43 minutes

📖 Histoires (pas tout à fait) vraies ✍️ Denthil 📝 1242 mots

Aujourd'hui, on est samedi et le samedi est le jour que je déteste le plus. C'est l'unique jour de la semaine où j'ai assez de temps pour refaire le plein des placards, remettre les réserves à niveau et acheter de quoi subsister jusqu'au week-end suivant. Et pour y parvenir, il faut faire : les courses !

Je ne connais personne de mentalement sain qui apprécie de faire ses courses. Je ne parle pas de shopping, cet instant un peu magique où tu te fais plaisir à parcourir les boutiques, au fil de tes envies et de tes moyens, pour y claquer ton salaire ou tes allocs. Non, ici, je parle des courses, le calvaire que s'inflige plus ou moins volontairement 90% de la population selon les sources officielles. Même ceux qui ne jurent que par Deliveroo doivent bien de temps en temps y aller pour acheter du papier cul.

C'est toujours une expérience sociale que je qualifierais d'intéressante pour rester poli et aujourd'hui la galerie de sujets a dépassé toutes mes attentes.

Parking bondé, comme à l'accoutumée. À la différence des partisans du moindre effort qui tournent vingt minutes pour trouver le spot le plus proche de l'entrée principale, je me gare souvent à perpète. Moins de gens, plus de place. Ma playlist est sur « Man of constant sorrow ». Il reste 1 min 40, Tim Foust va entamer son couplet en basses profondes et... 

C'est quoi ce bordel ! À un emplacement du mien, une Clio dernier modèle, couleur bleu iron, jantes alu 16" diamantées noires vient de se garer. Une bouillie de basses, émise par l'intrus, fait vibrer les vitres de mon propre véhicule, ruinant la fin de ma chanson. Je pousse un soupir, récupère mes affaires et sors de la voiture. Le conducteur de la Clio a fait de même. Je l'entends discuter au téléphone. Il parle fort. Trop.

Non, j'étais en Norvège et je repars à Barcelone dans une semaine.

Curieux, je jette un coup d'œil rapide à ce globe-trotteur qui a un besoin manifeste d'informer tout le parking de ses plans pour les vacances d'été. Brun, allure sportive, la vingtaine, petites sandalettes en cuir, lunettes de soleil Lindberg accrochées au col en V du polo Lacoste, bermuda assorti, coupe de cheveux "brocolis", bronzage impeccable. Une vision de fils à papa tout droit tirée d'une mauvaise série télé. Je ne pensais pas, qu'on pouvait être une caricature à ce point. Je réprime un fou rire en m'éloignant en direction des caddies. 

Chaque fois que je dois me rendre au supermarché, je suis hyper organisé. Je fais au préalable sur mon téléphone une liste complète de ce dont j'ai besoin. Je sais exactement où sont placés les produits qu'il me faut. Objectif : 30 minutes maximum entre le moment où je rentre et mon arrivée aux caisses. Une dernière inspiration, et caddie en main, je me lance.

Cinq mètres. J'ai à peine fait cinq mètres que je suis déjà coupé dans mon élan par une ménagère de moins de 50 ans, boudinée dans une robe jaune à fleurs oranges. Son caddie est en travers du chemin tandis qu'elle est en pleine discussion avec une employée du magasin. Le sujet ? Les pots de pâte à tartiner format familial. Sans commentaires.

— Excusez-moi.

Pas de réaction.

— Pardon !

Toujours rien.

Je pousse doucement son caddie avec le nez du mien pour me frayer un passage. Elle se retourne enfin et me fusille du regard. Je réponds par un petit sourire et un clin d'œil. Ma manière habituelle de traiter les micro-agressions. Elle retourne à sa discussion, les lèvres pincées. Elle a dû penser que je me foutais de sa gueule. Je ne peux pas lui donner tort.

Ça y est, je suis dans la place. J'enchaîne tout efficacement. Rayon sec, rayon frais, légumes. Je vais d'une place à l'autre, concentré, précis. Je laisse souvent le caddie à des endroits stratégiques et de là, je me faufile à travers les rayons pour récupérer les éléments de ma liste. Je suis plus rapide comme ça. Il y a quelque chose de grisant dans ces moments-là. Tout le monde se traîne avec son caddie, balayant les rayons avec un regard inexpressif et moi au milieu de cette horde de zombies, je passe, fluide, mobile.

Ça y est, j'ai tout. Direction la sortie. Je slalome un peu, les yeux fixés sur l'objectif. Virage serré, queue de poisson, je maîtrise les trajectoires. La ligne de caisses est en vue. Il y a du monde partout. Ah non, pas ici. Juste un couple de clients en train de passer. C'est ma chance. Je fonce. Je me cale derrière eux et commence à poser mes articles sur ce long ruban en caoutchouc noir. Coup d'œil à mon, téléphone : 22 min. J'esquisse un petit sourire. Pas mal.

Tout mes achats sont sur le tapis. En bon citoyen, je prends même la peine de mettre une barre de séparation après ma ligne d'articles. Je sors enfin le nez du guidon et regarde les gens devant moi. Mon sang se glace. Des vieux ! Il a fallu que je tombe sur un couple de vieux ! Mamie taille le bout de gras avec la caissière pendant que son fossile de mari rempli le caddie. Putain qu'il est lent. Les vieux, faudrait s'en débarrasser à la naissance.

Je me résigne et regarde aux alentours pour passer le temps. C'est dingue comme c'est intéressant de regarder le contenu du caddie des autres. Il y a cette mère, avec son gamin en surpoids et des dizaines de paquets de gâteau alignés sur le tapis roulant. Ce quinqua et ses casiers de Kronenbourg. Cette jeune fille en tailleur et ses trois branches de céleri. Je ne juge personne, je ne fais que constater. Je me demande aussi ce que les autres penseraient de moi en analysant mes achats.

Devant, la conversation s'éternise. Visiblement, la vioque et la caissière se connaissent. Je sais ce que vous allez me dire. Gna gna gna isolement, gna gna gna lien social. Ok, je comprends. Mais il y a six autres putains de jours dans la semaine. Pourquoi celui-là ! Les autres clients passent plus vite que moi. Je sors mon téléphone et consulte mes mails.

Elles en ont enfin terminé. À mon tour. J'ai souri à la caissière, elle a continué à faire la gueule. Bonjour, paiement, merci, au revoir. Enfin passé. Je file vers la sortie, double le couple de vieux, roule jusqu'à la voiture et charge le coffre. La Clio bleu iron est partie, mais un gros SUV BMW est garé juste à côté, me laissant à peine 50cm entre lui et moi.

Je ramène le caddie en maudissant le vernis de civilisation qui me retient de rayer la voiture qui me coince. De retour à ma place de parking, j'arrive malgré tout à me glisser dans l'habitacle de mon véhicule. Faudrait quand même que je perde un peu de poids. Je mets le contact, lance ma playlist qui redémarre« Man of constant sorrow ». Vérification du chrono : 43 minutes. J'ai tout foiré sur une erreur technique dans la dernière ligne droite.

Finalement, c'est pas si grave. Je me rattraperai la semaine prochaine. Putain, c'est vrai. La semaine prochaine, il va falloir remettre ça. Sur le chemin du retour, je me promets quelque chose : quand je serai vieux, moi aussi j'irai faire les courses le samedi. Mais pas pour le lien social. Juste pour le plaisir d'emmerder les autres.


💬 Commentaires 5

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Denthil Auteur • 21 heures, 7 minutes
Faut vraiment que j'arrête d'écrire si tard le soir. Je vais encore être fracassé demain. Mais j'ai l'impression que c'est là que ça sort le plus facilement.
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LéonieDubreuil • 12 heures, 10 minutes
Là aussi je me reconnais un peu : je déteste faire les courses ! Mais il y a une règle : JAMAIS le samedi.
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Denthil Auteur • 11 heures, 38 minutes
Ah si seulement je le pouvais ^^

Mes horaires de travail font que je pars plus ou moins au moment de l'ouverture des magasins et que je rentre à l'heure de leur fermeture.
Avec le refuge en plus, je n'ai pas une seule minute en semaine pour aller me perdre à l'hypermarché le plus proche, à 15km de là.

Et au final, même si c'est parfois un calvaire, c'est un formidable vivier de situations et d'anecdotes. :)
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LéonieDubreuil • 11 heures, 29 minutes
Le refuge ?
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Denthil Auteur • 11 heures, 18 minutes
Une partie de ma maison est transformée en refuge pour animaux. Pour chats plus précisément. 31 pensionnaires à l'heure actuelle. Il y a les accidentés, ceux qui sont restés après ma période "famille d'accueil", quelques-uns récupérés ici et là. Mon deuxième travail en quelque sorte. :)
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