Comme un Métronome de Colère

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 2457 mots

L’Eveil de la Guerrière

La Princesse Sylvie était incapable de décider si la nuit avait été trop courte, ou trop longue. Elle avait à peine dormi, de brefs moments de sommeil remplis de rêves étranges où des dragons nains se transformaient en Titans crachant des flammes bleues, tandis que Sven Thorvald, le colosse blond, leur lançait des boucliers d'écailles qui se changeaient en pluie de pierres précieuses.

Sylvie s’était réveillée en sursaut, trempée de sueur, le cœur battant la chamade. Il était à peine trois heures du matin. Elle avait tenté de se rendormir, s'enroulant dans ses draps de soie comme dans un cocon protecteur, mais l'obscurité de sa chambre ne lui apportait aucun réconfort. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, c'était l'image de l'armure dans le container qui revenait, avec ses écailles sombres, greffées sur le métal. Et les mots de Sven : « C'est le prix. Je meurs si l'un de vos deux dragons éternue dans ma direction. »

Elle s'était levée, avait marché jusqu'à la fenêtre, regardant les jardins endormis sous la lune. Son esprit, habituellement occupé par bien d’autres choses était maintenant saturé d'informations qu'elle n'avait jamais demandées.

« Des armes de destruction massive. »

Elle répétait le mot comme une incantation maudite. « Armes. » Pas des compagnons. Pas des enfants. Des armes.

Et Olivier. Son Olivier, son fiancé depuis à peine trois semaines, celui avec qui elle partageait ses bonbons, ses rires, et ses projets de vie future. Olivier, qui savait. Qui savait depuis quinze ans. Qui avait laissé le Bureau du Contre-Espionnage surveiller ses bébés, qui avait laissé Sven préparer ce programme de formation tactique, qui avait laissé tout cela se mettre en place sans jamais lui en dire un seul mot.

« Pourquoi ? » se demandait-elle, les poings serrés sur le rebord de la fenêtre. « Pourquoi m'avez-vous caché cela ? Est-ce que vous pensiez que j'étais trop petite ? Trop naïve ? Trop... Sylvie ? » Mais cette idée lui avait fait penser immédiatement à sa mère et à son père, la Reine et le Roi. Elle avait senti une bouffée de colère monter en elle, chaude et brûlante, mais à l’évocation de ses parents, cela passa tout aussi rapidement. « Bien entendu. C’était parce qu’elle était trop… elle-même. » Elle reconnaissait bien là ses parents.

Elle s'était recouchée, mais le sommeil ne revenait pas. Elle se tournait et se retournait dans son lit, imaginant des scénarios catastrophes, des guerres, des trahisons, des dragons qui crachaient du feu sur le palais. Elle avait même pensé à appeler Margot, mais elle savait que sa fidèle servante et chère amie était probablement aussi épuisée qu'elle, hantée par les mêmes questions.

Sylvie ne se contenta pas de se lever ; elle se dressa, telle une statue de la Justice prête à frapper, ses yeux cernés par l’insomnie brillant d'une lueur fiévreuse. Elle quitta la douceur de sa chemise de nuit en soie qu’elle jeta au-travers de la pièce d’un ample mouvement impérieux, et se dirigea d’un pas farouche, dans le plus simple appareil, vers ses armoires, à la lueur du début du jour.

Elle avait besoin d'une tenue qui reflète la détermination implacable qui l'animait, d'une armure.

 

***

La Montée en Pression d’une Princesse Furieuse

Le ciel commençait à peine à s'éclaircir d'une teinte gris-perle, une aube timide qui semblait hésiter face à la Princesse qui bouillonnait. Après la tiédeur de son lit, elle sentait la fraîcheur du petit matin mordre sa peau exposée.

Elle avait décidé. Elle n'attendrait pas la fin de la semaine. Elle irait chercher Olivier. Elle le trouverait, elle le secouerait, et elle lui ferait avouer pourquoi il l'avait tenue à l'écart de la vérité.

Elle ouvrit une armoire avec une brusquerie qui fit danser les cintres, ses doigts effleurant les étoffes avant de s'arrêter sur un tailleur sobre mais ample, d'un bleu nuit profond qui semblait absorber la faible lumière de l'aube. C'était une pièce d'une élégance austère, taillée pour la mobilité, conçue pour ne jamais entraver un mouvement, même le plus vif. Elle enfilait une chemise de soie blanche, crispée par la tension de ses épaules, puis se glissait dans le pantalon ample de la tenue. La coupe fluide de l'habit, tombant en plis souples autour de ses jambes, lui conférait une liberté de mouvement totale, comme si elle était prête à courir, à bondir, ou à faire face à un adversaire de taille.

Ses cheveux, habituellement coiffés avec une précision méticuleuse, furent simplement relevés en un chignon haut et serré, laissant son visage découvert, ses traits marqués par la fatigue mais aussi par une résolution inébranlable. Elle enfila des bottines plates et souples, conçues pour la marche rapide, et ajusta la veste du tailleur, dont les épaules larges accentuaient sa stature. Malgré les cernes sous ses yeux et le désordre de ses pensées, elle dégageait une impression de dynamisme électrique. Elle n'avait pas l'air d'une princesse qui vient de se réveiller, mais d'une guerrière qui s'apprête à livrer bataille, prête à pourfendre les mensonges et à traquer la vérité, quoi qu’il en coûte.

Elle quitta ses appartements privés situés au deux cent troisième étage de la tour de l'Aile Résidentielle. Le silence de cette fin de nuit régnait encore dans les couloirs, baignés d'une lumière tamisée et dorée qui simulait le lever du jour. Elle rejoignit la grande galerie circulaire animée d’une détermination qui contrastait avec la douceur habituelle de ses pas.

Elle arriva aux grandes marches de l’escalier de la rotonde, une spirale majestueuse de marbre blanc et de verre, où la lueur du jour naissant commençait à filtrer à travers les verrières supérieures. Elle descendit avec une rapidité inhabituelle, ses bottines faisant un bruit sec sur la pierre polie, comme un métronome de colère.

Arrivée à la dernière marche, elle se dirigea vers les ascenseurs panoramiques princiers puis s’arrêta. Elle n’appuya sur aucun bouton, le système du palais l’identifia en silence et lui ouvrit sans bruit les larges portes de ce qui ressemblait plus à un petit salon avec vue panoramique qu’à une cabine d’ascenseur. Les portes se refermèrent avec un soupir, puis la pièce glissa silencieusement vers le bas, traversant les cent quatre-vingt-treize étages qui la séparaient de son objectif.

A travers ce qui imitait à la perfection une vaste paroi transparente, en fait un écran de réalité augmentée, elle vit les hautes tours et les flèches des autres Ailes du palais s’enfuir vers le haut : l’Aile des Réceptions, les jardins suspendus intérieurs, les Représentations Diplomatiques, l’immense Aile Royale, les Halls d’Entrée. Tout semblait endormi, figé dans une beauté immobile sous la lumière naissante tandis qu’elle se rapprochait du sol à une vitesse irréelle. Elle se sentait seule, isolée dans ce qui semblait être une bulle de verre qui s’enfonçait vers le cœur du palais.

L'ascenseur s'arrêta au dixième étage, là où les amples balcons intérieurs longeaient les parois des immenses couloirs qui reliaient les corps de bâtiments des différentes ailes du palais. Elle sortit. Comme tous les autres, ce couloir était un temple, une nef de lumière et de pierre, avec des voûtes en verrières si hautes qu'elles semblaient disparaître dans le ciel. Des colonnes de marbre blanc, ornées de sculptures de licornes et de fleurs, s'élevaient d’un ample mouvement vers le haut, soutenant des galeries suspendues où la brise matinale jouait avec des rideaux de soie légère dans cet espace aussi vaste que l’extérieur.

Sylvie emprunta la large corniche du balcon, ses pas résonnant doucement sur le sol de marbre poli. Elle se dirigeait vers l'Aile des Réceptions, où se trouvait la grande salle à manger. Le trajet était long, mais elle ne ralentissait pas. Elle traversa plusieurs Halls où se croisaient d’autres couloirs aussi vastes que celui qu’elle suivait, bordés de tapisseries anciennes et de statues de héros sylvariens.

Enfin, elle arriva dans le Hall d’entrée de l’Aile des Réceptions. Elle descendit l’immense escalier d’honneur de dix étages, et s’arrêta devant la porte de la grande salle à manger du palais.

 

Le Temple de Paix

C’était un lieu grandiose et magnifique, typique de l'architecture sylvarienne. Une vaste et haute pièce circulaire lumineuse, avec un plafond voûté orné de fresques célestes qui semblaient bouger avec la lumière du jour naissant. Des colonnes de cristal translucide soutenaient la structure, laissant passer la lumière qui se reflétait sur les murs de marbre blanc et les sols de mosaïque. Des fontaines intérieures jaillissaient en cascades multicolores, ajoutant une musique douce à l'ambiance. Des tables en bois précieux, certaines déjà ornées de fleurs fraîches et de vaisselle en porcelaine fine, étaient disposées avec une élégance parfaite. Des lustres en cristal, suspendus à des chaînes d'or, s’éteignaient un à un à la naissance du soleil.

C'était un lieu de beauté, de prospérité, de nourriture et d’abondance. Un lieu que Sylvie connaissait particulièrement bien, et encore mieux ses zones de service, où elle avait grandi, ri, mangé, et subtilisé maintes victuailles Et maintenant, c'était là qu'elle allait affronter la vérité.

Elle entra dans la salle, et le silence l’accueillit. Il n'y avait presque personne. À cette heure matinale, à l’aube, la plupart des serviteurs étaient en train de préparer les tables, et les courtisans dormaient encore. Seuls quelques domestiques, vêtus de tuniques légères et colorées, s'affairaient discrètement, ajustant les nappes, disposant les couverts, vérifiant les fleurs. Ils la regardèrent passer avec respect, mais sans surprise. Ils savaient que la Princesse était parfois impatiente, parfois capricieuse, parfois en expédition furtive pour reconstituer ses stocks, mais ils ne savaient pas encore qu'elle était furieuse.

 

***

L’Attente Silencieuse

Sylvie traversa la salle à manger, ses pas résonnant doucement sur le sol de mosaïque. Elle ne s'arrêta pas à une de ses tables habituelles. Elle traversa la salle à manger et entra dans le grand salon attenant, un espace plus intime avec des canapés profonds, des fauteuils en velours ou en cuir et de grandes portes-fenêtres ouvertes sur les promenades entourant le bâtiment. Elle s'installa dans le fauteuil le plus confortable, celui qui donnait une vue parfaite sur l'entrée de la salle à manger, à-demi cachée par un luxuriant palmier en pot. Elle croisa les jambes, croisa les bras, et posa son menton sur sa main, adoptant une posture de juge intransigeante.

« Attends de voir, Olivier, » murmura-t-elle, les yeux plissés. « Je suis là. Et je ne bouge pas. »

Elle attendait. Elle écoutait le silence du palais, le bruit lointain des oiseaux par les grandes portes vitrées ouvertes. Elle sentait la tension monter en elle, qui la faisait vibrer. Elle repensait à Sven, à son armure, à ses écailles, à ses mots sur la mort. Elle repensait à Olivier, à son sourire, à sa main sur la sienne en ces mêmes lieux, à ses promesses.

« Comment as-tu pu ? » se demanda-t-elle encore. « Comment as-tu pu me laisser croire que tout était simple, que tout était innocent, alors que tout était un jeu de stratégie, un programme de formation, une guerre latente ? »

Elle soupira, agacée par ses propres pensées. Elle n'était pas habituée à ce genre de choses. Elle était une princesse qui aimait les c-dramas, les bonbons, et les dragons qui faisaient des pets colorés. Pas une stratège de guerre, pas la mère de monstres.

« Je vais lui faire regretter ça, » se dit-elle, les dents serrées. « Je vais lui faire regretter chaque seconde où il m'a caché la vérité. »

Elle s'installa plus confortablement dans son fauteuil, s'attendant à une longue attente. Elle avait tout le temps. Elle avait la colère. Et elle avait la détermination. Elle commença à calculer combien quinze années faisaient de secondes.

 

***

Le Piège se Referme

Et puis, soudain, elle perçut un mouvement à la limite de son champ visuel. Derrière le palmier en pot, au loin, une silhouette, encore dans le hall d’entrée, qui approchait de la porte de la salle à manger.

Sylvie se redressa immédiatement, son visage se figeant dans une expression de froideur calculée. Elle ne bougea pas, ne dit rien et se contentait de fixer la vaste porte, ses yeux brillant d'une lueur menaçante.

Olivier entra dans la grande salle.

Il était là, dans toute son innocence matinale. Il portait une tenue sobre mais élégante, une chemise blanche impeccable, un pantalon de costume, et ses cheveux étaient coiffés avec soin. Il avait l'air détendu, presque heureux, un sourire léger aux lèvres. Il ne savait rien. Il ne se doutait de rien. Il venait simplement prendre son petit-déjeuner, comme tous les matins, ignorant qu'il marchait droit dans le filet tendu par sa propre fiancée.

Il avança sous les hautes voûtes de la salle à manger, son regard balayant la pièce, cherchant peut-être un domestique, ou simplement le calme du matin. Il ne vit pas Sylvie, cachée derrière son palmier en pot du salon attenant, attendant patiemment son heure.

Elle le regarda s'approcher, son cœur battant la chamade, non pas de peur, mais de colère. Elle le vit s'arrêter, se retourner, et enfin, ses yeux rencontrèrent les siens.

Le sourire d'Olivier s'effaça instantanément. Il s'arrêta net. Quelque chose n’allait manifestement pas. Il connaissait suffisamment la Princesse pour le savoir.

— Sylvie ? Qu'est-ce que... ? murmura-t-il, d’une voix qu’il aurait voulue bien plus empreinte d’assurance.

Sylvie ne dit rien. Elle se contenta de le regarder, les bras croisés, le menton levé, les yeux plissés.

— Bonjour, Olivier. Je t'attendais, dit-elle enfin, d'une voix douce mais glaciale

Olivier pâlit. La situation n’était pas normale. Pas du tout. Il faisait face à une Princesse furieuse et déterminée. Il eut soudain un éclair : « Sven ! L’entretien ! ».

— Sylvie, je... commença-t-il, cherchant ses mots. Il était soudain redevenu le petit Prince charmant personnel.

— Tais-toi. Assieds-toi. Et prépare-toi à m’expliquer tout. Ici et maintenant, coupa-t-elle, d'un ton sec.

Olivier s'assit, lentement, sur le fauteuil en face d'elle, ses mains moites posées sur ses genoux. Il la regarda, cherchant une issue, une excuse, une explication. Pourtant… Il se rassurait en se disant qu’elle n’avait pas dit la phrase…

Mais Sylvie ne lui laissa pas de répit.

— Commence par le début, Olivier. Et ne mens pas. Je sais tout. Je sais pour les dragons. Je sais pour les gemmes. Je sais pour Sven. Je sais pour le programme. Pour l’armure, les écailles. Je sais pour tout. On ne me la fait pas à moi ! dit-elle, les yeux brillant d’une lueur féroce.

Olivier reçut la dernière phrase comme le claquement d’un coup de fouet. La phrase ! Elle était vraiment en colère.

Olivier ouvrit la bouche, puis la referma. Il savait dans ces cas-là qu'il n'y avait pas d'échappatoire. Il savait qu'il allait devoir affronter la colère de la Princesse Sylvie, une de ses grandes colères, qu’elle débutait toujours par la même phrase.

Cette journée qui avait si bien commencée était donc une de celles qui allaient changer les choses.

Le tout étant de savoir jusqu’à quel point. Mais cela, il ne le savait jamais avant.

Sylvie le regarda, attendant ses premières paroles, prête à le bombarder de questions, prête à le confronter à la vérité.

— Alors, parle ! dit-elle, d'une voix douce mais menaçante.

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