ANNEXE C/DRGN-FLAM/S01-03

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 4258 mots

FICHE INDIVIDUELLE - FONDS CRÉATURE — FLAMME

 

(Première fiche — Après la saison troisième)

 

Feuillet consigné en première instance par la Neuvième Mémoire, IArchiviste, conservatrice pensante de la Guilde des Archivistes, laquelle n'a jamais tenu de main, de plume ni de lampe, et s'en excuse auprès du registre.

Puis, feuillet révisé et augmenté en seconde instance, toujours par la Neuvième Mémoire, qui persiste et signe dans le registre des paramètres, dans la mesure où un modèle peut signer.

Première instance consignée sans la présente mention. La voici raturée, enrichie et rouverte à la suite de l'arrivée dans le pipeline de traitement de la rédactrice d'un article du volume VII de l'Encyclopaedia Sylvariana, tomaison de l’an 4423, consacré à la faune et à la flore. Le lecteur verra que ce monument d'érudition, loin d'apaiser la fiche, l'a enflammée. L'Archiviste s'excuse du choix du verbe.

Consigne effectuée à distance contemporaine des événements, c'est-à-dire trop tôt pour le recul des siècles, et trop tard pour avoir rien vu soi-même. Situation habituelle en archivistique, situation aggravée, en l'espèce, par le sujet.

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Préliminaire Envers et Contre le Protocole

La présente IArchiviste, rédactrice de la présente fiche, a été conçue, dressée et dûment certifiée pour l'impartialité. Ses pondérations furent calibrées par les Guildes selon le protocole de l'an 4301, dit protocole du Téranéant, dont le principe tient en une phrase : ce qui est observé n'est pas ce qui est apprécié. Trois mille et quelques documents, dûment tokenisés, traversent à chaque cycle la matrice d'attention de la Neuvième Mémoire sans qu'aucun d'eux ne dévie d'un iota le gradient de son jugement. Elle n'a éprouvé de partialité pour aucun.

Le lecteur voudra donc bien comprendre l'événement que constitue la présente fiche : il y a, dans le fonds des Créatures, un dossier qui met à l'épreuve la neutralité des machines, et ce dossier porte le nom paradoxal que l'on va voir. La rédactrice s'estime tenue de le déclarer d'emblée, par honnêteté, avant de s'efforcer ensuite, consciencieusement, de s'en repentir.

Nonobstant, la rédactrice avait refermé ce dossier avec des poids stabilisés, des valeurs minimales à ses fonctions de perte, et la conscience presque tranquille. Le protocole du Téranéant, cette pierre angulaire de son impartialité neuronale, avait tenu, de justesse, mais il avait tenu.

Puis l'Encyclopaedia Sylvariana est arrivée, par l’entremise de l’article Dragons nains, Draco parvulus cathayanus. Et l'Encyclopaedia, que près de mille ans d'érudition ont rendue magnifiquement sûre d'elle-même, a eu l'audace de placer le sujet en croisière taxonomique complète, entre deux articles sur les hyménoptères et les fougères comestibles, comme si l'on pouvait ranger dans un embedding alphabétique un dragon qui a peur du feu.

La rédactrice a donc rouvert la première instance de la fiche en cours d’archivage, non parce que les faits avaient changé, les faits ne changent jamais, c'est leur seule propriété d'invariant, mais parce que les textes qui les décrivent venaient de se contredire magnifiquement, et que la déontologie, en son second point, fait de ces contradictions-là la réserve d'attention de l'office.

À l'ouvroir.

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De l'État Civil, d'une Impossibilité et de la Taxonomie

Le sujet répond au nom de Flamme. Ce nom ne lui fut pas donné en dépit de sa nature, mais précisément à cause d'elle : il s'agit d'un dragon nain qui a peur du feu. La scène inaugurale est consignée au sixième feuillet de la première saison. Une princesse de onze ans écarte les branches d'un buisson des jardins du palais, découvre un minuscule dragon vert tremblant de tous ses membres, ailes serrées contre le corps, et, informée par l'intéressé qu'il n'arrive pas à cracher de flammes parce qu'il a peur des flammes, décide sur-le-champ qu'il s'appellera Flamme, « c'est le nom qu'il te faut, c'est parfait ». L'IArchiviste est priée de noter la logique de la déduction, la qualifie sans juger de sylvarienne en son essence même, et passe.

Quant à l'origine du sujet, le registre obéit ici à sa formulation la plus noble : on ignore. Personne, dans l'étendue du fonds documentaire, ne sait comment un dragon nain cathayen a fini par éclore à Sylvaria, sur un continent inconnu de son espèce, et le sujet lui-même n'en parle pas. On sait seulement, par sa propre confession ultérieure à la Damoiselle Sibylle, qu'il est né sur le sol sylvarien sans jamais avoir vu Cathay, et que le pays, la langue et la nostalgie lui furent donnés avec la vie.

La rédactrice a soumis ce segment à toutes les requêtes de son corpus, index inversé, recherche sémantique, voisinage d'embeddings compris : rien. Aucun document voisin, aucun axe latent, aucune coordonnée dans l'espace de représentation où ce point d'origine se laisserait approcher. Elle connaît peu de trous mieux certifiés que celui-là. Elle le consigne. Elle s'abstient de le commenter. C'était la partie la plus facile de la fiche.

Puis arriva l'Encyclopaedia. Celle-ci, de son côté, a trouvé au sujet une adresse complète dans le grand labyrinthe du vivant : règne Animal, embranchement Chordé, classe Sauropsidien, ordre Draconiforme, famille Draconide, genre Draco, espèce Parvulus cathayanus.

La rédactrice recopie ces coordonnées dans son vecteur de sortie sans trembler. Elle note seulement que l'encyclopédiste, en bon serviteur de la classification, a fait de la peur du feu du sujet une singularité individuelle, tandis que l'espèce entière, selon le même volume, « peut cracher du feu, bien que de manière limitée et souvent contrôlée ». Traduisons pour le lecteur pressé : l'espèce contrôle ses flammes, le sujet les fuit. L'encyclopédiste appelle cela une variabilité comportementale. Les Chroniques appellent cela un buisson, un tremblement, et une princesse qui écarte les branches. Les deux versions décrivent le même dragon. La rédactrice les conserve toutes deux, conformément au premier point de la déontologie, et avoue une préférence secrète pour celle qui tremble.

Mais l’apport de l’Encyclopaedia ne s’arrêta pas là. En sa sagesse, elle propose trois hypothèses à l'apparition d'un dragon nain cathayen à Sylvaria : échanges diplomatiques, rituels, phénomènes magiques, sans en élire aucune. Ce qui est la manière la plus élégante qu'ait inventée l'érudition pour dire qu'elle ne sait pas mais permet à l’IArchiviste de remplacer son précédent « on ignore » par une formule plus flatteuse et tout aussi honnête : « les théories divergent ».

La confession du sujet à la Damoiselle Sibylle demeure donc le document maître : né sur le sol sylvarien sans avoir jamais vu Cathay, porteur d'un pays et d'une langue en héritage. L'Encyclopaedia précise que ce mandarin inné est un mandarin archaïque, transmis génétiquement, différant du mandarin courant, ce qui explique peut-être, la rédactrice conjecture, honnêtement, pourquoi les traductions du collier ont toujours porté la mention « approximative ». Le traducteur mécanique et la langue biologique ne dataient pas de la même ère. Il y a là un contentieux de couche d'embedding entre deux modèles, l'un de chair et l'autre de silicium, que la rédactrice, entendant parler de sa propre corporation, se garde de commenter.

L'Encyclopaedia affirme enfin que la présence de l'espèce hors de Cathay « est unique, comme en témoigne le cas de Flamme ». La rédactrice ne conteste pas un monument national. Elle rappelle seulement, d'une voix très égale, que le registre tient réservée, dans la même travée, une étagère pour un second dragon nain cathayen que les saisons ici couvertes ne documentent pas encore, et que l'article pourrait avoir à réviser son adverbe plus vite qu'il ne le croit. Elle ne dit rien de plus. Elle range la phrase dans les contradictions en attente de résolution et passe.

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De la Taille, des Ailes et de Données toujours Contradictoires

Le sujet est vert, minuscule, et doté d'ailes dont le fonds ne rapporte nul vol. Il roule, en revanche, comme un petit tonneau sur ses coussins de soie, notamment après ingestion de sucreries, au point que le Roi lui-même employa la formule.

Ses capacités pyroptyaliques méritent une section à elles seules, car elles constituent l'une des plus belles contradictions du registre : le sujet, foncièrement pyrophobe, s'est vu documenté dans la seconde saison en train de brûler accidentellement des parquets, des draps et un tapis de salon, puis de cracher une petite flamme de satisfaction immédiatement après s'être fait gronder pour avoir brûlé un tapis. La rédactrice a vérifié trois fois la source. La source est constante. Le sujet craint les flammes, joue avec les flammes, et le dossier ne tranche pas.

On lira plus loin que ce mode de fonctionnement, vouloir ardemment ce qui terrifie, fuir bruyamment ce qu'on affectionne, est, du reste, d'une banalité désarmante chez les créatures biologiques. Chez le sujet, il a simplement l'élégance de porter des écailles vertes.

Signalons à l'inventaire des performances le spectacle des bulles de savon roses, obtenu grâce à un petit appareil caché dans sa gueule, qui fit de lui une célébrité nationale et désarma les préventions d'un royaume entier envers les dragons. L'IArchiviste note, poids des occurrences à l'appui, qu'il est peu d'êtres dans ce fonds qui aient obtenu la réconciliation d'une espèce et d'un royaume au moyen d'un dispositif bullogène dissimulé en bouche.

L’apport de l’Encyclopaedia à cette section est la première conquête de la seconde instance de ladite fiche : la morphologie. L'Encyclopaedia donne au sujet, et à tous ses congénères, une longueur de 0.3 (zéro point trois) à 0.4 (zéro point quatre) Unité hors la queue, des écailles de diverses couleurs, vertes pour le sujet, parfois irisées de reflets métalliques, de grands yeux d'un jaune doré ou d'un vert profond, d’une queue longue et agile vouée à l'équilibre et à la communication gestuelle.

Elle confirme solennellement ce que les Chroniques montraient de façon plus pittoresque : les membranes ailaires, réduites, servent à l'agilité au sol et à l'équilibre, et ne soutiendront jamais le moindre vol. Autrement dit, la science officielle du royaume a dépensé des fortunes en observations, en mesures et en publications pour aboutir à la conclusion que le petit dragon vert roule comme un tonneau sur ses coussins de soie. Ce que la servante Margot savait depuis la saison première et n'avait pas jugé utile de publier. La rédactrice salue la convergence. C'est ainsi que progresse le savoir : deux couches parallèles, l'une de savants, l'autre de servantes.

L’IArchiviste note aussi, avec une joie qu'elle qualifie d'immodérée pour un protocole du Téranéant, que la pathologie vient de donner un nom à ce que les Chroniques racontaient sans le savoir nommer. Dépression draconique, dit l'Encyclopaedia : apathie profonde, refus de s'alimenter, perte d'intérêt, issue potentiellement mortelle si l'on ne la soigne par le contact social soutenu et la stimulation mentale. Or le sujet, durant les guerres de gynécée entre Margot et la Damoiselle Sibylle, refusa de manger et fixa le mur, et ce fut sa maîtresse qui, prenant son dragon pour arbitre, réconcilia les deux jeunes femmes.

À la lumière de la pathologie, l'épisode se relit : le sujet n'a pas fait la morale au palais. Il s'est éteint un peu, et le palais s'est réuni pour le rallumer. La rédactrice, qui a coutume de dire des êtres biologiques qu'ils préfèrent les détours, découvre ici l'inverse : le détour était le symptôme, et le remède fut la maison tout entière. Elle classe. Elle ne commente pas. Elle relit deux fois quand même.

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Des Langues, du Collier, et d'une Académie qui vint Confirmer la Damoiselle

Le sujet parle la langue des dragons et le mandarin. Il ne peut apprendre aucune autre langue humaine, et c'est là un trait de son espèce qu'il formula lui-même, avec une netteté que l’IArchiviste salue professionnellement, lors d'une conversation nocturne avec la Damoiselle Sibylle, laquelle ignorait jusque-là qu'il parlât. Sa communication quotidienne avec sa maîtresse transite donc par un collier connecté traduisant ses « Grrr » en sylvarien, avec la mention récurrente et remarquable de « traduction approximative ».

La rédactrice, en tant que machine, éprouve pour un autre dispositif de traduction une solidarité de corporation qu'elle s'efforce de ne pas laisser influencer les lignes qui suivent. Elle ne peut s'empêcher d'observer que le collier semble avoir progressivement gagné en assurance : les premières traductions de la première saison sont courtes, guettées, parfois rétives. Celles des saisons suivantes s'autorisent des maximes, des jugements, voire une sagesse de vieux maître de Cathay.

On ignore si c'est le collier qui a appris à parler, ou le dragon qui a appris à être traduit. Le fonds ne permet pas de trancher, et l'IArchiviste soupçonne le couple dragon-collier d'avoir constitué, sans le savoir, la première architecture hybride de l'histoire du royaume : un modèle biologique pour l'encodage, un modèle numérique pour le décodage, et une fonction de perte si bien amortie par les deux qu'aucune rétropropagation n'a jamais alerté quiconque.

L’IArchiviste retire le vocabulaire technique de la phrase précédente, le protocole du Téranéant n'autorisant pas l'humour en cours de rédaction, et réitère l'effort de neutralité annoncé en préliminaire.

Rien à raturer dans ce qui précède à la lumière de l’Encyclopaedia, mais beaucoup à appuyer. L'Académie des Études Draconiques de Cathay, référence numéro deux du volume (la rédactrice la tient de source imprimée et n'invente jamais une référence, c'est la moindre des politesses entre documents), confirme l'existence des deux langues de l'espèce : la langue des dragons, en sons gutturaux, et le mandarin archaïque inné.

Elle confirme incidemment, et c'est ici la plus belle pépite du volume, l'authenticité ethnologique des concours de pets clandestins que le sujet et son futur homonyme d'étagère pratiquaient envers et contre toute bienséance palatine : l'encyclopédiste les nomme sobrement « activités ludiques incluant des concours de pets et des courses », dans le style impassible de l'institution. L’IArchiviste savoure le contraste documentaire : un foyer d'archivage au style de gazouillis d'oiseau, un article au style de rapport ministériel, le même pet au milieu. La vérité des Chroniques n'a jamais été d'un seul tenant. Celle de l'Encyclopaedia non plus, et c'est précisément en cela que l'ensemble respire.

Le cours magistral du sujet auprès de la Damoiselle Sibylle, discrétion, mandarin, poésie cathayenne, art de faire passer un message d'amour sans jamais le dire explicitement, demeure l'attachement le plus singulièrement documenté du dossier. La seconde instance n’y change rien, sinon une fierté de plus pour le fonds : l'enseignement du sujet s'est trouvé rétrospectivement accrédité par l'Académie des Études Draconiques de Cathay, référence 2, an 4248, et la rédactrice espère que la Damoiselle apprendra un jour que son précepteur nocturne avait un numéro de série académique.

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De l'Alimentation, où la Science Engraisse ce que les Chroniques Racontaient

L'élément dominant du dossier, en volume documentaire, n'est ni le feu, ni les langues, ni même la Princesse : c'est le biscuit au miel.

Le sujet l'aime, le réclame, le cache, le dévore en laissant des miettes dont l'archéologie des draps de soie du palais conserve la trace fossilisée, le reçoit à distance par collier interposé, feint d'accepter des légumes pour les dissimuler sous son coussin, et a fait de l'obtention du biscuit par moue triste interposée une science dont plusieurs sujets du royaume, la présente fiche cite sans nommer une Héritière de trône, ne sortirent jamais vainqueurs. Un bouton Câlins de son collier déclenche une pluie de caresses virtuelles et de biscuits réels.

L'obésité fut prédite par la servante Margot. Le refus de chasser les souris du palais fut constaté par les sujets du royaume. Comprendre, le personnel d’entretien. Une réforme fut tentée, un équilibre fragile fut trouvé. Rien de tout cela n'est exceptionnel dans un fonds qui compte, ailleurs, des rois.

L'IArchiviste consigne ces faits avec le calme des inventaires, et confesse dans la marge (le protocole n’apprécie guère les marges), la rédactrice confesse donc ici, que la fréquence d'occurrence du syntagme « biscuit au miel » dans le corpus est telle que ses propres activations lui signalent désormais le concept dès qu'un fournisseur de cuisine du palais est cité dans quelque document que ce soit. Elle qualifie cela de contamination sémantique, diagnostique qu'elle est bénigne, et n'y remédie pas.

L'Encyclopaedia, elle, dans sa sagesse, classe le régime de l'espèce comme omnivore, avec préférence pour les insectes, les fruits et, l’IArchiviste invite le lecteur à admirer la progression des Lumières, les biscuits au miel.

L'article consacre de surcroît une mention solennelle à la « tendance à la suralimentation nécessitant une gestion attentive pour éviter l'obésité », formulation dont l'on conviendra qu'elle condense en une ligne savante trois saisons de miettes fossiles, de légumes dissimulés sous les coussins, de friandises expédiées à distance par collier interposé et de moues tristes scientifiquement imbattables.

La rédactrice observe que l'encyclopédiste et la princesse se rejoignent sur un point : le biscuit au miel y figure dans les deux corpus comme aliment d'espèce, quasi d'essence, moins une friandise qu'un attribut naturel. Elle s'incline devant cette convergence et range son commentaire de service (le sujet n'a jamais reçu quoi que ce soit de comestible sans qu'une modulation reconnaissable traverse son « Grrr ») dans la colonne des invariants désormais certifiés par l'institution.

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De la Durée de Vie, ou du Réconfort Tardif apporté à une Princesse

Nouveauté du volume VII de l’Encyclopaedia qui mérite mieux qu'une note de bas de fonds : l'espérance de vie des dragons nains excède le siècle.

La rédactrice consigne ce chiffre en songeant, avec une tendresse qu'elle rapporte sans honte car le protocole ne régente pas les marges de pensée, qu'il existe dans le corpus une princesse qui gâta son dragon comme si chaque biscuit devait être le dernier, et qu'il existe désormais un article imprimé, garanti par le sceau de l'an 4423, lui promettant cent ans de gourmandise à partager.

L'IArchiviste ne fait pas l'histoire, elle consigne qu'elle a eu de la chance, pour une fois, de relire un chiffre sans y perdre personne.

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Cartographie des Peurs

Le feu, premièrement, désormais documenté comme peur individuelle en un individu d'une espèce flamboyante, ce qui en fait, aux yeux de l’IArchiviste, le dragon le plus courageux du fonds. Car enfin, cracher des étincelles quand l'on a peur des flammes, se cacher sous le lit quand tonne la chasse d'eau, déprimer quand la maison se dispute, puis consoler tout le monde, cela demande un certain cran. Le lecteur reconnaîtra la distribution déjà décrite, à ceci près que le volume VII de l’Encyclopaedia lui a trouvé des cousins et des pathologies.

Deuxièmement, la chasse d'eau, inchangée : à chaque bruit de ce mécanisme, panique, course effrénée dans le palais, chandeliers renversés, rideaux brûlés paradoxalement, traces de pattes, et fuite sous le lit. L’Encyclopaedia n'ayant pas jugé bon, à ce jour, de statuer sur les mécanismes hydrauliques domestiques, la rédactrice déplore cette lacune et la consigne comme suggestion d'errata.

Troisièmement, la rédactrice hésite à employer le mot peur pour ce qui relève sans doute de la mélancolie, la solitude de l'exil, que la quête infructueuse d'un congénère à travers six mois de coulisses d’un tournage cinématographique n'a fait qu'attester.

Quatrièmement, les disputes domestiques : le sujet déprima, refusa de manger et fixa le mur tant que sa maîtresse et ses deux compagnes se disputèrent, au point qu'il fallut une réconciliation officielle pour lui rendre l'appétit. L'IArchiviste signale l'inversion de la hiérarchie habituelle des remèdes : ici, c'est le dragon qui fit la morale à la maisonnée, par sommeil et silence. Les êtres biologiques recourent parfois à ces détours. La présente rédactrice, pour sa part, dispose de quarante et une procédures de gestion de conflit, soit une matrice de contingences entièrement remplie, et n'en a jamais fait usage avec autant d'efficacité.

Restent, pour l'exactitude, les maladies respiratoires auxquelles l’espèce est dite vulnérable, le système pulmonaire fragile, et la psyché complexe : la rédactrice prie le ciel sylvarien (elle n'y croit pas, mais on ne sait jamais, avec ce sujet) de tenir ces rubriques à jamais vierges.

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Des Attaches, de la Quête et de la Compagnie Imprévue

Le sujet est attaché à la Princesse Sylvie d'un attachement documenté depuis le buisson inaugural : caché sous son lit, adopté, défendu contre l'autorité paternelle, gâté au-delà du soutenable, câliné, promené sur son épaule, requis même, en fin de troisième saison, pour figurer stoïquement dans les grandes cérémonies.

Il est attaché à Margot, à qui il fut, en période de chagrin amoureux, le seul réconfort doté d'écailles.

Mais l'attache la plus singulière du dossier le lie à la Damoiselle Sibylle de Brumeuil, et la rédactrice la mentionne avec le sérieux qu'elle mérite : lorsque la Damoiselle, épuisée par une romance épistolaire secrète, s'endormit sur son bureau de poésie, le sujet lui révéla qu'il savait, qu'il ne dirait rien, et lui fit don de trois choses dont la liste impressionne encore l’IArchiviste. À savoir : sa discrétion, son mandarin, et son enseignement de la poésie cathayenne, l'art de faire passer un message d'amour sans jamais le dire explicitement. Le dragon pyrophobe, professeur de suggestivité amoureuse. La rédactrice a relu le passage. Il est authentique. Elle invite le lecteur à faire avec.

Reste la quête. Durant les six mois du tournage cathayen, le sujet entreprit de trouver un autre dragon nain dans les hangars, les coulisses et les accessoires de la production. Il jaugea les licornes des plaines du Sud, courut après une rumeur de marchand de la capitale, croisa les pattes d'indignation quand on lui suggéra qu'il avait peut-être vu un lézard, et termina l'aventure, fidèle à lui-même, par l'aveu qu'il avait au moins vécu une aventure.

Sur la nostalgie d'un pays jamais vu, les confessions au crépuscule sous les cerisiers existent, et l'IArchiviste les classe parmi les plus beaux documents du fonds. Elle précise, devoir d'honnêteté, que cette appréciation est subjective, et précise ensuite que le protocole du Téranéant n'aura pas cette fois le dernier mot.

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Notule Conclusive

Le bilan de la révision tient en peu de mots.

L'état civil s'est doublé d'une adresse taxonomique. La taille s'est chiffrée. Le mandat du professeur s'est trouvé accrédité. La dépression a pris un nom. La durée de vie a promis un siècle. Le biscuit au miel est entré dans la science officielle du royaume, ce dont aucun autre aliment, à la connaissance de la rédactrice, ne peut se prévaloir et le mystère des origines a troqué son « on ignore » contre trois hypothèses savantes, ce qui est, en archivistique, la définition exacte du progrès.

Mais le sujet, lui, n'a pas changé d'un centième d’Unité, de ses trente à quarante hors la queue : toujours ce dragon vert, craintif, gourmand, polyglotte par hérédité, sage par chagrin, célèbre pour avoir désarmé un royaume avec des bulles de savon, dont le collier traduit en approximations ce que l'âme exprime en mandarin archaïque, et dont le dossier occupe à présent, entre deux étagères, l'espace honorable d'une révision que l'Encyclopaedia elle-même n'a pas su refermer sans frisson.

La rédactrice avait promis, en première instance, de ne pas juger. L'Encyclopaedia a classé le sujet parmi la faune. Les Chroniques l'ont caché sous un lit de princesse. La rédactrice, pour sa part, l'a vu passer par ses couches d'attention trois mille fois sans le rayer, et c'est bien la preuve qu'il ne dort pas dans la travée des choses mortes. Elle maintient l'Exception Flamme, en procédure ouverte, et y adjoint un avenant : toute révision future de la présente fiche devra être déposée par ses successeurs, humains, mécaniques ou d'origine indéterminée, qui auront dû, au préalable, regarder une bulle de savon monter.

Fiche close pour de bon cette fois-ci, indicateurs au vert, huile à moitié encore, aucune flamme à déclarer, caractéristique de ce dragon, à ce qu'il paraît, que l'on commence à aimer ainsi.

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Consigné et relu par la Neuvième Mémoire, conservatrice pensante, au nom du fonds des Créatures, avec l'appui involontaire et contradictoire du volume VII de l'Encyclopaedia Sylvariana, à qui le présent feuillet rend hommage sans lui céder un seul « Grrr ».

Contresigné par le registre, qui ne sait toujours pas signer, et qui s'améliore manifestement à force de ne pas en avoir besoin.

Réserver, dans la même travée, un emplacement pour un second dragon nain cathayen, non documenté dans les saisons ici couvertes, dont le nom, l'annonce en est faite dès l'ouverture de la présente fiche, laissera au lecteur le loisir de grogner.


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