Vacances

📖 Histoires (pas tout à fait) vraies ✍️ Denthil 📝 1381 mots

Ça fait combien de temps que je ne suis pas parti en vacances ?

Quinze ans ? Non, vingt. Évidemment, j'ai pris des vacances, quelques jours de repos ici et là. Pas plus de deux semaines, parce qu'après, je suis trop déconnecté du travail. Et de toute manière, ce n'était pas vraiment des vacances. Ça n'en a jamais été. Je restais à la maison pour réparer, entretenir, améliorer. Un coup de peinture, un peu de carrelage, quelques séances chill devant un film ou une série, de la lecture, mais toujours à la maison.

Et quand j'y réfléchis, partir pour où, pour quoi ?

Je pourrais peut-être faire comme ma collègue qui part à chaque vacances dans un pays différent. Elle a une carte accrochée au mur de son bureau. De petites épingles de couleur y sont plantées pour marquer chaque endroit qu'elle a visité. Et pour être certaine que tout le monde soit bien au fait de ses aventures internationales, son Instagram regorge de photos prises en divers endroits du globe. Son microcosme de relations artificielles doit absolument comprendre que sa vie est formidable.

À chaque retour, c'est pareil. On a droit au récit in extenso de ces maaagnifiques endroits qu'elle a visités et de ces gens incroyaaables qu'elle a rencontrés. Elle nous détaille la manière dont ils parviennent à se satisfaire de si peu pour vivre. Ouais. Ça a dû sacrément la faire réfléchir sur ses choix de vie pendant le trajet du retour, dans son autocar climatisé, en direction de son hôtel cinq étoiles.

Le plus drôle, c'est qu'elle fait partie de ces gens qui veulent sauver la planète en ne jurant que par le véganisme et la mobilité douce. Deux kilomètres à vélo, tous les jours. Certainement assez pour compenser les dix mille kilomètres en avion qu'elle se tape en moyenne tous les ans et pour juger les habitudes des autres. Cette manière qu'elle a de me fusiller du regard quand j'avale mon jambon-beurre quotidien. À ses yeux, je suis un génocidaire avec un bilan carbone qui contribue à creuser la tombe de l'humanité. Il faudra un jour que je lui explique d'où vient le matcha qu'elle s'enfile tous les matins.

Non, tout bien réfléchi, voyager, très peu pour moi.

Peut-être faire un tour sur la côte, alors. On me dit que c'est bien, les vacances à la mer. Tu prends un camping ou, si tu as les moyens, un hôtel pas trop loin du littoral. Tu te rends sur place en voiture et te gares sur un parking bondé. À peine 800 m à faire pour arriver à la plage. Une bonne distance à parcourir sous un soleil de plomb en marchant sur le sable brûlant, mais après tout, tu es là pour prendre du bon temps.

Tu progresses jusqu'à la plage et arrives devant cette marée de corps affalés à même le sol. Tu slalomes entre les espaces réservés d'une horde de touristes venus de France et d'ailleurs. Ça sent la bière chaude, les beignets hors de prix, la crème solaire bon marché. Tu trouves un petit coin pour poser ta serviette. Ces 2 m² recouverts de tissu seront les tiens pour tout le temps que tu resteras ici.

Quelques minutes plus tard, Gérard et Simone, purs produits du terroir, viennent s'installer juste à côté, leurs pieds à 20 cm de ta tête. Mais tu ne lâches rien. Ce sont les vacances et tu es bien décidé à en profiter.

Tu sors un bouquin, celui que tu emmènes tous les ans et que tu n'as jamais fini. Tu essaies de te concentrer dessus, mais les gamins qui braillent en permanence te sortent régulièrement de ta lecture. Entre deux rots de sa 8.6 tiédasse, Gérard éructe des banalités sur les mômes qui, de son temps, étaient bien mieux élevés. Il enchaîne sur la politique et Simone, à ses côtés, se contente de hocher la tête en signe d'assentiment.

Elle est rodée, la Simone. Trente ans qu'elle sert de réceptacle à la logorrhée de son mari. Mais toi, tu es là pour te détendre et, bordel, tu vas te détendre ! Alors, pour effacer le bruit des autres, tu t'enfonces tes AirPods jusqu'au tympan et lances ta playlist favorite. À plat sur ta serviette, dans la chaleur moite, tu oublies un peu le reste du monde. Tu fermes les yeux et poses la main sur le sable. Le contact des grains de silice chauds est agréable. Tu enfonces un peu tes doigts dans le sable et sens quelque chose. Tu remontes ta trouvaille à la surface, relèves la tête et ouvres les yeux pour contempler ta prise : un vieux mégot de Camel, vestige d'un crétin qui a confondu plage et cendrier.

Avec un petit rictus de dégoût, tu renfonces le fossile dans le sable, bien décidé à laisser à un autre le plaisir de découvrir ce trésor archéologique inestimable. Ton esprit flotte au rythme de la musique et, doucement, sans y prendre garde, tu t'endors.

BAM.

Un coup sur le côté de la tête te réveille en sursaut. Encore à moitié dans un coma onirique, ton regard se focalise sur un ado maigrelet. Il vient chercher le ballon de volley qui t'a fracassé la tête et la sieste. Il bredouille quelques excuses et ramasse la balle. Tu arrives juste à sortir un « c'est pas grave » pitoyable avant de te rendre compte du filet de bave qui coule sur ton menton et qui a déjà détrempé ta serviette. L'ado retourne vers ses potes. Ils sont pliés de rire. Difficile de savoir s'ils se foutent de toi ou de leur camarade.

Tu t'appuies sur les coudes pour reprendre tes esprits et là, tu réalises que tu n'entends plus la musique que de l'oreille droite. Tu vérifies rapidement la gauche et tes craintes se confirment. Ton AirPod Pro 3 n'est plus là. Inquiet, tu regardes autour de toi. Rien. Tu t'assieds, vérifies la serviette, toujours rien. Tu commences à gratter le sable alentour, retombes sur le vieux mégot dégueulasse. L'angoisse s'invite. C'est quand même 250 € la paire ! Inspection panoramique pour le retrouver et tu le vois, là, sagement posé sur la tong rouge de Gérard, pile dans le creux réservé au gros orteil, à côté d'une capsule de bière.

Tu récupères ton bien en marmonnant quelques mots à l'intention de Gérard, dont le regard est devenu vitreux sous l'effet combiné de la chaleur et de l'alcool. Pour laver la gêne inexplicable qui est montée en toi, tu décides d'aller piquer une tête. Ta peau est brûlante. L'eau, bien qu'à bonne température, te paraît glacée. Tu rentres donc prudemment pour éviter un choc thermique. Le jeune couple qui te dépasse pour venir se jeter dans les vagues n'en a rien à foutre que tu risques l'hydrocution. Te voilà éclaboussé des genoux aux épaules, saisi par un froid presque douloureux. Bon, mouillé pour mouillé, autant y aller franchement.

Tu t'élances. En quelques brasses, tu t'éloignes du monde, des matelas pneumatiques, des gamins en brassards et des eaux peu profondes qui bouillonnent de vacanciers. La mer est bonne, moins de monde, un peu de calme. Mais, qu'est-ce que c'est que ce truc qui flotte à trente centimètres de ta tête ? Un étron ! Un putain d'étron lâché par dieu sait qui et qui progresse nonchalamment dans ta direction.

Cette fois, c'est trop. Tu retournes en nageant vigoureusement vers la plage, ramasses tes affaires et ta serviette, et repars en direction de la voiture. C'est décidé, demain, tu iras visiter l'arrière-pays.

Quel cauchemar. Finalement, la mer, trop de stress.

Qu'est-ce qu'il me reste ? La montagne ? Si c'est pour y voir des vaches, des torrents et des montagnards bourrus, j'ai les mêmes à deux pas de chez moi : j'habite à la campagne. Ok, il n'y a pas de torrents, mais il y a des ruisseaux. Pour ce qui est des vaches et des types bourrus, on n'a rien à envier aux Alpes.

Par contre, la montagne a quelque chose que la campagne n'a pas. Des armées de randonneurs en Gore-Tex et du fromage hors de prix. Mais je ne crois pas que l'un ou l'autre me fasse envie.

C'est décidé, donc. Je passerai mes vacances chez moi, comme d'habitude. Et de toute façon, j'ai une gouttière qui fuit et une haie à tailler. Il faut aussi que je termine ce fichu potager.

On verra l'année prochaine pour partir quelque part.

💬 Commentaires 9

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LéonieDubreuil • 2 jours, 10 heures
Aïe aïe aïe ! Piquant à souhait. .. Reste qu'on ne va pas en vacances pour épater les autres, et que la foule, ça ne fait pas envie. Moi aussi je reste chez moi (sauf la semaine en Creuse, dans la maison de mon enfance)
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Sylvain • 2 jours, 19 heures
Mdr, j'aime bien le fond de l'histoire "les vacances très peu pour moi", c'est pas mal, tu écris bien. A bientôt ! ^^
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Denthil Auteur • 2 jours, 12 heures
Merci pour ce petit mot très encourageant 😉
Je cherche encore mon style our être honnête.
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LéonieDubreuil • 2 jours, 10 heures
Tu l'as trouvé non ?
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Denthil Auteur • 2 jours, 7 heures
Pas vraiment. Ici, c'est mon style grognon/cynique, celui qui vient naturellement mais qui manque d'emphase. Je cherche à atteindre quelque chose de plus littéraire, qui évoque des grandes histoires en lieu et place des petites anecdotes.
Mais s'il te convient, c'est l'essentiel. Je ne compte pas l'abandonner. 🙂
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LéonieDubreuil • 2 jours, 5 heures
Trop d'emphase m'énerve souvent. J'aime la simplicité
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Denthil Auteur • 2 jours, 21 heures
Sorti d'une traite (modulo les relectures et correction) , en trois heures.
Il est minuit, je me lève à 5H30.
Je suis officiellement débile ou passionné.
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Alma_Mater • 2 jours, 20 heures modifié
Ou alors au bout de ta vie, ce qui n'exclut ni l'un ni l'autre !

Mais au vu du texte, je pencherais plutôt pour un passionné désabusé. Les Cévennes ou le fin fond de l'Ardèche c'est plutôt chouette pour fuir le monde. Sinon, rien ne vaut une maison avec une piscine, en plus ça ferait des discussions sympas avec ta collègue moralisatrice.
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Denthil Auteur • 2 jours, 3 heures
Je vois bien le tableau. De jolies soirées. du genre de celle ou on refait le monde mais avec 2.5g dans le sang, le tout en beuglant sous les étoiles à en saouler les cigales. Ca, c'est bien plus séduisant comme plan de vacance. ^^
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