Charlie
Cela faisait presque trois mois que je voyais Medhi régulièrement et je ne l’avais pas encore trompé.
Tout avait commencé par des regards appuyés à la salle de sport et, après quelques séances d’une hésitation très formelle, nous avions sauté le pas dans les douches collectives du vestiaire.
Les semaines, les séances de sport et les dîners trop arrosés se succédant, j’avais fini par admettre que nous étions « ensemble ». Étienne m’avait charrié « Toi ? En couple ? C’est une première depuis le fiasco Jérémie ! », mais après avoir vu Medhi, il n’avait pu qu’en conclure que j’avais de la chance « Bon Ok, un mec comme ça, essaie de le garder. Mais bon, je te connais… ».
Medhi m’initia à la céramique ce qui me passionna. Je lui ouvris ma bibliothèque, il devint un lecteur compulsif. Bref, je m’installai avec une certaine satisfaction dans la routine d’un couple qu’on disait assorti. Et n’ayant d’yeux que pour Medhi, je ne regardai plus les autres garçons ; j’éconduisis même quelques réguliers qui m’en voulurent, pour certains, bien longtemps après.
À l’agence où je travaillais depuis une dizaine d’années, mon coup de crayon, quelques concours gagnés et les retours de mes clients avaient fait ma réputation. Mon patron ne jurait presque que par moi. On m’interrogeait, mon avis comptait, mes écarts étaient oubliés.
À trente-six ans, j’étais enfin ce qu’on attendait de moi : un homme en couple, reconnu professionnellement et récemment propriétaire d’un charmant deux pièces dans un quartier branché de la capitale.
Mais mon patron embaucha Charlie.
Quand il me le présenta, je compris immédiatement le danger. Il était grand, il était souriant et il me regardait un peu trop. Heureusement, les années m’avaient appris à gérer ce genre de situation et je me bornai à être poli, souriant, intéressé et intéressant. Rien de plus.
— Jean, je vous confie l’intégration de Charlie, occupez-vous bien de lui.
Mon patron avait de l’humour et il ne le savait même pas.
Intégrer Charlie fut du gâteau : il posait les bonnes questions et donnait les bonnes réponses. Nous avions des sensibilités communes, presque le même âge et je pouvais admirer ses mains quand il les posait sur l’écran. J’avais observé bien plus, mais discrètement. Je savais trop bien où pouvaient mener les aventures au bureau.
Il était convenu que Charlie reprendrait l’un de mes projets. J’avais tout conçu, tout étudié, tout choisi. Il ne s’agissait plus, pour lui, que de mener le chantier. Ce relai me convenait : j’étais plus concepteur que réalisateur et le suivi d’un chantier m’ennuyait. Je ne négociai avec lui que le choix final des matériaux.
Le chantier étant à Nice, il nous fallait nous y rendre.
Cristina, notre assistante, réserva les vols et l’hôtel. Et un mardi matin, trop tôt, je retrouvai Charlie dans le hall des départs de l’aéroport d’Orly.
— Il faut mettre une cravate ?
Il s’était levé en me voyant arriver, j’avais senti plus qu’une pointe de panique dans sa voix. Pas si à l’aise Charlie.
— Oui, c’est un client important. On représente l’agence, on doit être impeccable.
Il blêmit. Je le rassurai aussitôt : je portai une cravate juste parce que ça m’allait bien et d’ailleurs ma chemise était en jean et son polo était parfait. Il pouvait être tranquille.
Son soulagement me désarma. À cet instant, il aurait pu me faire ce qu’il voulait.
Dans l’avion, je contrôlai mon genou, mon bras aussi : je lui cédai complètement l’accoudoir. Nous ne parlâmes presque pas, lisant chacun pour soi. En le regardant tourner les pages de son Zola du coin de l’œil, j’essayai de ne pas imaginer ses mains sur moi. Je soupirai.
La lumière de Nice était éclatante. J’inspirai à fond l’air doux et légèrement mêlé de kérosène de l’aéroport. J’avais l’impression d’arriver chez moi.
— Sois pas surpris, le client peut être un peu… flamboyant, mais il est sympa.
Charlie opina en silence mais je le sentis stresser.
Le taxi nous déposa devant une élégante villa Belle-Époque d’une colline proche du centre-ville. Un homme d’une cinquantaine d’années, que je connaissais trop bien, nous accueillit.
— Philippe, je vous présente Charlie qui a rejoint l’agence il y a une quinzaine de jours. C’est lui qui va suivre votre chantier.
Pendant la visite, je ne pus m’empêcher de regarder Charlie, sa manière de caresser les pierres, les parquets, le marbre des cheminées. Il n’était jamais venu mais pourtant il semblait déjà connaître chaque détail de la villa.
Je surpris le regard de Philippe sur moi pendant que je m’attardais sur Charlie.
— Et bien, tu le regardes drôlement ton collègue. T’as pas quelqu’un toi maintenant ?
Notre client était bien trop perspicace et moi pas assez discret. Je haussai les épaules : mon regard n’était évidemment que professionnel, je voulais la villa entre de bonnes mains, que la transition soit invisible pour lui. Je n’y croyais pas, lui non plus. Il s’écarta en me souriant.
Dans le jardin, j’entendis le rire franc de Philippe. Je le retrouvai avec Charlie, à l’arrière de la villa, près de la dépendance. Philippe était entré dans l’un de ses monologues (à propos de la façade ? des ficus ? de moi ?). Il avait placé sa main sur l’épaule de Charlie dont l’expression oscillait entre intérêt et gêne, ce que je trouvais assez compréhensible.
Sur le moment, je ne sus pas duquel je fus le plus jaloux.
— Messieurs, je suis navré. Je ne peux pas déjeuner avec vous finalement. Je vous retrouve directement demain matin à la pépinière.
Nous redescendîmes vers le centre-ville, à pied.
— J’ai l’impression qu’il m’a dragué.
Évidemment qu’il l’avait dragué, il ne pouvait pas s’en empêcher.
— Non, t’inquiète pas, il est juste comme ça, ça veut rien dire.
Je ne sus pas s’il m’avait cru mais il fit, en tout cas, correctement semblant.
Pendant le reste du trajet vers notre hôtel, nous ne parlâmes plus que du chantier.
L’hôtel était en plein centre-ville, proche de la mer. Tout y était étroit, étriqué : la réception, l’ascenseur qui nous mena jusqu’au cinquième étage, le couloir aux murs peints en mauve et surtout la chambre. En entrant, Charlie avait marmonné « Putain, y’a qu’un lit ». Effectivement, il n’y avait qu’un grand lit et une toute petite salle de bain, sans porte.
— Bon… Cristina a pas dû préciser en réservant, je vais demander s’ils ont une chambre avec deux lits jumeaux.
Je ne négociai pas longtemps avec la réceptionniste. C’était une erreur, Cristina avait réservé deux chambres, elle était désolée. Au fond, moi aussi j’étais désolé. Charlie, lui semblait plutôt soulagé.
Nous laissâmes nos sacs dans nos petites chambres et j’emmenai Charlie déjeuner dans un restaurant Nissart que je connaissais.
Je ne compris pas si c’était grâce au changement de décor ou à la douceur de la température, mais Charlie me parut étonnamment détendu et la conversation glissa très naturellement hors du cadre professionnel.
J’appris qu’il était issu, comme moi, de la bourgeoisie de province et que, contrairement à moi, il avait eu une adolescence difficile. Son homosexualité et sa vocation d’architecte, incompatible avec la reprise de la pharmacie familiale, l’avaient éloigné de sa famille et Charles était devenu Charlie. S’il avait brillé dans son agence lilloise, il avait fini par céder à l’appel de la capitale et c’est ainsi qu’il s’était retrouvé assis en face de moi sur une terrasse du vieux-Nice.
Il n’en dit pas plus sur sa vie privée. Moi non plus. Même si j’étais persuadé qu’il en savait déjà beaucoup, peut-être déjà trop. Mes collègues étaient bavards.
Après un second café qui avait étiré notre pause déjeuner, nous passâmes l’après-midi à travailler dans un salon de l’hôtel.
Philippe m’écrivit : « J’ai pas réussi à savoir si ton nouveau collègue était de notre camp ! » et comme je ne répondis pas « Tu lis mais tu réponds pas ? Vous êtes surement occupés… Je veux tous les détails demain ». Si je ne le connaissais pas, je l’aurais trouvé gênant. Un peu plus tard « J’aimerais bien voir ça… ». Il devenait lourd, clairement Charlie lui plaisait.
Et je le comprenais. Charlie me plaisait à moi aussi.
À l’heure du goûter, Medhi m’écrivit lui aussi « J’espère que ça va avec ton collègue. Je pense à toi ». Je réalisai que sans ce message, je n’aurais pas pensé à Medhi. Je m’en voulus moins que je ne l’aurais cru.
En fin d’après-midi, j’eus besoin de prendre l’air. Seul. Je laissai Charlie à l’hôtel un peu abruptement. Il m’avait regardé partir sans que je lui laisse le temps de réagir.
Je m’assis sur les galets face à la mer. Une légère sensation de malaise ne m’avait pas quitté depuis le message de Medhi auquel je n’avais pas répondu. Je relus le message, je l’appelai. Il ne répondit pas. J’en fus soulagé car au fond, je n’aurais pas su quoi lui dire et il méritait mieux que des banalités. J’appelai Étienne. Lui répondait toujours.
Il fut franc. Il me rappela sans ménagement que mon besoin de plaire était pathologique, que Medhi méritait mieux et que, cette fois, je risquais de perdre mon job, mon client et mon mec. Juste avant de raccrocher, il avait conclu que, quoi qu’il dise et quoi que j’en pense, il était certain que je finirais par me le taper et ensuite par m’en désintéresser.
Je ne protestai pas, Étienne me connaissait trop bien.
Je restai assis face à la mer, jouant mécaniquement avec des galets. Medhi était un mec bien, réellement attaché à moi. Ça aurait dû me suffire. Et pourtant…
Je dus rester une bonne heure comme ça avant de proposer à Charlie de me rejoindre à la terrasse d’un restaurant. Je pris une table un peu à l’écart.
Je ne l’attendis pas longtemps. Il balaya la terrasse du regard avant de me voir et me fit un signe de la main. Il s’était changé.
— Ça va ?
Il s’assit en face de moi, encore un peu tendu. Le soleil lui avait donné bonne mine.
— Oui, j’avais juste besoin de prendre l’air.
Il hocha la tête sans insister.
Nous parlâmes du chantier, des délais, des matériaux et de Philippe. Charlie s’anima, me posa des questions. Je répondis en souriant.
Je regardais ses mains quand il parlait. Et parfois, ses yeux bleus.
À un moment, il se tut. Il avait surpris mon regard. Il rougit légèrement et détourna les yeux.
— J’ai dit un truc intéressant ?
— Toujours.
Il sourit en fixant ses mains sur la table.
Le serveur arriva et déposa nos commandes. Le silence se réinstalla quelques secondes.
— Il est… particulier, le client.
— Philippe ? Oui.
— Il m’a mis un peu mal à l’aise tout à l’heure, j’avoue.
— Il fait ça avec tout le monde.
Je marquai une pause.
— Enfin… avec les gens qui lui plaisent.
Charlie releva les yeux vers moi.
— Ah.
Il but une gorgée. Nous ne parlâmes plus de Philippe.
Le soleil descendait et il commençait à faire frais. La terrasse se vidait.
— On rentre ?
Il acquiesça.
Nous marchâmes côte à côte, sans parler, jusqu’à l’hôtel. Je n’arrivai pas à penser à Medhi.
Nous fûmes silencieux dans l’ascenseur, je maintins, non sans effort, mon regard sur le menu du petit déjeuner qui était affiché sur l’une des parois. J’écoutais la respiration de Charlie.
Nos chambres étaient côte à côte. Je le regardai sortir la carte magnétique de sa poche, la glisser dans le lecteur, ouvrir sa porte. Juste avant d’entrer, il tourna la tête vers moi.
— Ça va, Jean ?
Je m’excusai et rentrai trop précipitamment dans ma chambre.
La porte refermée, je me déchaussai, retirai ma cravate puis m’immobilisai : que faisait-il au même moment derrière ce mur ? Je savais que les hôtels de cette époque étaient mal insonorisés, aussi, je posai mon oreille sur le mur. Je fermai les yeux, bloquant ma respiration.
Je n’entendis rien.
Je pouvais ajouter « espionner son collègue à travers la cloison d’un hôtel » à mon palmarès. Il faudrait que j’en parle à Étienne.
J’enlevai mon pantalon et ma chemise avant d’entrer dans la salle de bain.
C’est là que j’entendis frapper.
J’hésitai un instant en regardant mes vêtements posés sur le sol. J’avais mon slip, ça suffirait. Je les enjambai pour atteindre la porte.
Je découvris Charlie dans le couloir, lui était habillé, encore chaussé. Il rougit légèrement, ses yeux parcoururent mon corps de haut en bas, en s’attardant parfois, puis de bas en haut, en passant par les côtés.
— Charlie ?
— Heu, excuse-moi, pardon. J’ai pas de dentifrice, tu peux me passer le tien ?
Je trouvai l’excuse facile. Je lui tendis le tube en souriant.
— T’as bien ta brosse à dents ?
Il rit.
— Merci je te le rapporte dans cinq minutes.
Et cinq minutes plus tard, on toqua à nouveau à la porte. Charlie, toujours habillé, me rendit mon tube de dentifrice en s’excusant (de quoi ?). Nous restâmes quelques longues secondes face à face. Il ne regardait pas mes yeux quand il me souhaita bonne nuit.
Je m’allongeai quand je découvris qu’il m’avait écrit. « Ils sont beaux tes tatouages, ça te va bien ».
Je me rassis sur le bord du lit, les pouces figés au-dessus de l’écran. J’imaginai ce qu’envoyer ce message lui avait coûté, je voulus donc soigner ma réponse. « Je sais. Tu vas devoir me montrer les tiens, je tiens à préserver l’équilibre de l’équipe. »
Ma proposition tomba à plat ; il m’avoua qu’il n’en avait pas.
J’éteignis la lumière après avoir souhaité bonne nuit à Medhi et à Charlie. Il faudrait que je veille à ne pas mélanger les conversations.
*
Je dormis mal, guettant mon téléphone, espérant un message de Charlie, redoutant un message de Medhi.
Le premier message n’arriva qu’à huit heures « Je te laisse t’habiller tranquille. Tu me rejoins au petit déj ? ». Je pensais que dans une douzaine d’heures je serais chez moi, avec Medhi.
Après une longue douche, je m’habillai lentement en me regardant dans le miroir de la chambre. Mon visage trop beau, mes yeux trop expressifs, mon corps trop travaillé. Je reboutonnai ma chemise, renouai ma cravate, remis mes lunettes et mes chaussures, en me fixant toujours.
Après un dernier regard sur le lit défait, je claquai la porte de ma chambre.
Je trouvai Charlie assis à une table près de la vitrine, plongé dans l’écran de son téléphone. Malgré le copieux buffet, je ne pris qu’un café.
Quand je m’assis, nos yeux se croisèrent, assez longtemps pour que nous ne soyons innocents ni l’un ni l’autre.
— Jean, je suis désolé pour mon message hier soir, c’était déplacé, pas du tout professionnel.
Il ne m’avait jamais regardé comme ça. Je posai ma main sur la sienne, je la retirai immédiatement.
— J’accepterai toujours les compliments venant de toi.
J’avais donc pris, sans vraiment de calcul, le parti du flirt. Nous restâmes silencieux quelques minutes, il mit du temps à ne plus rougir. Puis je sentis sous la table son genou contre le mien. J’avais le souffle coupé. Je ne reculai pas. Le contact s’intensifia légèrement.
— Désolé.
Il avait murmuré.
— C’est rien.
Il ne se recula pas. Au contraire, j’entendis le froissement de la nappe et puis je sentis son pied glisser délicatement contre ma cheville. Je mordis ma lèvre, j’avais les poings serrés.
— Charlie.
Il mit une seconde à répondre.
— Oui ?
Je ne savais pas ce que j’allais dire. Je déglutis.
— Rien.
La salle du petit-déjeuner était bruyante, trop éclairée. Je le regardai, ses yeux, grands ouverts, ses mains, délicates, posées près de son assiette. Il jouait avec sa petite cuiller.
— On devrait y aller.
Il ne répondit pas, mais écarta doucement son pied.
Après être remontés prendre nos affaires (et partager mon tube de dentifrice), nous reprîmes un café avant de monter dans le taxi.
Nous fûmes muets pendant les quarante-cinq minutes que dura le trajet qui nous emmena jusqu’à la pépinière. Charlie avait gardé la tête tournée vers la fenêtre de la voiture.
Le gérant de la pépinière et Philippe nous accueillirent sur le parking. Il me sembla que Charlie faisait des efforts pour sourire et paraître léger. Je n’osai plus lui parler, à peine le regarder.
Philippe trépignait. Ce n’est qu’au milieu des oliviers en pot et pendant que Charlie et le pépiniériste discutaient de leur côté qu’il me prit à part.
— Alors, ça y est ? Tu l’as sauté ?
— Non Philippe. Non.
— Bah alors, Jean ? Je t’ai connu plus entreprenant.
— Ta gueule Philippe.
Heureusement, il n’insista pas.
Je voulus soulager Charlie : je tranchai le choix des arbres pour le jardin, je menai les échanges et je négociai tout avec Philippe et le pépiniériste. En moins d’une heure, tout fut réglé pour le mieux.
Il nous restait trois heures avant de devoir être à l’aéroport. Je demandai à Philippe de nous déposer à la villa, prétextant quelques points de détail à vérifier en vue du chantier. Charlie ne dit rien.
Je maintins une conversation superficielle avec Philippe pendant tout le temps du trajet. Je ne voulais pas qu’il parle à Charlie.
Il nous déposa devant la villa. J’ouvris le portail en fer forgé et pénétrai dans le jardin. Charlie me suivit, il évitait très clairement mon regard alors que je recherchai le sien.
J’errai dans les pièces du rez-de-chaussée. Je retrouvai Charlie dans le jardin d’hiver.
— Charlie, ça va ?
Il haussa les épaules, répondit que oui, s’excusa à nouveau pour son message de la veille et son geste du matin.
Je ne pus m’empêcher de m’approcher de lui, puis de poser une main sur sa joue. Il inspira profondément et ferma les yeux. Ma main glissa sur son cou.
Je me rapprochai un peu plus, un peu trop et il se laissa tomber dans mes bras. Son souffle caressa mon cou, je le serrai un peu plus fort.
Sans y penser, je déposai mes lèvres sur sa peau, juste sous son oreille, en sachant parfaitement ce que ce geste, à cet endroit, signifiait. Je le sentis frémir.
Alors, je sus que c’était perdu. Je cédai complètement. S’il me laissa faire d’abord, il prit rapidement des initiatives qui m’ôtèrent mes derniers scrupules.
Allongés sur le parquet du jardin d’hiver, encore moites, encore emmêlés, je fixais le plafond sans le voir. Les doigts de Charlie parcouraient mon torse avec nonchalance.
Je pensai que j’étais faible et qu’Étienne avait raison. Je pensai aussi à Medhi.
Nous nous rhabillâmes à la hâte. Il me sourit, m’embrassa, il n’ôtait pas ses mains de moi.
Dans le taxi qui nous ramenait à l’aéroport, Charlie posa sa main sur la mienne.
— Et ton mec ? Tu vas lui dire quoi ?
Je compris instantanément que je venais d’ouvrir quelque chose que je ne voulais pas vivre. J’en eus un vertige. Je mis quelques secondes à répondre.
— Je sais pas.
C’était faux. Je savais très bien que je ne dirais rien à Medhi. Et puis dire quoi ? La vérité lui ferait mal et j’étais lâche.
— Prends le temps que tu veux. Je serai patient.
Ce fut ainsi qu’il se glissa dans la peau de l’amant et moi dans celle du salaud. Après tout, il était admis qu’elle m’allait bien.
J’appris la clandestinité. Elle me lassa.
Pendant plus d’un mois, je naviguai entre Charlie, qui savait, et Medhi qui subissait.
Bien qu’il m’eût promis qu’il serait patient, Charlie devint vite pressant, presque insistant. Il voulait que je parle à Medhi, il me voulait pour lui tout seul, qu’on officialise, qu’on s’affiche. Je m’éloignai, devins sec, presque cassant.
Pour ne rien arranger à ma conscience, Medhi voulut me présenter à ses parents et commença à organiser des vacances pour nous deux. Je temporisai comme je pus, jonglant entre les silences et les excuses bidon.
Je me détestai.
Un weekend qu’ils n’étaient à Paris ni l’un ni l’autre, je proposai à Étienne de sortir. Il ne dit rien quand j’embrassai un garçon dans un bar, puis un autre sur la piste de danse. J’évitai son regard quand j’acceptai la proposition d’aller à une « soirée privée » à laquelle on nous invita.
Nous n’en sortîmes qu’en fin de matinée. J’avais arrêté de compter à neuf mais il y en eut plus. Tellement plus, jusqu'au dégoût. A chaque fois, j’avais pensé à Charlie ou à Medhi.
— Jean ? Tu vas faire quoi maintenant ?
— J’en sais rien, Étienne, j’en sais foutrement rien.
— Foutrement ? C’est le mot juste ce matin…
*
Après une journée particulièrement mauvaise à l’agence, j’avouai à Charlie que je ne voulais pas continuer ainsi. Ce fut la seule rupture que j’initiais. Je l’épargnai autant que je le pus, je mentis, je voulus endosser toute la responsabilité.
— T’es vraiment un connard, Jean. Tu m’allumes pendant des semaines, tu me fais mariner, après tu me baises et maintenant tu me jettes parce que t’as soi-disant un mec ?
— Charlie…
— Je suis vraiment trop con. On m’avait prévenu en plus. Putain…
Je ne répondis pas.
Je fus taiseux quand il fut bavard : toute l’agence prit son parti, évidemment. Ma réputation en fut ternie. Heureusement, j’étais devenu indispensable et mon patron ne me tint pas rigueur de cet écart.
Et puis, partir quelques mois pour mener un projet que l’agence venait de gagner à Milan me tiendrait à l’écart de Charlie et des cancans de mes collègues.
Je ne m’en sortais pas si mal.
Le soir même, j’acceptai de rencontrer les parents de Medhi.
💬 Commentaires 4