Psaume IV
L’orage gronda tout le reste de la journée et une bonne partie de la nuit. Redemptio s’était levée, striant le ciel de plaies aux nuances rouges et ocre. Angelo remisa sa toge de prêtre et s’affaira à étudier les relevés météorologiques de Dei Gratia, lui-même surpris par la soudaineté avec laquelle le temps s’était dégradé. Rien, dans les données qui leur étaient parvenues ne permettaient d’anticiper un tel déchainement des cieux. Angelo rangea ses documents, conscient que, sur Terre, certaines régions souffraient de tumultes similaires, avec la même célérité. Il sourit à la naïveté dont il s’était rendu coupable d’imaginer échapper à la colère des éléments. Il jeta un œil à travers la fenêtre, la pluie s’abattait sur eux avec violence. Les arbres soutenaient les vents violents avec fierté, leurs feuilles dansant au rythme des bourrasques.
Redemptio, la naine rouge, s’effaça finalement derrière l’horizon, plongeant Esperanza dans l’obscurité lugubre d’une nuit sans étoiles. Des raies de plasma bleu fendaient le ciel, et Angelo eut une pensée émue pour les colons qui, pour la plupart, avaient grandis et vécus au sein des Stations Arches en orbite autour de la Terre. Quel cauchemar cela devait-être pour eux ! Il leur adressa une prière puis alla se coucher, espérant retrouver le lendemain le climat paisible auquel ils s’étaient habitués. Le prêtre récita une autre prière en silence, puis ferma les yeux, et s’endormi lourdement malgré le fracas des gouttes sur le toit.
Au petit matin, l’agitation et les exclamations des colons tirèrent Angelo d’un sommeil difficile. L’air était chaud, l’herbe sentait la pluie et une fine brume se dissipait en fines spirales, repoussées par la brise matinale. Le demi-disque de Pacem étirait les ombres et conférait à Esperanza une allure de cathédrale. Hébété par sa nuit emplie de cauchemars, il remarqua enfin le signal du rassemblement, chassa les monstres de ses pensées et prit le chemin de la place centrale, puis interpela un jeune homme qui le dépassait d’un pas rapide. Le fils du forgeron.
— Ethan, pourquoi tant d’agitation ?
— Je ne sais pas, mon père. Nous répondons tous au signal du rassemblement.
— Pour quelle raison ?
Le jeune Ethan se contenta d’un haussement d’épaule, puis suivant la foule reprit sa marche laborieuse.
Lorsque le père Angelo arriva enfin aux abords du chapiteau, les colons prenaient déjà le chemin des champs avec, à la tête du groupe, Aaron Frasier, qui semblait avoir toutes les peines à tempérer l’ardeur des agriculteurs. Il pressa le pas, et finit par rejoindre le maire à quelques encablures des cultures. Le groupe s’arrêta net comme un seul homme, stupéfait.
— Qu’est-ce que… balbutia le prêtre. Mon Dieu, est-ce possible ?
— Je me posais la même question, mon père. J’ai grandi en Oklahoma, des tempêtes comme celle d’hier ne me font pas peur, je crois aux miracles, mais ça… Ça, je ne m’y attendais pas !
Les deux champs foisonnaient de maïs et de blé, prêts à être cultivés. De quoi nourrir toute la colonie pendant des mois.
— Nous avons trouvé les champs comme cela ce matin, assura le responsable des ouvriers agricoles, en désignant les deux hectares de terre cultivées d’un geste ample. A vue de nez, poursuivit l’homme, nous avons de quoi nous nourrir jusqu’à l’arrivée du Gabriel.
— Le matériel pour la récolte est-il prêt ?
— Pas tout à fait, monsieur Frasier. Mais nous pouvons le rendre opérationnel en une heure ou deux.
— Très bien Charles. Occupez-vous de ça. Vous vous servirez de leurs containers de transport pour stocker les grains. Vous réserverez un échantillon pour analyse. Nous devons être sûrs qu’il n’y a pas de danger.
Le responsable agricole acquiesça et réuni ses ouvriers d’un geste. Frasier dispersa la foule médusée, qui regagna aussitôt la colonie, puis se tourna vers Angelo.
Le prêtre s’appuyait sur la clôture, transpirant et visiblement mal à l’aise. Le teint blême.
— Tout va bien, Angelo ?
— Je… Oui. répondit-il sans conviction. J’ai juste très mal dormi.
— Allez vous reposer. Vous n’avez pas d’office aujourd’hui ?
Le prêtre balança sa tête de droite à gauche.
— Dans ce cas, passez au chapiteau vous restaurer. Je vais superviser l’installation et la mise en fonction du moulin.
Angelo opina, lança un sourire timide au maire, puis s’en retourna fébrilement. Les souvenirs de sa nuit tourmentée refaisaient surface et lui donnaient la nausée.
— Angelo ? lui lança Frasier. Le prêtre s’arrêta et pivota vers lui. Remerciez notre Seigneur pour ce miracle. Grâce à son œuvre, nous pourrons nous nourrir d’autres choses que de barres protéinées et autres saloperies lyophilisées !
— Je n’y manquerai pas…
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