Chapitre 15 : La longue marche

📖 La Marche des Morts-Debout... ✍️ Goupil 📝 1880 mots

Le grand feu au centre du camp brûlait en pleine intensité. La caravane des Morts-Debout avait repris sa route vers le détroit de Béring, seul endroit praticable en hiver pour rejoindre le pays à « la bannière étoilée », plaisantait le vieux Gill.

Les disparus avaient eu droit à une fête d'adieu, où rires, pleurs et chants s'étaient mélangés avec la froideur de la nuit précédant le départ précipité du convoi.

Le Serpent avait repris sa marche, comme toujours, comme il le devait. Pas le temps de pleurer les morts… Ce qui se passe dans les caravanes reste dans les caravanes…

Quelque part derrière eux, dans les décombres d'un monde dévoré jusqu'à l'os, un stade vide gardait le silence sur ce qui s'y était passé, jusqu'au prochain passage de la Horde qui effacerait jusqu'au dernier souvenir de son existence. Et dans l'oubli de la peine, un trou dans la neige, dernière demeure d'un amour magnifique que même la nature avait fini par punir, et la perte d'une jeunesse insouciante, née trop tard, morte trop tôt…

Les trois anciens avaient tenté de guérir les plaies morales, pendant que les blessures physiques se soignaient avec le temps. Et le temps passa, les jours, puis les semaines devinrent des mois, traçant leur sillon dans la neige, remplacée par la glace à mesure qu'ils approchaient du Grand Nord…

Petit à petit, la perte des membres du groupe ne fut, en apparence, qu’un mauvais souvenir, une douleur parmi tant d'autres.

Trois mois après le retour des malheureuses expéditions, la neige qui couvrait l’horizon devant leur marche désespérée n'avait toujours pas fini de dévorer l'horizon. Dans leur dos, la Horde semblait de moins en moins sensible au froid polaire, forçant régulièrement le convoi à écourter ses pauses. Un semblant de vie reprit, chacun trop occupé aux tâches indispensables et surtout vitales.

La nourriture était le problème le plus important à régler, plus ils montaient dans le Grand Nord, plus leurs réserves fondaient comme « la crédibilité d’un politicarrr !! », répétait sans cesse le bon vieux Gill dans un grand rire des plus sincères.

 

Klair avançait seule dans la taïga blanche, l'arc bandé, le souffle court et régulier. Un phoque solitaire, séparé de sa colonie, grattait la neige à la recherche de repos bien mérité, inconscient du danger. Il somnolait sur une petite plage de galets à l’entrée d’une rivière gelée se jetant dans la « grande marre du nord », toujours dixit le Bricoleur. Elle attendit. Elle attendait toujours. C'était la seule chose que ce monde lui avait vraiment appris à faire correctement.

Sans hésitation, Klair retint son souffle… Une vie pour la vie ! Pensa-t-elle avant de lâcher la corde de son arc. La flèche partit sans un bruit, toucha sa cible en plein cœur, l'animal s'effondra net.

En le hissant sur son dos pour le traîner vers le convoi, elle pensa à Kay'ou, à sa manie de compter les pas jusqu'au campement pour passer le temps. Elle compta, elle aussi, cette fois-là. Par habitude, par respect, elle ne sut jamais si c'était pour lui, ou pour elle-même…

 

… Quelques jours plus tard…

 

— Et voilà ! claironna jovialement le vieux Gill, brandissant fièrement un assemblage de tuyaux, de bidons et de fil de cuivre récupéré qui ressemblait à s'y méprendre à une sculpture sortie du cerveau d'un artiste fou… Le « Chauffe-bourricot Mark III » !

— Le quoi ? demanda Herv, un sourcil levé. Qu’est-ce que t’as encore bricolé ? Pauvre fou…

— Rigole, mais c’est un système de canalisation de chaleur pour les enclos des bêtes de trait, mon cher cuistot inculte. Si on perd nos animaux dans le froid, c'est toute la caravane qui s'arrête. Et toi, tu manges quoi, sans viande fraîche, et es-tu prêt à te transformer en cas’croutes pour la Horde ??

Herv ne dit mot, il pouvait lire derrière les moqueries de l’ancien une mélancolie sous-jacente. Il finit par ajouter à son ami tout sourire, qui attendait une réaction à sa création.

— T’es sûr de ton coup ? Si j’ai bien compris, c’est une pompe à chaleur ? Ça fait du bruit, non ??

— Pfff !! Détail technique ! On verra bien si ça marche avant de couper les chevaux en quatre ! Il hurla de rire à sa blague, faisant se retourner plusieurs têtes, apportant un vent d’hilarité communicative dans le campement.

 

… Quelques jours encore plus tard…

 

Lors d’un arrêt dans une vallée enneigée, Dam’ Akhima avait rassemblé une dizaine d'enfants autour d'elle, à l'abri du vent, dans la carcasse encore roulante de l’ancien bus scolaire tapissé de fourrures. Elle tenait entre ses mains le vieil appareil photo trouvé par Dav, des mois plus tôt, dans une ferme oubliée.

— Avant, expliqua-t-elle calmement, de sa voix la plus douce. Avant, les gens gardaient leurs souvenirs enfermés dans des petites boîtes comme celle-ci. Ensuite ils pouvaient les mettre sur papier et les garder dans une plus grande boîte. Pas dans leur tête, non, non, dans une boîte qu’ils pouvaient sortir pour montrer aux autres leur vie magnifique…

— Pourquoi ils faisaient pas juste… s'en souvenir ? demanda un petit garçon grelottant, le nez rougi par le froid.

— Viens là, Alex.

Alex, le garçon aux cheveux iroquois, se précipita dans les bras de la Dame.

Serrant le petit curieux contre elle, diffusant leur chaleur respective, Akhima sourit, un sourire un peu triste, mais empli de patience.

— Parce qu'ils avaient peur d'oublier. Et nous, on n'a plus ce choix. On doit se souvenir de nous-mêmes, de tout, pour tous ceux qui ne sont plus là pour le faire.

Elle referma la main sur l'appareil, comme on ferme la main sur quelque chose de précieux et de définitivement cassé. Une vague de souvenirs plus ou moins joyeux effleura l’esprit de la jeune femme, elle secoua la tête.

— Maintenant, la leçon du jour : le nœud de chaise. Celui qui ne le sait pas encore ce soir n'aura pas de dessert.

Un concert de grognements désapprobateurs lui répondit. Elle adorait ça.

 

… Au même moment…

 

Dans la roulotte de Joh, la lampe à huile projetait des ombres tremblantes sur les documents étalés à même le sol. Ginah était assise en tailleur sur la table de la roulotte, les mains crispées sur ses genoux, les yeux rivés sur les lignes de cyrillique qu'elle ne pouvait toujours pas complètement lire.

L’ancien grommelait, rageait, fumait de l’herbe offerte par Gill. Depuis plusieurs jours maintenant, Joh épluchait de vieux livres écornés, aux pages rongées par l’humidité. Ginah réussit à intercepter un titre : Dict__aire Fran__is/Russ_…

— Alors ? T'as trouvé quoi ? lâcha enfin la jeune veuve, après plusieurs jours à garder le silence, à observer l’étrange manège qui se déroulait devant elle.

La roulotte enfumée laissait quelques filets d’air glacé venant de l’extérieur filtrer par de petits interstices d’usure et de rouille. Ginah sourit à la sensation, sur son visage, entre air frais et fumée euphorisante.

— Pas grand-chose de plus qu'hier, répondit Joh sans lever les yeux, son doigt suivant lentement une ligne de texte.

— Des coordonnées, des noms de code, un truc appelé « v kraïnem sloutchâi) ». Je crois que ça veut dire « projet dernier recours ». Un truc comme ça… Mais, je ne comprends pas tout… Arf, mais…

— Mais quoi ? questionna la jeune femme en se levant pour s’approcher du presque vieil homme.

— Mais ce n'est pas un rapport militaire ordinaire, Ginah. C'est un rapport scientifique… Hum, scientifique, c’est un truc que les gens d’avant faisaient pour faire avancer l’humanité… Comme le fait le vieux Gill avec son bricolage… Tu captes ??

Elle serra les poings.

— Comme pour la Horde ? grimaça-t-elle.

— Oui, répondit Joh en plongeant son regard, avec douceur, dans celui de Ginah, comme pour calmer sa colère.

— Alors tu me dis que Vinz et Kentin sont morts pour un tas de papiers scientifiques ? C’est ça ? Un truc qui va nous mettre encore plus en dang…

— Oui ! trancha net Joh. Oui, ils sont morts en Veilleurs, en allant chercher des informations pour la survie du convoi, ne l’oublie pas.

— Je ne peux pas oublier… murmura la gorge serrée, Ginah.

— Excuse-moi, ma belle. Je ne voulais pas te faire de mal, corrigea doucement Joh. Et si j'ai raison sur ce que je crois lire ici, ces informations pourraient valoir plus cher que tu ne l'imagines. Leur sacrifice ne sera jamais oublié, je te le promets.

Ginah ne répondit rien, mais elle ne bougea pas non plus. Elle resta là, chaque soir suivant, à regarder Joh déchiffrer patiemment ce que deux de ses amis avaient payé de leur vie, jusqu'à ce qu'elle comprenne, elle aussi, ne serait-ce qu'un mot.

 

… Encore des mois plus tard…

 

Le convoi s’était arrêté devant la banquise d'un fleuve gelé, dont le nom était perdu, qui leur sembla assez solide pour porter le poids d'un chariot chargé de matériel. Ce n'était pas la première traversée de ce genre, et le convoi avait développé sa propre routine : on avançait large, on écoutait le son de la glace, on priait un peu, façon Morts-Debout : c'est-à-dire en jurant discrètement.

Le craquement se fit entendre à mi-parcours. Sec, définitif, comme si on avait arraché la peau de la nature glacée, d’un coup vif et rapide. « Avanti ! » Un bourricot plus tout jeune, chargé de bâches, et une vache portant des bidons vides s'enfoncèrent d'un coup dans une plaque plus fine, dans un chaos d'éclaboussures gelées et de braiments paniqués.

Trois Veilleurs se précipitèrent, cordes en main, pataugeant jusqu'aux genoux dans l'eau glaciale pour hisser les bêtes hors du trou avant l'hypothermie.

— Le chargement ! cria quelqu'un.

— On s'en fout du chargement, c'est que des bâches ! hurla Ody, qui s’était remise de ses blessures au retour, tirant de toutes ses forces sur la corde attachée au bourricot. Sauvez les bêtes !

Ils réussirent, trempés, gelés, hilares d'avoir survécu à si peu de choses, comparé à tout le reste. Gill, en particulier, ne se remit jamais tout à fait d'avoir vu flotter puis couler son précieux stock de fil de cuivre pour ses machines extravagantes. L’âne et la vache étaient sauvés, mais terrorisés, il fallut quelques heures pour calmer les animaux et pour traverser.

— Le progrès a un prix, marmonna-t-il, philosophe, en se réchauffant les mains devant le feu et soufflant un mélange de buée et de fumée canabillée.

 

… Longtemps plus tard…

 

Les semaines devinrent des mois. La neige devint glace, la glace devint toundra sans fin, et la toundra devint, peu à peu, une promesse silencieuse. Celle d'un autre rivage, quelque part au bout du monde connu, au pays étoilé, où le convoi n'aurait peut-être plus jamais besoin de courir.

Le temps était devenu clément, la nature avait repris forme au cours du cycle passé. La chasse donnait plus, les ruines inexplorées se faisaient de plus en plus nombreuses, donnant aux pilleurs de plus grandes chances de voir un butin intéressant.

Dans une vallée verdoyante, le convoi avait posé ses bagages. Les éclaireurs avaient donné une dizaine de jours avant que la Horde ne se rapproche trop.

Joh, avec l’aide de Ginah, avait fini par comprendre en partie les documents ramenés. Un espoir hypothétique, un port, un bateau et peut-être un endroit où toutes et tous seraient enfin, peut-être, à l’abri. Après de nombreuses années, il était temps que tout ceci s’arrête.

Debout sur une caisse posée au centre du cercle serpentin, Joh promena son regard sur la centaine d’âmes qu’il avait réunies. Il souriait…

💬 Commentaires 12

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patrick.skedli • 4 jours, 11 heures
Un long parcours périlleux qui a laissé le temps de décrypter les textes trouvés. Maintenant qu'elle va être cette révélation. Un havre de paix ? Ou bine la fin du parcours.
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Goupil Auteur • 4 jours, 2 heures
Tantan tan !! Myyyyystère !! 😂😂😂 Merci de ton retour...
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scifan • 1 semaine, 3 jours
Tu as entièrement raison de faire des sauts dans le temps s'il ne se passe rien de particulier pendant ces périodes. Tu tiens un bon rythme. ❤️❤️❤️
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Goupil Auteur • 1 semaine, 3 jours
Oh, un compliment, vraiment ?? Mouahahha !! 😂😂😂

Merci beaucoup, tu sais que j'aime quand tu me fais du mal... Heu ? Toujours rien de cochon là dedans et je parle bien sûr de tes annotations et corrections😂❤️❤️
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scifan • 1 semaine, 3 jours
Tan pis.
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Goupil Auteur • 1 semaine, 3 jours
T 😂😂😂
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CatherineDomin • 3 semaines, 4 jours modifié
Ces descriptions sur la vie des fuyards sont très intéressantes et constituent une parenthèse plus calme avant l'arrivée, peut-être, vers la "terre promise". Bien entendu, je continue à suivre ton histoire avec le plus grand intérêt.
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Goupil Auteur • 3 semaines, 4 jours
😁C'est toujours un plaisir de lire tes com. Merci, ma très chère @CatherineDomin 😁🥰
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YannLoire • 3 semaines, 5 jours
❤️❤️❤️ On sent que tu veux terminé mais ça reste très bien. Vivement la suite alors !
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Goupil Auteur • 3 semaines, 5 jours
@YannLoire, oui, je veux terminer mais j'espère ne pas gâcher la fin (encore 2/3 chapitres... 4 😁😁)❤️. La fin sera un peu plus longue (j'ai commencé l'écriture et c'est bien parti pour être des chapitres plus longs)...
Un grand merci pour ton soutien, tu sais que j'apprécie nos échanges❤️❤️.
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YannLoire • 3 semaines, 4 jours
Toujours un plaisir !
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Goupil Auteur • 3 semaines, 4 jours
😁❤️
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