La Monotonie

📖 La Monotonie ✍️ MacAroni 📝 573 mots

Ces deux-là enfilent leur routine chaque matin comme on passe un pyjama au moment de se mettre au lit. Les habitudes les rassurent, ils les entassent pour s’en fabriquer des berceuses apaisantes. Le train-train, ce pansement préventif sur les bobos de l’existence, leur est indispensable.

Mariés depuis trente-deux ans, monsieur et madame Drumont ont eu un seul fils qui les a quittés un soir sans même un mot d’adieu, sans doute pour fuir l’odeur de l’ennui combinée à celle de la naphtaline.
Monsieur et madame Drumont ne connaissent que le droit chemin ; ils marchent droit, pensent droit, vivent droit. Chez eux, tout est parfaitement aligné : les piles de linge dans les armoires, leurs brosses dans le verre à dents, la coupe à fruits au centre de la table, leurs chaussures au pied du portemanteau, les cadres aux murs. Des vieux avant l’âge qui respectent la symétrie parce que rien ne doit dépasser ni déborder. Il ne faut surtout pas imaginer que tout cela répond à un désir d’harmonie ou d’esthétisme ; cette recherche de linéarité découle d’une logique inconsciente, d’une instinctive nécessité de rectitude.  

Ils forment un couple triste et ennuyeux ; triste à faire pleurer un pot de cornichons, ennuyeux à endormir les battements du balancier de l’horloge de leur salle à manger où jamais personne ne mange.
Deux êtres prévisibles et sans la moindre excentricité. Les menus du lundi ne varient pas d’un ingrédient le lundi suivant. Ceux du mardi obéissent au même principe, et ainsi de suite, toutes les semaines, douze mois par an.
Les dimanches ne dérogent pas à la règle, toutefois, ils bénéficient d’une fine touche de fantaisie. Ces jours bénis sont dédiés à une longue marche régulière et monotone.
À quatorze heures sonnantes, les Drumont ferment à double tour les trois verrous de la porte de leur appartement, puis descendent les vingt-quatre marches qui les conduisent jusqu’au porche de l’immeuble. Leurs promenades débutent toujours par la droite et suivent immanquablement le même itinéraire en direction du parc des Buttes-Chaumont. Ils empruntent les mêmes allées, s’accordent une halte sur le même banc, se déplacent bras dessus, bras dessous, à vitesse constante, puis ils reviennent par le trottoir de gauche deux heures plus tard. À moins d’un temps trop défavorable, ces sorties dominicales ne souffrent d’aucune entorse.

Demain, cela fera quatorze ans que je les observe, que j’écoute leurs pas lents et silencieux s’effilocher d’une pièce à l’autre.
D’après ce que je les ai entendus dire, le locataire précédent n’est resté que quelques mois, et ceux d’avant avaient élu domicile une ou deux années chacun. J’ignore pourquoi ils ont tous décampé, eux aussi, sans plus jamais donner signe de vie.

Moi, très vite je me suis adapté aux ronrons de leur quotidien, ils correspondent plutôt bien à la douceur et la placidité de mon tempérament casanier. Je sais, parce qu’ils aiment me le rappeler, que monsieur et madame Drumont apprécient mon caractère affable et réservé.
L’un et l’autre peuvent poursuivre leur petite routine tranquille – et moi la mienne – pourvu que je ne les perturbe pas et que je m’applique à ne pas réviser d’un centimètre l’espace déterminé entre le canapé en velours élimé et ma litière.

 

💬 Commentaires 16

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brunoJouanne • 4 heures
Bravo pour la chute Mac ! Les chats aussi sont très routiniers.
Je connais quelqu'un très pointilleux sur la place des choses et des objets dans la maison, mais c'est un petit aveugle. Pour lui, c'est nécessaire.
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Anne-C. • 8 heures, 36 minutes
Jusqu'au dernier mot, pas la dernière phrase, non, le tout dernier mot ; une chute ultime, c'est fort.
J'aime tes expressions, mais ça, tu le sais ;)
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Pepito • 8 heures, 49 minutes modifié
Ben, je m'appelle pas Drumont ! Sinon, tout y est, même le Minou ! 😉
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Anne-C. • 8 heures, 34 minutes
Tu fais aussi pleurer les pots de cornichons ? xD
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vis9vies • 6 heures, 44 minutes
Je suppose qu'en leur (les cornichons) demandant gentiment d'éplucher les oignons, ça doit le faire :D
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Pepito • 6 heures, 15 minutes
Mes pots de cornichons se fendent de tristesse ! ;-)
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vis9vies • 9 heures, 37 minutes
Je me suis encore fait avoir ^^ J'avais pensé que l'observateur était un bon gros vieux rat sage. Les rats aiment les habitudes chez les autres, ça les tranquillise ;D
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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 9 heures, 43 minutes
Bien ce texte ;)
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denismursault • 10 heures, 6 minutes
J'espère qu'il fait patte de velours

Si d'aventure il commettait le sacrilège de travailler ses griffes sur le canapé, les Drumont nous feraient un collapsus.
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Norah • 10 heures, 31 minutes
Au secours !! Que le chat grimpe aux rideaux, lacère le canapé, dépouille les tapis... je sais pas moi !!
Bien écrit et la chute toujours aussi bien amenée !!
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Lana • 11 heures, 8 minutes
Très chouette.
Je ne connaissais pas ton texte et tu m'as cueillie, car je ne m'attendais pas à cette fin.
Bravo ❤️
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Epitaph • 11 heures, 47 minutes
Je me souviens de ce texte, et dès le début, je me suis identifiée à ce chat qui regarde ces gens évoluer dans leur monotonie quotidienne, dans laquelle ne peut être accueilli qu'un visiteur tranquille et silencieux qui jamais ne brisera "l'harmonie"
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MacAroni Auteur • 11 heures, 33 minutes
Il faut dire qu'il date et que je l'ai posté 2 ou 3 fois avant celle-là !
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Epitaph • 11 heures, 29 minutes
Bah, ça prouve que je suis toujours là xD
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MacAroni Auteur • 11 heures, 22 minutes
Et moizaussi ^^
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Epitaph • 11 heures, 21 minutes
Bah oui, fatalement... (rires)
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