La tondeuse
Encore accroché à sa tondeuse.
Mon voisin tond sa pelouse, deux fois par semaine pendant la saison où l'herbe pousse. Je le vois par ma fenêtre aux commandes de sa grosse tondeuse qui fait plus de raffut qu'un quad trafiqué. Il avance en conquérant, par à-coups rageurs, sur ses 50 m² de jardin, repassant inlassablement sur les mêmes endroits pour ne pas louper un seul brin d'herbe. De grosses gouttes de sueur dégoulinent de son crâne chauve, glissent le long de son cou de porc et détrempent le haut de son t-shirt. Je ne sais pas ce qui est le plus difficile : manœuvrer cette machine de plusieurs dizaines de kilos ou porter son ventre à bière qui doit faire au moins le même poids.
Mais pour le moment il tond. Et il tond presque aussi souvent qu'il taille ses haies. Dans son jardin, tout est carré, millimétré. Pour quelqu'un comme lui qui vit dans un petit village de campagne, je trouve étrange son obsession de vouloir dompter tout ce qui pousse.
Je suis persuadé que ce type déteste la nature. Ou alors, il a un besoin profond de la contrôler. C'est vrai qu'il semble aimer ça, le contrôle, vu comment il passe son temps à gueuler sur tout pour imposer sa loi. Sur ses mômes, sur sa femme, sur ses chiens.
Il gueule beaucoup sur ses chiens.
Monsieur en a plusieurs parce que monsieur est chasseur. Tous les ans, il s'en va taquiner la perdrix et le sanglier avec d'autres énergumènes du même acabit. Il charge les chiens à l'arrière de son gros 4x4 taillé pour le hors-piste et part à travers champs et forêts pour mitrailler tout ce qui porte des plumes et des poils. C'est le seul moment où ses bêtes voient autre chose que les 3 m² qui leur servent de domicile le reste du temps. Elles deviennent dingues, enfermées dans un espace restreint, qu'il pleuve, qu'il gèle ou qu'il fasse 45° dehors. Quatre chiens, quatre cages. Même pas de contact entre eux. Mais ça, il s'en fout. Ces animaux sont là pour être utiles, pour traquer le gibier, pas pour recevoir de l'affection, à moins qu'une engueulade parfois accompagnée d'un coup de pied au cul ne soit sa conception de l'affection.
On a discuté, une fois. Enfin discuté, j'ai surtout écouté. Je revenais du boulot et lui, peut-être du bar PMU ou de l'amicale des chasseurs de la région. Il s'est arrêté à ma hauteur avec son gros 4x4, le moteur ronflant. Il a descendu sa vitre et commencé à me parler. Même pas un bonjour en préambule, juste un ton doucereux et une haleine aux relents de bière éventée. Il m'a demandé de raccourcir mes haies qui donnent sur son jardin. Trop hautes au regard des règles communales, qu'il m'a dit. Et en plus elles faisaient de l'ombre aux siennes. Ensuite il a enchaîné sur son triple pontage, raconté que sans ses collègues au boulot, il serait mort, que le propriétaire précédent entretenait mieux son jardin que moi. Perso, j'en avais rien à foutre de toutes ses histoires. Je voulais juste rentrer à la maison après une journée trop chargée. Mais pour garder de bonnes relations avec un chasseur colérique, j'ai tout de même taillé, un peu, cinq semaines plus tard.
Cette année encore, j'ai laissé le champ libre à la nature. Ma haie a des allures d'art moderne et les quelques plantes sauvages qui ont élu domicile sur mon bout de terrain sont plus hautes que moi. Il y a même un noisetier qui pousse là, je crois.
Je travaille souvent au premier étage, dans mon bureau. De là, j'ai une vue dégagée sur la forêt proche et son coin de verdure. J'ai déjà surpris deux ou trois fois son regard mi-révolté, mi-dégoûté, en direction de ma haie et de mon jardin, alors qu'il est en train de tailler à tout va. J'ai l'impression que moins je coupe, plus sa frustration monte. Faire tourner sa tondeuse doit l'aider à compenser.
Et aujourd'hui, il a remis ça. La pétarade a commencé il y a une bonne heure.
Si la vue d'un brin d'herbe qui dépasse de deux millimètres lui donne de l'urticaire, il pourrait s'offrir une tondeuse automatique, électrique, silencieuse. Mais non. Il préfère son monstre d'acier, avec son moteur deux temps, qui terrorise mon chat et fait trembler les vitres. Même chose avec son taille-haie. Une machine de guerre à moteur thermique qui lui sert à mutiler les pauvres buissons qui le séparent de la route. Il aime le bruit. Celui des pistons et de sa propre voix.
Loué soit l'inventeur des casques à réduction de bruit. Mon travail demande de la concentration. Il fait un peu chaud mais avec un ventilateur et le son d'une douce pluie printanière dans les oreilles, je suis bien. Je jette un œil par la fenêtre en me resservant à boire.
Décidément, ce type est incorrigible.
Après avoir tondu en pleine canicule sous le soleil de midi, même face contre terre, il reste toujours accroché à cette fichue tondeuse.
💬 Commentaires 12
Tout le monde à déjà croisé ce genre de personnes.
Et j'ai pouffé sur la fin. 😁
C'est agréable de te lire dans ce registre. J'ai grandi à la campagne et j'avais l'impression d'être de retour là bas, mais pas pour les bons côtés. La façon dont la plupart traite leurs chiens de chasse, ça fout les boules.