Partie 1 ~ 5
Amédée prit congé des hommes. Ses sens percevaient le fourmillement des animaux possédés qui étaient à présent une centaine à rôder aux abords de la barrière de feu, cherchant une entrée. Leur faim et leur excitation était clairement perceptibles, comme la vague mouvante de l’air chauffé par le feu. Les yeux d’Amédée n’étaient plus d’onyx mais d’or liquide, incandescents. Le Lame noire se dirigea vers la rivière en feu, dégainant son épée d’un geste cérémoniel. Les flammes s’ouvrirent à son passage et, durant un infime instant, les hurlements des possédés parvinrent aux mercenaires, de même que la vision de centaines de paires d’yeux vermillons fixés sur la brèche créée par son passage. Puis le mur de flamme se referma, engloutissant cette vision comme s’il eut s’agit d’un mauvais rêve. Brejvik profita du départ du Lame noire pour inviter ses collaborateurs à se concerter dans sa tente. Ils étaient assis à même le sol, en cercle, comme des enfants jouant aux billes et Emelric fut le premier à déclarer, la voix éteinte :
« Nous sommes en enfers ».
Il voulait clairement invectiver, hurler sur Brejvik pour lui avoir dissimulé ce que seraient les conditions du voyage, mais il n’en avait pas l’énergie. Le sorcier persifla à son égard :
« C’est à votre naïveté, ou pire, à votre fantasme d’aventures et de découvertes exotiques, que vous devez faire des reproches ».
Le jeune érudit observa le silence, une expédition dans les ruines d’Istirion était ce dont tous les historiens des Royaumes de la Bordure parlaient de faire un jour sans jamais l’oser. Il avait voulu être le premier, et voilà où cela le menait. Il se tourna vers Brejvik :
« C’est d’une armée de Lame noires dont nous aurions eu besoin, pas des mercenaires impuissants face aux démons ».
Brejvik pondéra :
« Nous n’avons subi aucune perte alors que nous avons passé la journée dans l’Enclave. Je trouve que tout se déroule extrêmement bien ».
Le sorcier précisa de sa voix trainante à l’adresse d’Emelrick :
« Les Lames noires sont moins d’une centaine et officient bien au-delà des Royaumes de la Bordure sur toutes les terres connues d’Essiah, il n’y a pas de quoi former une armée. Pour un érudit, vous êtes inculte ».
Emelrick rougit de honte et bafouilla :
« Mon expertise concerne l’Empire d’Illmarayad »
Il connaissait le moindre recoin des bibliothèques royales et des universités du Felden Oriental. Mais c’est vrai qu’il ne s’était jamais intéressé aux campagnes et aux lieux reculés où sévissaient les démons et où œuvraient encore les Lames noires. Brejvik l’interpella en retour :
« En ce qui concerne votre expertise, avez-vous réussi à trouver le moyen d’ouvrir la porte scellée de la bibliothèque ? »
L’érudit carra ses épaules, bien sûr qu’il avait trouvé ! Il avait étudié les plans des serrures de cette civilisation par centaines, de même que le moindre objet, le moindre texte qu’ils avaient produit et lui était parvenu.
« Soyez-en assuré, je saurais ouvrir cette porte. Y parvenir et survivre au chemin du retour, je n’en suis pas si sûr. »
La main griffue du désespoir se serra sur son torse. Le sorcier regarda l’érudit de haut en répondant de sa voix trainante :
« Avec les protections magiques que j’ai créées vous avez toutes les chances d’y parvenir. »
Emelric explosa :
« Expliquez-moi comment vos gri-gris vont empêcher ces choses-là, ces créatures infectes, de me dévorer tout cru ? »
« Vous ne croyez pas en la magie ? »
Trop fatigué pour argumenter sur un terrain qu’il ne maitrisait pas, il préféra se taire et consulter la carte dans laquelle Brejvik s’était absorbé. Les choses ne feraient qu’empirer au fil des jours et tous en étaient conscients, mais faire demi-tour n’était pas envisageable non plus, il avait tout abandonné pour mener ce projet à bien.
Amédée frappa d’estoc la gorge du grizzly possédé qui lui faisait face puis, dans un pivot puissant, lui trancha la tête. Aussitôt il s’effondra, laissant la place à un autre animal, trop parasité par le démon pour qu’il soit reconnaissable. Tombétoile dans sa main droite trancha sans rencontrer la moindre résistance sa chair purulente, la brûlant dans une odeur écœurante. Il s’effondra à son tour. Les possédés ne parvenaient pas à percevoir Amédée qui tournoyait parmi eux en les décimant. Son aura était semblable aux leurs et, rendus fous par la faim, ils perdraient tout discernement. Les battements de ses cœurs ralentissaient. Pour Amédée, la forêt nocturne se parait de teintes irisées où des troncs d’argents se découpaient sous une lumière d’or éclatante. C’était la vision du démon qui partageait son corps. Elle donnait une beauté chatoyante à un monde où la nuit était plus éclatante que le jour. Son sang mi-démon mi-humain bouillait dans ses veines. Une joie sauvage à libérer cette force comprimée étirait ses lèvres d’un sourire carnassier, agrandissant anormalement sa bouche. Lorsqu’au terme de ce ballet léthal le dernier possédé tomba, Amédée se dressa au milieu d’un charnier qui se réduisait lentement en poussière sous ses yeux. La forêt était redevenue silencieuse et immobile. Plus de cent possédés étaient morts au cours de cette bataille, libérant la route qu’ils devraient emprunter le lendemain. Les mains gantées d’Amédée tremblaient d’excitation et d’épuisement mêlés. L’excitation était le fait du démon tandis que l’épuisement était sa partie humaine qui tentait de garder le dessus. De longues respirations lui permirent peu à peu de retrouver le calme. Ses iris redevinrent des onyx perçantes, Tombétoile retourna à son fourreau, rassasiée. Passant sa langue sur ses lèvres, le goût amer du sang noir emplit sa bouche. Amédée cracha immédiatement et réalisa que son visage et son corps tout entier étaient teintés du sang des possédés. En retournant au campement, la barrière de feu ainsi que l’eau de la rivière s’écartèrent docilement sur son passage. Les mercenaires de garde furent saisis d’effroi, ne reconnaissant pas immédiatement son apparence. L’attache de ses longs cheveux avait lâchée et, ses nattes et mèches dévalaient librement ses épaules, recouvertes de sang de démon pestilentiel. Sans perdre un instant, le Lame noire pris un récipient dans son paquetage, le plongea dans l’eau claire de la rivière, là où le feu ne l’incendiait pas, et s’aspergea avec. Elle était délicieusement tiède. Puis, inspecta le fil de Tombétoile, le nettoyant à l’eau claire et le graissant minutieusement. Une silhouette quitta furtivement la tente de Brejvik pour venir à ses côtés. Le freyr, un pagne grossièrement noué autour des hanches, s'agenouilla à sa droite. La lumière dansante des flammes faisait miroiter sa peau d’hypnotiques reflets cuivrés. Il leva ses yeux encadrés de cils noirs abondants vers le visage d’Amédée et, quand leurs regards se rencontrèrent, il les détourna immédiatement pour fixer le sol, soumis.
« Si ton maître t’envoie pour récompenser mon travail, tu peux retourner à ses côtés et lui dire que tu m’as pleinement satisfait ».
Le freyr releva brusquement la tête, une expression éperdue trahissant son désarroi. Son attitude était cryptique pour le Lame noire et, pour rendre l’échange plus complexe, le freyr était muet, silencieux comme un enfant trop sage. Mais surtout, Amédée réalisa qu’il était incroyablement lumineux et appétissant. Comment cette information capitale avait-elle pu lui échapper ? Seuls l’odeur et l’aura irrésistible d’un freyr avaient pu inciter les possédés à s’éveiller et lancer une chasse en pleine journée ! Déglutissant, Amédée détacha d’un geste sa lourde cape de voyage maculée du sang noir des démons et en recouvrit les épaules du freyr. Celui-ci sursauta à l’amorce de son geste, puis dévisagea le Sieur Tombétoile alors que ses mains tiraient sur le lacet afin d’ajuster le vêtement à ses épaules.
« Tu ne devras l’enlever sous aucun prétexte. Il masquera ta présence aux possédés. »
Son manque de vigilance était impardonnable ! Alors qu’il était pourtant évident que voyager ainsi avec cet être lumineux par excellence était un appel à table pour les démons ! Amédée secoua la tête de découragement, son imprudence avait failli tous les tuer dès le premier jour ! Les freyres étaient rares, méprisés et méconnus, mais ce fait n’excusait pas son incompétence. Amédée se demanda si Brejvik avait l’intention de l’utiliser comme leurre en dernier recours ainsi qu’il l’avait fait avant son arrivée à Tête-cendrée.
Le freyr dévisagea longuement le Lame-noire, son regard comme deux galaxies tournoyantes dans lesquelles il était aisé de se noyer. D’un geste lent, il prit un linge humide et essuya doucement les résidus de sang noir du visage du Sieur Tombétoile. Les contacts physiques avec les autres êtres étaient devenus si rares que l’initiative de l’esclave l’avait saisi. C’était sa façon à lui de remercier le Lame noire pour l’avoir sauvé la première fois. Amédée, à nouveau au contrôle de ses émotions, accepta ce contact. Quand il eut fini de nettoyer son visage, il se leva et passa le linge sur ses cheveux jusqu’à les débarrasser du sang, de la terre et des épines de pins qui s’y étaient emmêlés, puis, d’un geste sûr, il noua la crinière du Lame noire en une queue de cheval haute. Enfin, visiblement content du résultat, il se roula en boule dans l’herbe à côté d’Amédée, comme s’il eut été à nouveau un renard. Blottit dans le manteau qu’on venait de lui offrir, il s’endormit.
L’aurore du troisième jour naquit après une nuit où les cauchemars des hommes furent peuplés de silhouettes difformes et de hurlement métalliques imitant les cris des bébés abandonnés. Ils avaient des faces livides et les yeux fiévreux. Malgré cela, ils se préparaient au départ comme ils l’eurent fait pour n’importe quelle autre campagne militaire. Amédée s’enquit de l’état de la Banshee dès qu’elle fut éveillée. Déjeunant près du feu, elle dévisageait tout le monde avec défiance sous ses cheveux hirsutes. Le guerrier s’accroupit à sa hauteur et examina ses pieds mal chaussés, puis la corde encore nouée à son cou qui lui avait brûlé les chairs. Sans hésiter, il la trancha d’un coup de dague courbe, suscitant par son geste vif un sursaut de peur.
« Vous libérez cette hystérique, Sieur Tombétoile ? »
Le soldat qui l’avait jusqu’ici tenue en laisse parut septique. Amédée, flegmatique, observa simplement :
« Elle n’a nulle part où fuir à présent ».
Les lèvres craquelées de la Banshee se retroussèrent et elle feula à leur adresse pour toute réponse. Drovak arriva à leur hauteur, et la jeune femme se recroquevilla sur elle-même tandis que le mercenaire, les pouces dans la ceinture, la déshabillait du regard.
« Une vraie petite sauvageonne ».
Il lui envoya de la terre au visage en frappant du pied dans une motte, puis se tourna vers Amédée et lui dit :
« Sieur Brejvik se demande pourquoi vous avez affublé son « Trésor » de votre cape puante ».
« Dites-lui qu’il doit la porter afin d’éviter que les démons ne se réveillent en plein jour à notre passage ».
Prenant Drovak à l’écart, Amédée ajouta :
« Ne nous mettez pas la Banshee à dos. Sa coopération est essentielle ».
Pour, toute réponse, le mercenaire eut un sourire lubrique.
Le troisième jour de voyage passa alors qu’ils remontaient le cours d’eau, cheminant sur sa berge accidentée. Ils louvoyaient entre les prêles et les fougères arborescentes géantes qui abritaient des insectes de plus en plus monumentaux. D’abord fuyantes, les bestioles commençaient à voler près des têtes casquées comme si elles jaugeaient leur force vis à vis de potentielles proies. Il faisait également de plus en plus chaud malgré la végétation boréale, et la troupe crapahutait en file indienne en regardant de tous les côtés, s’attendant à voir surgir une libellule monstrueuse ou une scolopendre titanesque. Soudain, l’encolure de Kenchra s’affaissa. Amédée manqua de vider ses étriers et se rattrapa in extremis au pommeau de sa selle. L’étalon avait mis le pied dans un trou d’eau et était tombé sur les genoux. Sous l’onde de choc, le sol meuble et moussu tanga. Ils abordaient une vaste tourbière dans laquelle le cours d’eau se perdait. Drovak jura devant le spectacle du sol traître qui s’étendait entre les troncs massifs. Amédée mit pied à terre et dégaina d’un second fourreau suspendu à sa selle une lourde épée d’acier tout en tenant son bâton fermement dans l’autre main. Une forêt sans chant d’oiseau, résonnant seulement du vrombissement des insectes, avait quelque chose d’oppressant. A la façon d’un signal nerveux qui se propage, tous les mercenaires dégainèrent leurs propres lames dans un tintement. Ils s’engagèrent à sa suite sur le terrain de plus en plus meuble. Drovak qui était à ses côtés jeta un œil à sa lame et lui demanda, les dents serrées :
« Pourquoi changez-vous d’arme maintenant ? »
Amédée, qui tâtait le terrain de la pointe de son bâton en avançant, lui répondit :
« Je préfère éviter d’utiliser Tombétoile sur autre chose que les démons et les monstres. L’acier et pour la faune, le fer de mon bâton est tout indiqué si nous rencontrons des fées ou autres créatures du petit-peuple. Même si c’est peu probable dans un lieu aussi corrompu. »
- Votre esprit du feu d’hier ne peut-il pas nous protéger ?
- Non, pas lorsque nous sommes en mouvement et pas contre autre chose que des démons. »
Drovak eut un souffle dédaigneux avant de continuer :
- Vous êtes moins puissant qu’un sorcier alors !
Amédée ne s’émut pas de cette remarque mais se demanda ce qui avait conduit le mercenaire à cette conclusion.
- Les Lames noires ne sont pas des mages. La magie que nous maitrisons est propre à notre Ordre et pourrait paraitre archaïque aux yeux de votre compagnon. »
Le Lame-noire posa son regard sur le mercenaire et vit, à sa plus grande stupeur, un carré de tissu sur lequel avait été dessiné un signe. Il était cousu à l’intérieur de son armure cloutée dont il avait ouvert la première attache à cause de la chaleur. Drovak avait suivi son regard et tapota de l’index le symbole qu’Amédée savait écrit avec du sang. Il déclara :
- C’est le rituel de protection du sieur Lowras. Tous les mercenaires l’ont cousu dans leur armure. »
Un sourire sarcastique jaillit sur la bouche du chef des mercenaires devant la mine stupéfaite du sieur Tombétoile.
- Ça a l’air de vous la boucler sévèrement ! J’pensais pas que ce sorcier pouvait faire des trucs qui impressionneraient une engeance mi-humaine, mi-démone.
Amédée ne releva pas l’affront, son esprit trop perturbé par le fait que le symbole était tout sauf un rituel de protection, c’était un chiffre… agrémenté d’un caractère en langue démone qui signifiait « sacrifice ».
Le sol se mit soudain à vaciller, déséquilibrant les membres de l’expédition. Dans des gerbes d’eau soudaines et chaotiques d’immenses gueules fournies de dents jaillirent des rivières paresseuses. Elles happèrent les hommes en armes comme des baies mûres. Drovak beugla :
- Serrez les rangs autour des chevaux ! Dos-à-dos ! épées en avant !
Guidés par la voix de leur chef, les mercenaires s’exécutèrent immédiatement. Le sol spongieux laissa passer l’eau et tous crapahutaient à présent dans dix pouces de liquide. Le freyr et la Banshee manquèrent de se faire piétiner par les palefrois pris de panique des Sieurs Emelric et Brejvik. Amédée lâcha les rênes de son propre destrier et se jeta dans la mêlée des gueules surgissantes. Les assaillantes étaient d’énormes salamandres aux têtes lourdes et osseuses, pourvues de barillons pointus sur le museau. Son épée d’acier ne lui offrait pas la même aisance que Tombétoile, mais ses talents d’épéiste de mêlée demeuraient entiers. Amédée serra les dents, poussa un peu plus fort sur ses bras, enfonçant sa lame dans l’interstice des scutelles de l’animal qui claqua les mâchoires de douleur. Lorsque la force brute ne pouvait l’emporter, la faiblesse de l’armure était la solution indiquée. En y appuyant de tout son poids, la lame transperça la créature de part en part. Une fois son épée retirée, Amédée se précipita sur la créature suivante.
L’affrontement durait maintenant depuis plusieurs minutes, le sorcier Lowras, malgré son étrange immobilité, n’était pas resté inactif. Il s’était arrimé avec des sangles sur sa monture avant d’entrer en transe, tenant fermement son Palka, le bâton des sorciers. Face aux démons, il savait qu’utiliser sa magie d’Essiah ne ferait que les attirer vers lui et qu’il ne parviendrait pas à les détruire. Bien que cela lui coûta, il devait admettre que seules les Lames-noires pouvaient officier dans ce domaine. Mais ces bestioles, qui appartenaient au même plan d’existence que lui, allaient goûter sa puissance. Le cœur de démon d’Amédée frémit d’excitation lorsque le sort du sorcier se déclencha. Son anima, la petite parcelle d’énergie de la création qui lui était propre, s’était éveillée et de formidables langues de feu frémissantes jaillirent du Palka, venant embraser les épées des mercenaires. Galvanisés à la vue de la douleur qu’ils infligeaient à présent à leurs ennemis, les hommes poussèrent des cris bestiaux en leur tailladant le museau, les forçant à retourner dans les profondeurs des rivières noires d’où ils étaient venus. Les hommes, dans l’euphorie de leur victoire aussi soudaine qu’inattendue cognèrent les targes fixées à leurs avant-bras pour exprimer leur liesse. Drovak les rappela à l’ordre d’un sifflement. Lii n’avait pas oublié où ils étaient, et toute cette magie le rendait plus nerveux qu’heureux. Même s’il était un salopard de mercenaire, il avait été baptisé et sa religion lui avait dépeint l’enfer comme un endroit qui ressemblait fort à celui-ci. La joie subite des mercenaires disparue lorsqu’il fallut dénombrer des victimes. L’escarmouche avait été brève et violente. Cinq d’entre eux emportés dans les gueules des créatures, deux autres avaient péri dans la bataille et leurs corps gisaient, disloqués, dans la mousse et le lichen. Ce lourd tribut leur avait permis d’occire trois de ces animaux gigantesques et de blesser plusieurs d’entre eux qui avaient réussi à prendre la fuite.
Les deux corps furent portés devant la Banshee. Les mercenaires étaient familiers de la mort, mais rendre l’âme dans l’Enclave, où nul être en dehors des démons et des monstres ne venaient jamais, où personne ne se soucierait de leur rendre hommage et où tous ignoreraient ce qu’il était advenu d’eux, était une façon bien solitaire de mourir. Amédée s’approcha de l’un d’eux et, discrètement, dégrafa la première attache de son armure de cuir cloutée. Sans surprise, un carré de tissus portant le numéro seize et le signe du sacrifice, y était cousu. Sentant qu’on l’observait, ses yeux d’onyx se levèrent et rencontrèrent brièvement ceux de Brejvik et de Lowras. Ils se dévisagèrent et, en silence, Amédée referma l’armure. La Banshee devait se hâter, mais elle demeurait immobile. Drovak s’approcha d’elle au pas de charge mais Amédée prit les devants, et de sa voix calme, lui demanda :
« De quoi avez-vous besoin pour officier le chant ? ».
La jeune femme à l’allure bestiale déclara de sa voix rauque à l’assemblée :
« J’ai b’soin des corps des salamandres qu’vous avez tué ».
Drovak lui cracha :
« Pourquoi, sorcière ? »
La jeune femme aux joues scarifiées prenait vraisemblablement un malin plaisir à les faire languir, tirant distraitement sur les fils qui pendaient de ses guenilles. Elle expliqua dans un sourire :
« Mais pour les honorer pardi ! Tous les guerriers doivent être honorés quelle que soit leur armée ».
Amédée dut littéralement faire barrage de son corps pour empêcher les mercenaires à cran de se jeter sur elle et la réduire en charpie. La Banshee éclata d’un rire dément qui ne fit qu’énerver les hommes davantage. Seul Drovak avait l’autorité suffisante pour ramener la discipline dans ses rangs à cet instant, et il posa son index sur le torse d’Amédée, surplombant légèrement le Lame noire :
« Vous avez voulu amener cette sale folle ! Vous en êtes responsable ».
Amédée empoigna vivement le doigt du chef des mercenaires et, approchant sa bouche de son oreille, lui murmura :
« Si vous ne l’aviez pas violée le soir précédant notre départ, elle serait sans doute plus coopérative. Vous êtes aussi responsable que moi de cette situation ».
Drovak dévisagea le Lame noire sans une trace de honte ni de remords, seulement étonné que le guerrier l’eut deviné. Le Lame noire déclara à l’assemblée :
« Ce que la Banshee veut dire, c’est que le chant du recueil doit honorer tous les morts si nous ne voulons pas qu’ils soient possédés. Vous serez impuissants face à ces animaux une fois qu’ils seront devenus des démons. A vous de choisir. »
Les mercenaires eurent la sagesse et la présence d’esprit suffisante pour entendre raison et, à contrecœur, portèrent les lourds cadavres aux crânes massifs à la Banshee. Celle-ci s’approcha de l’eau et y plongea ses mains, lava ses avant-bras puis son visage. L’eau de cet endroit grouillant de vie, d’excroissances et de tumeurs végétales et fongiques était étonnamment pure et limpide. Elle attacha étroitement sa crinière hirsute à l’arrière de son crâne et son apparence de sauvageonne fut transfigurée. Elle avait à présent l’allure d’une jeune prêtresse au teint nacré et aux immenses yeux sombres. Elle s’agenouilla au milieu des corps disposés en étoile autour d’elle et fit tinter une poignée de grelots. Le son cristallin qu’ils émirent suspendit l’attention de tous. Ainsi magnifiée, elle entonna la complainte des morts. Sa voix avait une clarté intacte et égrainait les paroles de la langue sacrée, les faisant résonner dans la nature comme si elles eussent été chantées dans une cathédrale. Le cantique s’épanouissait en d’amples mélopées où l’écho de la voix des esprits était perceptible. Il purifiait littéralement l’atmosphère autour d’eux. Amédée commença d’ailleurs à ressentir un malaise à se trouver ainsi en contact avec un rituel anti-démon aussi efficace, cette Banshee démontrait clairement sa compétence. Quand elle eut terminé, Amédée constata avec amusement combien l’auditoire était devenu apaisé et docile. Ils rejetèrent les corps des salamandres à la rivière et inhumèrent leurs camarades aux creux des racines d’un épicéa monumental. Ils étaient à présent protégés des démons dans leur voyage vers le royaume des morts, et la Banshee avait gagné le respect des hommes. Elle reprit son attitude sauvage dès qu’elle eut fini, mais à présent, elle ne feulait plus lorsqu’on venait lui parler. Elle se contenta de garder le silence et de lancer des éclairs de ses grands yeux. Le soldat qui avait été responsable de la tenir entravée était même venu lui présenter ses excuses pour l’avoir maltraitée, conscient qu’il préférait la savoir s’occupant de son cadavre dans l’éventualité où un malheur lui arriverait. Seul Drovak restait égal à lui-même, voyant dans le respect témoigné à cette femme par ses troupes une nouvelle défaite vis-à-vis du Sieur Tombétoile.
L’expédition se préparait à repartir. La jeune femme eut toutes les peines du monde à se relever. Lorsqu’elle y parvint, elle avança sur des jambes flageolantes. Le mercenaire qui l’avait tenue en laisse s’en inquiéta et fit remonter le message à Drovak qui gronda :
- Nous ne pouvons pas surcharger les chevaux de bas sur un sol aussi instable.
Le Sieur Emelric, témoin de cet échange proposa de lui laisser emprunter sa monture. Il n’avait pas aimé la façon dont on avait traité cette demoiselle et s’en plaignit à Brejvik et Lowras. Amédée constata que tant qu’elle avait été considérée comme une sauvageonne versée dans les arts occultes, personne ne lui avait témoigné d’humanité, mais dès qu’elle était apparue à leurs yeux comme une demoiselle en détresse, tous se bousculaient pour obtenir ses bonnes grâces. Brejvik s’opposa à la démarche du jeune érudit aux intentions chevaleresques. Afin de débloquer la situation, Amédée siffla doucement et sa magnifique monture arriva à sa hauteur. Le Lame noire souleva de sa force surhumaine la jeune femme et la plaça sur la selle puis expliqua d’une façon prosaïque tout en ajustant les étriers :
« La Banshee est trop importante pour être laissée derrière, et si elle ne peut avancer nous ne le pourrons pas non plus ».
La jeune femme s’était violemment débattue lorsque le Sieur Tombétoile l’avait prise à la taille, mais elle demeurait interdite à présent, les mains crispées sur le pommeau de la selle. Amédée murmura à l’oreille de sa monture:
« Je compte sur toi Kenchra ».
La Banshee poussa un petit cri mêlant excitation et stupeur quand le puissant animal se mit en mouvement, suivant son maître à la tête de la colonne.
💬 Commentaires 3
Globalement, je trouve que c'est ce qu'il m'a que à ton histoire pour le moment : entrelacer les fils des intrigues pour gagner en fluidité et éviter l'effet patchwork. T'es scènes arrivent trop brutalement alors que tu gagnerais vraiment si tu apportais plus de finesse.
Le retour d'Amédée au camps me semble à retravailler aussi. Et la description du comportement de la freire est peut-être un poil caricatural , mais ça c'est peut-être juste une question de goût, à voir ce que te dises les autres lecteurices :)