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Dans le bus qui la conduisait au boulot, la douce Eugénie, jolie brunette en surpoids toute en rondeurs, reçut un sms :
« Vous êtes convié à une réunion interprofessionnelle, non genrée, dans le but de renforcer la cohésion du groupe, apporter un surplus de philanthropie dans l’entreprise et renouveler les liens intangibles nécessaires à l’harmonie productrice, dans une cinétique optimisée. Rendez-vous à 10h30, salle 104. Passez une bonne journée. »
En arrivant, elle croisa Sylvie munie de son inévitable gourde écolo en bambou recyclé, assortie de motifs papou du plus bel effet. Avec sa veste en sac de patates reconverti « casual », elle était charmante. On en aurait mangé. Elle venait en train, absorbée pendant le trajet, dans son smartphone, lisant des inepties sur un site « d’écriture » où personne ne lisait. Elle aimait ne pas faire comme les autres. C’était une intellectuelle, une cadre quoi.
— Tu as reçu un SMS de la boite ? fit la jolie quadra avec le sourire qui va bien et la bise obligatoire.
— Toi aussi ? C’est quoi ce truc ? J’ai rien compris à ce charabia, fit Eugénie.
— Un truc de la Muskin sans doute. Nouvelles méthodes managériales qu’elle a pompé aux Américains.
— Ah… Il faudrait prévoir des douceurs peut-être…
— Tu as raison. On va chercher des viennoiseries. On aura fait notre part de philanthropie.
— Oui. Tu penses à tout.
— On prend des…
Laissons-les travailler. Ne les dérangeons pas plus. Elles ont à faire.
À 10h30, la salle 104 était remplie, des tables le long du mur du fond étaient garnies de boissons et de douceurs savamment arrangées. Se côtoyaient là, cadres et sous-fifres hors cadres, faisant mine de se tolérer. On attendait debout que l’orateur (sans doute madame Muskin) apparaisse. On avait bien remarqué sur les chaises un petit dossier et l’on avait une envie folle d’en prendre connaissance. Mais personne n’osait.
Enfin la porte s’ouvrit et Lorenzo parut, souriant, chemise blanche, manches retroussées sur ses avants bras velus, jean slim moulant son boule, chaussures de golf Nike impeccables. Un murmure s’éleva dans l’assistance. La sororité était en alerte devant ce prédateur.
— Bien le bonjour à tous. Je vous remercie d’être là. Prenez place je vous prie. Vous trouverez sur vos sièges un dossier, contenant… Votre avenir ! Car nous sommes ici pour parler d’avenir, de nouvelle vie, d’un nouveau départ. C’est une belle aventure qui se présente à vous, une chance, comme on en a peu dans la vie, une chance que, j’en suis sûr, vous saisirez. Je vous envie…
— C’est quoi cette mascarade, interrompit monsieur Foutriquet, écarlate. On est viré, c’est ça ?
Des exclamations fusèrent, l’émoi gagna l’assistance interloquée, abasourdie, anéantie, scandalisée.
— Ça ne se passera pas comme ça !
— Je vais me plaindre à mon syndicat !
— C’est une honte !
— Mes amis ! Mes amis ! Du calme ! Tout va bien ! Prenez connaissance du dossier. Vous n’êtes pas virés. Votre carrière prend un nouveau tournant, voilà tout. C’est une opportunité de promotion qui s’offre à vous ! Vous trouverez probablement cela un peu difficile à gérer mais tout est prévu. Une cellule de soutien psychologique avec des GTS (gentils travailleurs sociaux) sera bientôt disponible, un centre de reclassement situé à La Conche vous accueillera pour vous aider dans votre reconversion ascensionnelle. Des indemnités s’élevant à 42 euros vous sont octroyées sans contrepartie.
— J’appelle mon avocat !
— C’est un scandale !
— On va te casser la gueule Lorenzo !
— Salaud Lorenzo !
— Oh là ! Je n’y suis pour rien ! Je ne fais que mon travail !
— Il est beau ton travail, racaille !
— Je gagne de l’argent pour nourrir mes gosses ! Ils y ont droit, les pauvres !
— Tu n’as pas de gosses, menteur !
— Allons voir madame Musquin ! C’est intolérable !
— Elle est absente aujourd’hui ! Son téléphone ne répond pas !
— Madame Musquin vous fait dire : c’est fini de se la couler douce à Paris ! lança un peu témérairement Lorenzo.
— On n’est pas à Paris, connard !
— C’est tiré de Papy fait de la résistance… C’était juste pour détendre l’atmosphère… expliqua Lorenzo.
— Chopez-le ! On va se le faire !
— Révolution, beugla monsieur Foutriquet de sa voix de fausset.
Lorenzo esquiva de justesse une gourde anonyme et vindicative. Oui, il y a des malades de l’écologie qui se baladent avec des gourdes.
— Mes amis, un peu de calme. Une collation vous tend les bras. Je vous remercie de vous hâter de rassembler vos affaires et pour les cadres de libérer vos bureaux. La sécurité vous aidera si vous traînez trop. Bonjour, chez vous.
Lorenzo savait quand il faut se tirailleur. Aussi esquissa-t-il un savant repli stratégique. Oui, on peut dire qu’il ne volait pas son salaire. Il mouillait la chemise.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe ?, murmura la douce Eugénie.
— Bah, on a été viré par ce salopard de Lorenzo de merde !
— C’est pas possible..., fit la pauvresse, la larme coulant sur sa joue, tout en grignotant un muffin à la myrtille.
D’aucun parcouraient le dossier et des exclamations ponctuaient leurs découvertes.
— Un centre de reclassement à la Conche ? Mais c’est à 200 km d’ici !
— Ils vont me reprendre la voiture de fonction ? Mais je rentre comment ?
— Un licenciement à l’amiable ? Je ne suis pas d’accord !
— La mère Muskin va m’entendre !
D’autres plus enjoués, chassaient le Lorenzo dans les couloirs, mais le lascar avait l’habitude de courir vite. Ce n’était pas la première ni la dernière fois qu’on en voulait à sa peau.
Madame Muskin était au golf. Elle posait avec soin sa balle Slazenger 1 sur le tee pour driver le trou numéro 4. Il faisait beau, des zoziaux piaillaient dans les arbres, dérangés par les balles qui volaient.
Sylvie de son côté avait remarqué la porte du placard de la kitchenette baillant légèrement. Elle s’accroupit :
— Lorenzo, sors de ton trou, cafard !
— C’est occupé !
— Sors, ou j’appelle !
— Nan attends ! On peut discuter non ?
— T’es un vrai salaud, toi !
— Mais j’ai limité la casse. La mère Muskin voulait en virer le double.
— N’empêche…
— Je ne sais pas ce qui a foiré. J’avais préparé un beau dossier, avec une BD, des dessins mignons de chatons…
— C’est le ton qui a merdé.
— Le ton ?
— Bah, on voyait trop que tu prenais ton pied.
— Ah… Faut que je fasse attention à cacher ma joie…
— Et le « c’est fini de se la couler douce à Paris »… C’était trop.
— Oui, j’ai bien senti que je dérapais un peu. Mais quand même c’était drôle…
— Pas tant que ça !
Sylvie et Lorenzo se regardèrent et finalement éclatèrent de rire.
— Dis voir, on pourrait genre… commença Lorenzo.
— N’y pense même pas ! Tu voudrais voir mes dessous en toile de jute Maori, hein ? Tu doutes de rien ! Tu viens de me virer et tu veux me sauter ?!
— C’est juste pour un soutien psychologique. Rien de sexuel.
— Ce mec me tue !
Sylvie devait prendre son train aussi elle laissa Lorenzo et s’en fut.
Quant à la douce Eugénie, elle alpaga Lorenzo alors qu’il tentait d’arriver à sa voiture.
— Dis Lorenzo, qu’est-ce que je vais devenir ?
Il la regarda et esquissa un sourire.
— On peut s’arranger… J’ai une marge d’erreur… En serrant un peu… On pourrait te caser...
— Tu veux un gâteau au chocolat ?
— Bah on peut commencer comme ça, ma poule.
Oui, Eugénie n’était pas une beauté. Mais qui peut résister à la gentillesse et à une bonne pâtisserie ? Qui ?
Bzzzz !
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