras des partitions ! fit le père, assez satisfait de sa trouvaille.
— Oh non ! Pas copier de la musique ! se récria l’enfant condamné.
— Si fait ! À la moindre erreur, tu seras battu ! Tu copieras jusqu’au coucher du soleil !
— N’est-ce pas un peu excessif ? s’alarma la maman.
— La faute est trop grave. C’est son âme que je tente de sauver…
Que répliquer à cela ? C’est le devoir d’une mère de sauver l’âme de ses enfants.
Aussi la mort dans l’âme, Lorenzo s’installa au pupitre, ses petites jambes pendant dans le vide, se balançant et il commença à recopier les partitions paternelles avec application, car la badine cuisait trop sur ses fesses pourtant endurcies.
Lorenzo n’aimait point le solfège, pourtant il pouvait déchiffrer la musique ou du moins les grandes lignes de la mélodie… La musique si géniale de son père, reconnu de tous dans le royaume. Cette musique pourtant le barbait, il la trouvait trop morne, trop compassée, trop pesante… Il lui semblait qu’il manquait quelque chose, comme si elle était bancale. Était-ce possible ? Son père, le grand homme génial ne pouvait pourtant pas faire une musique avec le moindre défaut. Dieu ne l’aurait pas permis… Dieu ? Mais il n’y avait point de Dieu… L’avait-on vu ne serait-ce qu’une fois ?
Une tape sur la tête ramena le pauvre enfant à la réalité :
— Tu t’es trompé petit sot ! Ici ! Regarde ! Recommence ! Tu dénatures totalement l’accord ! Recommence depuis le début ! Hâte-toi !
L’enfant déchira la partition et se penchant sur le papier, s’appliqua du mieux qu’il pouvait. Ses yeux le brûlaient à force d’attention. La plume grattait sur le papier épais, les notes défilaient, la musique se faisait dans sa tête, avec toujours cette gêne tenace, ce manque, ce défaut dans la construction… Décidément la phrase musicale n’était pas harmonieuse, il manquait quelque chose qui aurait pu… Le beau est-il une notion inhérente, en dehors du laid, intrinsèque ?
Lorenzo était trop petit pour de telles considérations. Il ne savait qu’une chose : la musique paternelle le barbait.
Les heures passèrent, mornes avec une lenteur insupportable. Lorenzo songea à Mathilde, la petite voisine espiègle de neuf ans. Il aimait bien la voir… elle avait de beaux yeux bleu et un ruban dans ses cheveux. Un jour, oui, un jour il épouserait la petite Mathilde. Sans s’en rendre compte, il sifflota tout en copiant la musique paternelle. Pauvre Lorenzo, c’est un indécrottable rêveur.
Dans la pièce à côté, l’antre du génie ou se faisait la musique géniale, Willibald avait la tête dans les mains. Rien ! Plus rien ! Pas la moindre idée. Il pleura, car il était persuadé que Dieu l’avait abandonné. Dieu le punissait ! Qu’avait-il fait de mal ?
— Pourquoi ? murmura-t-il au comble du désespoir.
C’est à ce moment que son oreille fine entendit le sifflement léger de Lorenzo, tout absorbé dans son travail et sa rêverie de la jolie Mathilde. Willibald ressenti une crispation de sa main, son regard cherchant la badine. Cet enfant insupportable ! C’était aussi la punition divine ? Cet enfant qui lui ressemblait si peu… Pourtant, cette musique sifflée par le petit… Ce n’était pas tout à fait la sienne… C’était la sienne et en même temps… une autre. Cela coulait avec grâce, c’était une pure harmonie des thèmes qui s’enchaînaient sans heurts, se répondant au bon moment. Comme si le rouage manquant avait trouvé sa place. Cela allait de soi, il n’y avait aucune difficulté à retenir la phrase musicale.
Sans même s’en apercevoir, Willibald retranscrivait la musique de petit Lorenzo. D’une main nerveuse, il agençait la mélodie, prêtant l’oreille au léger sifflement. Soudain, la musique se tut. Willibald se leva d’un bond et passant la tête par l’embrasure de la porte, il vit Lorenzo endormi sur sa partition. Le gredin avait un sourire béat sur les lèvres.
La badine s’abattit avec hargne ! Il fallait punir doublement : pourquoi lui ? Pourquoi Dieu permettait-il cela ? Cet enfant qui ne croyait même pas en lui… Et qui pouvait créer une musique divine ? C’était intolérable, insupportable ! Cela ne se pouvait !
Petit Lorenzo fut sauvé de la fureur paternelle par Marie-Thérèse, qui s’interposa et prit les coups de badine à sa place.
Le concert du dimanche fut un succès mémorable. On ne tarissait pas d’éloges pour Willibald. L’archevêque le gratifia d’une récompense exceptionnelle :
— Mon cher Willibald, vous êtes béni de Dieu ! Vous atteignez les sommets de l’art musical.
— Sa seigneurie est trop bonne.
Le style nouveau, les thèmes élancés et ciselés avaient séduit et surpris l’auditoire. Willibald atteignait au sublime.
Le regard sombre, les mains croisées dans le dos, marchant vite dans les ruelles sombre, le grand homme méditait en rentrant à la maison. Marie-Thérèse vint aux nouvelles :
— Mon ami, il faudrait songer à lever la punition du petit… C’est trop…
— Il est puni ! Il a copié ? A-t-il copié ?
— Il ne fait que cela, le pauvre enfant ! Il va tomber malade si…
— Voyons les partitions ! Je veux voir !
— Mais enfin…
— Laisse-moi ! Tu ne peux pas comprendre !
Petit Lorenzo copiait la musique et son esprit rêveur vagabondant, la musique changeait, se métamorphosait, les accords sautaient, virevoltaient, bondissaient… Les notes s’envolaient de sa plume pour devenir la musique de Willibald le grand, Willibald le génie, que la postérité retiendrait pour les siècles à venir.
Indubitablement, cet enfant ne serait jamais bon à rien. À moins qu’il ne devienne un brigand.
Bzzz !
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Bravo