Château du Barron noir

📖 Un havre de paix ✍️ LaKlandestine 📝 874 mots

Quand je sors de l’eau, les quatre compères attendent silencieusement sur le rivage. Ma fouta est soigneusement rangée au fond de mon sac et Tom, en grand gentleman, me tend un grand peignoir estampillé aux armoiries de leur luxueux hôtel, tandis que Béatrice m’indique une paire de pantoufles assorties.

- Enfile-les ! Tu te doucheras dans ma suite. Je vais te maquiller comme une star !

Puis, à sa nouvelle copine :

- J’ai emporté mon fer à lisser. On va lui faire de grandes boucles anglaises !

S’esclaffant soudainement, elle ajoute alors à mon adresse :

- Pardon. J’ai oublié de te présenter nos amis. Caroline, voici Sarah et son mari Louis. Je leur ai parlé de toi. Ils se réjouissent de faire ta connaissance ! Ne trainons pas. À nous le rooftop !

Arrivés au « Château du Barron noir », les hommes partent de leur côté tandis que mes relookeuses de choc me conduisent dans les appartements de celle qui se présente comme l’une de mes amies. Elles m’envoient sous la douche avant de partir me choisir une tenue dans le dressing de notre hôtesse.

Après une trentaine de minutes de ravalement de façade, je suis méconnaissable, ceintrée d’un joli corset bavarois largement décolleté et d’une longue jupe verte a froufrous. La coiffure et le maquillage sont très professionnels, ce qui ne m’empêche pas de me sentir comme déguisée. Ma bienfaitrice a poussé son art jusqu’à me dessiner une mouche en dessus de la lèvre. Ce n’est pas moi, mais ça ira.

Elle est très fière de son « chef d’œuvre ». Il faut reconnaître qu’elle a un certain talent et que notre trio de femmes « fatales » est calibré pour attiser la jalousie parmi ses followeuses. La jolie blonde a su s’entourer d’une grande brune richissime et d’une rouquine habillée pour servir des bières à l’Octoberfest.

Quand nous sortons sur le toit, les deux mâles sont accoudés au bar. Ils ont eu le temps de transmettre les instructions de la pro d’Instagram au barman et de nous réserver la table avec la plus belle vue. Quinze verres de toutes les couleurs et de différentes formes nous sont servis dans les minutes qui suivent notre arrivée, nous permettant aussitôt de nous adonner au rituels des selfies avec des sourires forcés. Nous n’avons même pas encore eu le droit de trinquer et nous sommes déjà censés incarner le bonheur, l’amitié et la joie des retrouvailles.

Les verres passent de main en main et les pailles de bouche en bouche pour le besoin des clichés, mais les instructions sont claires : le niveau des liquides ne doit pas baisser. « Des verres vides, c’est moche ! D’autant plus que le barman s’est tué à nous faire de jolis dégradés ! » Les ordres sont clairs. 

Soudain, je crois repérer chez Sarah une certaine irritation. Elle quitte notre petit groupe sans dire un mot. Quand elle revient, le serveur lui emboîte le pas et il pose cinq verres, une bouteille de Tequila, du sel et du citron sur la table. Il nous sert une tournée que nous descendons culs-secs. Louis prend alors le relais et nous trinquons une deuxième fois. C’est seulement à ce moment-là que je me demande quel intérêt ce couple trouve dans la compagnie de ma sangsue et de son bellâtre, s’ils en ont un.

Tom sert la tournée suivante et l’atmosphère se détend enfin. De guindés inconnus, nous sommes passé à spontanés, complices et totalement hilares en quelques minutes, peinant à nous retenir de souffler dans les pailles pour transformer les cocktails si élégamment composés en vulgaires bains à remous. Par chance, Béatrice finit par être satisfaite de ses clichés et elle lâche l’affaire. Tandis que nous goûtons à tous les mélanges en nous bidonnant, elle s’isole pour peaufiner sa promo à coups de filtres et de hashtags.

Sarah semble aux anges. Elle a pris les choses en main et décidé qu’on mangerait sur cette magnifique terrasse, avec les doigts. Elle insiste sur ce point. Debout, elle clame : « comme pour le sel et le citron, on va lécher le caviar à même nos mains ! » Les serveurs s’exécutent et nous sommes servis en haut de notre nid d’aigle.

Cette décision contrarie la photographe, l’éclairage à la bougie ne permettant pas un bon rendu. Elle demande alors à être servie au salon, juste le temps de réaliser quelques belles images de toasts garnis et autres queues de langoustes en mayo. Tandis que notre commandante a les oreilles qui sifflent, nous nous moquons gentiment d’elle.  Prenant une voix aigüe et un ton snob, Sarah l’imite :

- On va lui faire de grandes boucles anglaises !, nous faisant éclater de rire tous les trois. 

Elle surenchérit :

- Pas baisser ! Attention ! Le liquide ne doit pas baisser !  

Nous rions, mais l’appréhension nous fait porter notre regard vers Tom. Peut-on réellement se railler de sa femme ainsi ? À son tour, il s’y met, essayant de prendre une voix haut perchée. Il attrape le  « sex on the beach » , en approche la paille de mes lèvre et me dit :

- Pas baiser ! Attention, ça ne doit pas baiser !

Interloqués, nous retenons notre souffle. Tom nous dévisage ; il met quelques secondes à comprendre ce qu’il a dit. Nous éclatons alors tous de rire. La soirée ne fait que commencer.  

 

 


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