Enfant mort
Comment en sommes-nous arrivés là ? Voilà la question qui nous hantait depuis la prise de conscience nationale que le premier enfant de France tué par la police lors d’une manifestation venait de naitre et avec lui, malheureusement et plus vite qu’on ne le croyait, ses frères et sœurs. Cet enfant n’avait que 14 ans et comme tous les autres gosses de son âge il était dans les rues pour revendiquer le droit d’étudier dans des salles de cours convenables avec des professeurs présents et un emploi du temps qui lui permettrait de respirer un peu, de vivre sur son temps libre qu’il n’avait jamais connu depuis qu’il était entré dans le système éducatif français. Il n’avait qu’une pancarte à la main sur laquelle on pouvait lire « vivre libre ou mourir ». En face de lui, comme en face de beaucoup de gosses alors, un flic lui jetant une grenade assourdissante qui vint lui exploser le poitrail. Les images morbides floutées avaient bien sûr fait le tour des plateaux des journalistes charognards qui depuis bien longtemps faisaient leur beurre sur le peuple qui crevait. Le ministre de l’Intérieur avait eu ces mots à la radio :
« Comme tout le monde, je suis attristé par la mort de ce jeune homme. Je la déplore. On n’a pas à perdre la vie durant une manifestation. Après, il y a une enquête qui est ouverte qui vous dira dans quelles conditions ces faits se sont produits. Il y avait un contexte avec un certain nombres de troubles, d’incidents. Il y a eu les sommations règlementaires, elles ont été effectuées et puis il y a eu l’usage d’armement intermédiaire pour disperser les jeunes. Lorsqu’il y a trouble à l’ordre public, il y a une intervention dans la plus grande proportionnalité. »
Avant lui, des mains, des yeux, des côtes, des dents et des crânes avaient été fracassés, bousillés, explosés et même si c'étaient ceux de gamins, on s’y était habitué. D’ailleurs, on allait manifester avec des casques sur la tête, des lunettes de piscine, un masque sur le visage, un sac à dos remplit d’une veste, de pansements et de gouttes pour les yeux, des chaussures de sport et un téléphone portable chargé. Tout ce petit kit de survie nous avait été transmis par nos parents qui avaient les leurs tout aussi mutilés. Ils avaient rajouté le casque. Nous devrons rajouter un gilet par balle à présent. Bien sûr qu’on les avait questionnés : pourquoi mamie n’a plus qu’un bras ? pourquoi papi n’a plus qu’un trou à la place des yeux ? mais tout comme nous avec les gosses, ils s’étaient habitués à voir des adultes se faire gazer, frapper, tuer par la police. Surtout depuis la loi Boucard. La fameuse loi de présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre. Les plus vieux qui n’avaient pas encore perdu la boule nous racontaient parfois qu’avant tout ça il n’y avait que les gaz et les matraques. On a peine à les croire. Mais alors, nous leur demandions, pourquoi n’avez-vous pas réagi ? pourquoi avez-vous laissé faire ? Ces deux questions nous reviennent directement dans la figure. Nos anciens sont notre miroir. Tout comme nous, ils avaient été pris par leur vie : ils n’avaient pas eu d’autres choix que de travailler pour se nourrir ou nourrir leur famille, pour payer le crédit ou le loyer, pour payer l’essence de la voiture, les activités des petits, les frais de santé et se payer un brin de retraite. Enchainés par le fric qu’ils étaient, que nous sommes. Bien sûr qu’ils avaient été révoltés, qu’ils avaient voulu un monde meilleur pour nous tout comme nous le voulons pour nos gosses, mais le cout de la vie avait été chère et entre ne plus avoir de fric à la moitié du mois pour avoir pris des jours de grève ou vivre jusqu’à la fin de celui-ci, le choix avait été tout fait. Personne ne pouvait leur en vouloir. Ils avaient été assommés, comme abrutis, par le Capital et nous en sommes leurs enfants ensommeillés.
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