Les Secrets du Palmier en Pot
Dans un Recoin des Salons
Le salon attenant à la grande salle à manger du palais était, à cette heure indécise de l'aube, un écrin de sérénité absolue. C'était un ensemble d’espaces séparés par quelques paravents et conçus pour la rêverie et la lecture, où les murs de marbre blanc laissaient filtrer une lumière dorée et douce à travers d'immenses baies vitrées ouvertes sur les terrasses et les promenades des jardins. Le soleil, encore timide, caressait les feuilles des plantes exotiques, tandis qu'une brise matinale, chargée du parfum des jasmins et des roses, entrait par les ouvertures, faisant danser les rideaux de soie légère avec une grâce nonchalante.
Dans l’un de ces espaces de sérénité, deux fauteuils profonds en cuir marron clair, moelleux et accueillants, étaient disposés face à face, séparés par une petite table basse en acajou. Un palmier en pot, majestueux et touffu, se dressait entre le couple princier et l'entrée de la salle, formant une barrière végétale qui isolait ce coin du monde du reste de l’endroit. C'était le cadre idéal pour une conversation intime, pour des confidences, pour un moment de douceur partagée avant la chaleur de la journée.
Cependant, si l'air était doux et la lumière apaisante, l'atmosphère entre les deux occupants de ce petit espace confortable du salon était aussi lourde qu’avant un orage d'été. La Princesse Sylvie, assise dans l'un des fauteuils, les bras croisés avec une rigidité militaire, semblait prête à lancer des éclairs. En face d'elle, le Prince Olivier, lui aussi assis, mais avec une posture plus ouverte, tentait désespérément d’apaiser les choses.
Dans son esprit, Olivier faisait le bilan rapide de la nuit précédente. « Qu'est-ce que Sven avait bien pu lui dire ? » se demandait-il. « Et qu'est-ce qu'il avait omis ? » Connaissant son second, ce colosse blond tout en efficacité et avec une logique bien à lui, il n'avait probablement pas ménagé la princesse. Sven, adepte du rentre-dedans, avait dû lui présenter les faits bruts, sans filtre, agrémentés de l’une ou de l’autre de ses vieilles astuces pour dédramatiser.
« Il l'a peut-être un peu trop motivée », songea Olivier avec une pointe d'inquiétude.
« Il a dû lui faire sentir le poids de la responsabilité » avec la délicatesse d’un rouleau compresseur. Heureusement, il s'était préparé à cette éventualité. Il avait élaboré une stratégie : la conciliation, l'écoute active, et une volonté affichée de répondre à toutes ses questions, même les plus déstabilisantes. Il ne fallait surtout pas attiser le feu sous la marmite, comme disait l'expression valorienne.
— Olivier, tu vas m'expliquer pourquoi... commença Sylvie d'une voix tranchante
— Je t'écoute, Sylvie. Mais laisse-moi d'abord te dire que je comprends ta colère. Sven n'a pas dû y aller de main morte, l'interrompit-il doucement, en levant une main apaisante.
— C'est le moins qu'on puisse dire ! Il m'a traitée comme une enfant qui ne savait pas ce qu'elle faisait ! coupa-t-elle, les yeux étincelants.
— Il a voulu te préparer, Sylvie. Pour les semaines à venir. Pour ce qui va se passer avec les dragons.
— Préparer ?! Il m'a dit que Flamme est une arme ! Une arme de destruction massive ! Et toi, tu étais au courant depuis quinze ans ! rugit-elle, se levant à moitié de son fauteuil.
Olivier respira profondément, gardant son calme.
— Je sais, Sylvie. Et je sais que c'est dur à entendre. Mais écoute-moi, s'il te plaît. Je ne vais pas te faire un discours. Je ne vais pas monologuer comme d'habitude. Je veux juste que tu saches une chose : tout ce qui a été fait, tout ce programme, toutes ces mesures, c'était pour toi. Pour Flamme. Pour que vous ne soyez en aucun cas séparés. C'est la Reine et le Roi qui ont pris en main le problème de Flamme, depuis quinze ans, depuis le premier jour.
Sylvie le fixa, les sourcils froncés, l'air de ne pas vouloir le croire.
— Pour nous ? Tu veux dire que tout ce mensonge, toute cette dissimulation, c'était pour nous protéger ? répéta-t-elle, sceptique.
— Oui, répondit Olivier, avec une conviction tranquille. Mais je comprends que tu aies l'impression qu'on t'a tenue à l'écart. Que tu aies l'impression qu'on ne te faisait pas confiance.
Sylvie s'assit à nouveau, mais son regard restait dur, accusateur. Elle prit une profonde inspiration, comme pour rassembler ses forces avant de porter le coup décisif.
***
Le Chaos de l’Arrivée de Flamme
— Olivier, dit-elle lentement, en choisissant ses mots avec soin. Ce qui me perturbe le plus, ce n'est pas tant le fait que Flamme soit une arme. C'est le fait que tu aies laissé faire. Que tu aies piloté tout cela. Pendant quinze ans, Olivier. Quinze ans ! Le Bureau les surveillait, vous saviez tout, et vous m'avez laissé croire qu'ils étaient juste des animaux qui avaient besoin de câlins et de gâteaux au miel. Pourquoi ? Pourquoi m'avez-vous caché leur vraie nature ? Est-ce que vous aviez peur que je les aime moins ? Ou est-ce que vous pensiez que je n'étais pas capable de comprendre la gravité de ce que je portais dans mes bras ? Pendant quinze ans, tu as laissé Sven préparer ce programme de formation militaire, oui militaire, sans jamais me dire un seul mot. Vous avez monté des missions illégales jusqu’à Cathay, jusque dans les archipels de Mû ! Sven a dit que des hommes étaient morts pour tout cela ! Pourquoi ? Pourquoi me l'avez-vous caché ? Est-ce que vous pensiez que j'étais trop petite ? Trop naïve ? Trop… stupide ?
Elle marqua une pause, et se rendit compte qu’elle venait de terminer sa dernière phrase debout, devant son fauteuil, ses yeux brillant d'une lueur de douleur et de colère mêlées. Le prince la regardait, puis il se pencha en avant en soupirant et baissa la tête en appuyant ses bras sur ses genoux. Il fixait le sol.
— J’étais comme leur mère, Olivier. J’étais leur princesse. J'avais le droit de savoir. J'avais le droit de décider si mes dragons allaient devenir des soldats ou rester mes compagnons. Et vous, vous avez pris cette décision à ma place. Que seront-ils devenus lorsque je les retrouverai ?
Olivier ouvrit la bouche pour répondre, mais Sylvie le coupa net.
— Non, ne réponds pas encore à ça. Réponds à ma première question d'abord. Pourquoi ? Pourquoi m'avez-vous caché la vérité ?
Olivier releva la tête et la regarda, son visage empreint d'une tristesse profonde. Il savait que cette question serait la première qu’elle lui poserait. Elle était la plus difficile à répondre. Mais il savait aussi qu'il devait être honnête.
— Sylvie, murmura-t-il, la voix douce mais ferme. C'est parce que... parce que tout a commencé par un chaos absolu, et que nous avons dû faire des choix impossibles pour vous sauver tous les deux, toi et Flamme. Pour vous permettre de rester ensemble.
Sylvie leva un doigt accusateur, prête à l'interrompre, mais Olivier continua d'un trait, avec une rapidité qui trahissait sa propre tension intérieure.
— Imagine, Sylvie. Il y a quinze ans. Tu as découvert Flamme, apeuré, dans les jardins. Tu l'as emmené avec toi, caché de tous, en ayant fait promettre le silence à Margot. Tu l'as gardé avec toi pendant plusieurs jours, avant que l'affaire ne soit découverte. Pendant ce temps, tu lui as donné un nom. Flamme. Et Flamme s'était pris d'amitié pour toi. Tu étais devenue sa maîtresse.
— Oui, je me souviens, coupa Sylvie, la voix tremblante. C'était... magique.
— C'était magique, oui. Mais c'était aussi une bombe nucléaire diplomatique. Dès que le dragon a été découvert, l’immensité du problème est apparue. Les dragons ne vivent qu'à Cathay. Or, Flamme était là. Et la position de Cathay sur les trafics liés aux dragons ? Les œufs, les écailles ? Punis de mort. Peine de mort, Sylvie ! Imagines-tu le scandale si on avait découvert non pas quelques écailles, ni même un œuf, mais qu'un dragon avait été introduit illégalement dans le palais de Sylvaria ? On aurait eu une guerre diplomatique avant même le petit-déjeuner !
— Une guerre ?! répéta Sylvie, choquée. Pour un petit dragon qui fait des pets ?
— Pas pour ses pets ! Pour le principe ! Pour la sécurité ! Pour la souveraineté ! Pour le respect dû à l’Empereur ! Olivier avait haussé le ton. Il se reprit.
— C’est là que la Reine et le Roi ont pris une décision cruciale. Ils ont vu que tu l'avais adopté, et qu’il en avait fait de même. Que tu l'aimais déjà, et lui aussi. Que vous étiez inséparables depuis plusieurs jours que tu avais caché sa présence à tout le monde, grâce à Margot !
Il s’arrêta un instant et regarda Sylvie, qui le fixait en retour, voyant qu’il était sur le point de dire quelque chose, mais essayait de savoir s’il allait lui donner le détail suivant ou non. Il décida que oui.
— D’ailleurs, cela valut à Margot, lors de la découverte de Flamme, la plus sévère punition qu'elle ne reçut jamais, jusqu’à aujourd’hui. Pour n'avoir rien révélé. Elle faillit se faire renvoyer. Seuls les états de service exemplaires de sa famille depuis des générations, les De la Tour, lui permirent d'échapper à cela.
La Princesse lança :
— Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Oui, tu n’en as jamais rien su car elle reçut l’ordre formel de ne rien te révéler. Elle revint à ton service immédiatement afin de ne pas attirer ton attention. Sa famille fut chargée de sa punition.
La Princesse restait interdite, ne sachant pas comment accueillir cette énième révélation aussi fracassante qu’inattendue.
— Mais Margot ? Qu'est-ce qu'elle a eu ? demanda-t-elle enfin, la voix tremblante.
Olivier soupira, ne voulant pas répondre à cette question.
— Je te l’ai dit. La plus sévère des punitions. Elle a payé pour ton secret, Sylvie. Mais je crois que ce devrait être elle-même qui t’en parle, si elle le souhaite. Aborde cela avec elle un jour. Mais sache que c’est très certainement un sujet encore douloureux pour elle. Même aujourd’hui.
Sylvie baissa la tête, les larmes coulant sur ses joues.
— Je ne savais pas... Je ne savais pas que Margot avait tant souffert pour moi.
— Personne ne devait le savoir. C'était le prix à payer pour te garder avec Flamme, répondit Olivier doucement.
Un silence s’installa entre eux, puis Olivier reprit la parole.
— Bref, la Reine et le Roi avaient bien vu votre lien. Et ils connaissaient au moins une chose essentielle : si on séparait un dragon de son maître à cet âge, il mourait. La rupture du lien émotionnel est fatale. Il était hors de question qu’un dragon meure ici, au cœur du palais, qui plus est à cause d’une erreur aussi grossière. Alors, ils ont décidé de ne pas vous séparer. Ils ont opté pour la discrétion absolue. Ils ont mobilisé toutes les ressources. Le Bureau, et son Directeur de l’époque, mon supérieur, furent mis plus qu’à contribution. L’affaire du dragon prit la main sur toutes les autres affaires en cours. Quant à la ligne de conduite à suivre qui fut décidée pour attirer le moins l’attention, ce fut la plus simple : ne pas en parler. Faire comme si tout cela était le plus normal du monde. Oh, cela se saurait ! Et cela se savait même déjà dans le palais, auprès des personnels. Mais cela n’irait pas plus loin puisque personne n’en parlerait.
La Princesse écoutait Olivier, se rendant compte soudain que jamais, ô grand jamais, à l’époque, elle n’avait imaginé que l’apparition de Flamme ait pu plonger le royaume dans une telle confusion.
— Mais il fallait comprendre comment Flamme était arrivé à Sylvaria. La première hypothèse fut qu’il ait été introduit illégalement, pour une raison obscure, par un des innombrables résidents de passage au palais. On a donc cherché. Dans la plus grande discrétion. Des milliers de visiteurs, des délégations, des émissaires, des marchands... Le palais voit défiler en permanence une quantité extraordinaire de visiteurs de l’extérieur. On a fouillé chaque recoin. On a soupçonné tout le monde. Même ton cuisinier, je crois. Il avait eu l’occasion de se rendre en Cathay quelques temps auparavant. Un quelconque programme culinaire de formation…
— Mon cuisinier ?! Auguste ne ferait pas de mal à une mouche, même en pensée. C’est parce qu’il me donnait en cachette des stocks de pâtisseries et de bonbons ? s'indigna Sylvie, scandalisée.
— Oui, c’était ce qu’il faisait qui se rapprochait le plus de l’illégalité, admit Olivier avec un sourire nerveux.
— Toujours est-il que le mystère restait entier. Et personne n'arrivait à savoir comment Flamme était arrivé ici.
Sylvie baissa les yeux, touchée par ces révélations, par l’intervention de ses parents, par la décision de les laisser ensemble, elle et Flamme, alors que la logique froide aurait voulu qu’il lui soit retiré et enfermé dans une cellule, dans le plus grand secret.
***
L’Empereur et les Maîtres des Dragons
— Donc, vous m'avez menti pour me protéger ? C'est ça ?
— Nous avons caché la vérité pour vous protéger, corrigea Olivier doucement.
— Mais il y avait un autre problème, beaucoup plus gros. On ne savait presque rien des dragons, à l’époque, à Sylvaria. Ni à Valoria d’ailleurs. Personne par exemple ne savait à ce moment-là qu'ils ne pouvaient survivre hors de Cathay. On savait bien que leur sortie du territoire de l’Empire était prohibée et lourdement sanctionnée. Mais que c’était tout.
— Et puis ? demanda Sylvie, impatiente.
— Et puis, les investigations ont continué. Pendant plusieurs années. Le Bureau a enquêté. Jusqu'à Cathay. Dans le plus grand secret. Bien des choses ont été découvertes à leur sujet. Leur histoire, leur biologie, leurs habitudes de vie, les traditions les entourant, et surtout l’omerta jetée depuis toujours sur tout ce qui les concernait, par les Maîtres des Dragons et l’Empereur… Mais à ce moment-là, une chose était devenue claire : les dragons ne pouvaient ni vivre ni éclore en dehors de Cathay. C'était une limite biologique. Sauf que... Flamme était là. Vivant. En bonne santé. Depuis des années.
— Oui. Sven me l’a dit, admit Sylvie, les poings serrés. C'est impossible !
— C'est le mystère, Sylvie. Le plus grand de tous. Flamme défiait toutes les lois connues sur les dragons. Toutes les connaissances accumulées depuis des millénaires par les Maîtres des Dragons ! Et on ne pouvait pas simplement l'envoyer à Cathay, car on ne savait pas comment il était arrivé ici. Et il ne supporterait plus la séparation d’avec toi…Nous mesurions bien que nous étions dans une impasse et ne pouvions en apprendre beaucoup plus sans risquer un incident majeur avec l'Empire. Alors, on a pris une décision radicale. On a contacté l'Empereur de Cathay. Directement. Au plus haut niveau.
— L'Empereur ?! Vous avez parlé à l'Empereur de Cathay ? répéta Sylvie, stupéfaite.
— Oui. On lui a exposé la situation. On lui a dit pour l’essentiel : « Il y a un dragon chez nous, il vit, et on ne sait pas comment. On ne sait pas non plus comment il est arrivé là. Et on ne veut pas le perdre. » On a présenté ça comme une demande d'assistance. Une proposition de collaboration scientifique que nous serions grandement honorés de les voir accepter. Un programme conjoint de recherche pour comprendre comment Flamme survivait ici.
— Et il a accepté ? demanda Sylvie, incrédule.
— Cela n’a pas été qu’un petit remue-ménage. Lorsqu’ils eurent examiné les preuves indiscutables que nous leur avions fournies, des pans entiers de ce qu’ils pensaient savoir depuis des générations s’étaient effondrés. Et après mûre réflexion, oui. L'Empereur a donné son accord. Ils étaient encore plus surpris et avides de comprendre que nous. Tout a été mis en place dans le plus grand secret. Un programme de recherche, des experts, des protocoles... Tout pour que Flamme puisse vivre ici, en toute sécurité, et pour que personne ne sache qu'un dragon était présent à la cour de Sylvaria. Eux-mêmes étaient les premiers à ne pas vouloir sortir Flamme de Sylvaria, personne ne sachant si le voyage pouvait présenter un risque pour lui.
Sylvie le fixa, les yeux brillants de larmes, mais cette fois, ce n'était pas de la colère. C'était de la gratitude, une émotion profonde.
— Donc... tout ça... pour moi ? Pour Flamme ? Pour qu'on ne nous sépare pas ?
— Tout ça, Sylvie. Tout ça. Pour que tu puisses grandir avec lui. Pour que tu puisses l'aimer sans craindre qu'on te le prenne. Pour que tu puisses être la princesse que tu es devenue, avec ton dragon à tes côtés.
Elle resta silencieuse un long moment, laissant les mots d'Olivier résonner dans le salon. Le bruit des oiseaux dans les jardins entrait par les grandes fenêtres ouvertes, accompagné du bruit lointain des cisailles d’un jardinier au travail.
Sylvie le regarda, les yeux pleins de larmes, mais avec une détermination nouvelle.
— Alors, raconte-moi tout le reste. Tout. Et cette fois, ne me cache rien.
Olivier hocha la tête, sachant que les vraies révélations commençaient maintenant.
***
L’ombre de Cathay
Il se pencha légèrement en avant, ses yeux cherchant les siens avec une intensité nouvelle.
— Sylvie, t’es-tu jamais demandé pour quelle raison j’avais appris le mandarin ? commença-t-il doucement.
Sylvie cligna des yeux, surprise par la question. Elle avait toujours cru que ce n’était qu’une compétence utile parmi d’autres pour son rôle de prince diplomate, une simple nécessité. Sylvaria et Cathay, après tout, étaient les deux grandes puissances mondiales. Il n’y avait rien de surprenant à apprendre le mandarin, même si ce n’était pas une partie de plaisir.
— Le mandarin ? Eh bien... parce que tu es un prince, Olivier. Parce que tu dois parler aux délégations de Cathay. C'est logique, non ? répéta-t-elle, perplexe.
Olivier sourit, un sourire triste et amusé.
— Il y a les interprètes et les IA pour cela. Non, ce n’est pas aussi logique. Et justement, bien peu s’infligent la peine d’apprendre et de maîtriser cette langue. Ce n'était pas juste une formalité utile. C'était une nécessité vitale. Tout ce que j'ai accompli au service du Bureau, tout ce que j'ai vécu durant ces années... tout a commencé grâce à toi et à Flamme. Mes premières véritables missions, et toutes les suivantes. Cela m'a profondément transformé. Je vous dois énormément à tous les deux, tu sais…
— Grâce à nous ? Mais... comment ça ? s'exclama Sylvie, les yeux écarquillés.
— Parce que pour espérer comprendre Flamme, comprendre comment il avait bien pu arriver ici, il fallait comprendre Cathay. Et pour comprendre Cathay, il fallait parler leur langue. Pas avec un traducteur, qu’il soit humain ou numérique. Pas avec des sous-titres. Il fallait penser en mandarin. Alors, j'ai appris. Des années durant. Avec des maux de tête à fendre un roc, des nuits entières à déchiffrer des caractères qui ressemblaient à des traces de pattes d’oiseaux dans le sable mouillé, à me tromper sur les tons. J’ai consommé des tonnes de thé vert pour rester éveillé et me suis démoli l’estomac.
Sylvie éclata de rire, un rire nerveux mais sincère.
— J’en sais quelque chose. Je crois que j’ai abandonné au bout de cinq jours !
— J’ai commencé à être capable de pratiquer au bout de cinq mois. Mais pendant encore des années, chaque fois que je faisais une erreur, plusieurs par phrase, je devais corriger, apprendre, mémoriser. C'était un apprentissage constant, forcé, pour que tu conserves ton innocence et ta joie de vivre avec ton dragon. Mais avec cette motivation, cela me suffisait, et j’étais content de le faire, s'exclama Olivier avec un sourire forcé.
Sylvie regardait Olivier sans rien dire.
— Tu te souviens de toutes ces fois où je disparaissais pendant des semaines ?
— On me disait que tu étais en mission diplomatique, répliqua Sylvie.
— En mission, oui. Mais pas du genre que tu imagines. J'ai dû apprendre à négocier avec des délégations cathayennes qui ne faisaient pas de cadeaux. Comprendre leur culture, si différente des nôtres, Sylvaria, Valoria… Les codes, les sous-entendus, les silences... Préserver la face tout en dominant la situation. Les principes d’harmonie. Ne jamais dire non directement. La hiérarchisation absolue de la société et des rapports entre les individus. Tout un monde invisible qu'il fallait maîtriser pour pouvoir obtenir des informations sur les dragons sans éveiller les soupçons, et parfois même en n’en parlant que par sous-entendus.
Sylvie le regarda, stupéfaite. Elle voyait Olivier, son Olivier, son prince charmant personnel un peu oisif, plongé dans des manuels de mandarin à la lueur d'une lampe, négociant avec des diplomates impériaux, risquant sa réputation ou sa vie pour comprendre des mystères dont elle ignorait jusqu'à l'existence.
— Et Sven ? demanda-t-elle soudain, la voix tremblante. Sven était dans tout ça ?
— Sven surtout, encore plus que moi, répondit Olivier avec une gravité nouvelle.
Son regard devint plus grave.
— Sven, mon compagnon d'armes. Lui qui est comme mon frère. C'était lui qui supervisait les missions les plus risquées et les plus délicates.
—Mais... Sven est un colosse ! Il est fort, il est brave... Des missions risquées ?
— Oui, Sylvie. Des missions à Cathay. Dans les îles perdues des archipels de Mû. Auprès des contrebandiers. Il a appris les dragons auprès des trafiquants, à Cathay même, risquant sa tête et les relations entre Cathay et Sylvaria à chaque instant. Partout où sa présence était nécessaire pour accomplir l'impossible.
— Accomplir l'impossible ? répéta Sylvie, les yeux remplis d'incrédulité.
— Oui. Il a même affronté un grand dragon en colère, à mains nues, enfermé avec lui dans une arène. Et il a réussi l'exploit de le maîtriser et de le calmer. Cela lui a valu de profondes cicatrices sur tout le corps, et un respect sans bornes de la part des contrebandiers. C’est ce qui a permis de faciliter grandement les relations ultérieures avec eux sur le marché noir des écailles et des informations sur les dragons. Sven est littéralement devenu un dragon lui-même, hormis pour ce qui est des flammes…
Sylvie resta bouche bée, incapable de trouver des mots. Elle imaginait Sven, le colosse jovial, enfermé dans une arène avec un grand dragon, se battant à mains nues. Elle réalisa qu’elle ne savait même pas quelle taille pouvaient atteindre les plus grandes variétés de ces créatures. Il existait des licornes de la taille d’un petit chien et d’autres plus grandes qu’un éléphant. Si les dragons étaient pareils… Ses yeux s’embuèrent alors qu’un grand frémissement lui parcourait tout le corps.
— Et tout ça... Tout ça toujours pour moi ? Pour Flamme ? murmura-t-elle, pour la troisième fois, la voix tremblante.
— Oui Sylvie, encore une fois. Pour que vous puissiez vivre sans craindre qu'on vous sépare.
Sylvie baissa la tête, les larmes coulant sur ses joues. Elle se sentait submergée par l'ampleur de ce qu'elle venait d'apprendre. Tout son passé était remis en perspective. Tout ce qu'elle pensait savoir du monde et de ceux qui l'entouraient n'était qu'apparences. Tous œuvraient pour qu'elle et son dragon puissent rester insouciants et vivre ensemble.
Toute sa réalité se fissurait, se recomposait sous ses yeux en un paysage qu'elle n'avait jamais imaginé. Un paysage qui lui était totalement étranger.
***
L’Ultime Révélation
— Et... et ensuite ? demanda-t-elle, la voix à peine audible.
Olivier prit une profonde inspiration, sachant que la révélation finale serait la plus formidable de toutes.
— Presque dix ans après l’arrivée de Flamme, et quatre ans après le début du programme de recherche secret avec Cathay, nous n’avions malheureusement toujours rien obtenu de bien concret. On ne comprenait toujours pas comment Flamme était arrivé ici, ni comment il pouvait continuer à y vivre. Une grande décision fut alors prise. Entre les souverains de Sylvaria et la Guilde de la Biomédecine d'un côté, et l'Empereur et les Maîtres des dragons de l'autre. Il fallait essayer d'avoir des réponses une fois pour toutes.
— Des réponses ? répéta Sylvie, les yeux écarquillés.
— Oui. Mais pour cela il allait falloir que le programme de recherche passe à la vitesse supérieure. Il allait falloir faire venir et mettre en place du matériel lourd, spécialisé, de Cathay. L'installer ici, pour couvrir le palais, les jardins et prévoir de tout faire fonctionner dans la durée, afin de tenter…
Olivier hésita avant de se lancer à dire la suite.
— De tenter quoi ? demanda Sylvie, impatiente.
— De tenter d'acclimater un autre dragon nain, ici, à Sylvaria, mais de façon contrôlée, surveillée, étudiée sous tous ses aspects. Essayer de reproduire le miracle de Flamme.
— Un autre dragon ? s'exclama Sylvie, choquée. Mais... c'est énorme ! C'est impossible ! C’est… LONG ?!
Un astéroïde venait de s’écraser à ses pieds.
Elle se leva brusquement de son fauteuil, les mains plaquées sur sa bouche, les yeux écarquillés comme si elle venait de voir un fantôme.
— LONG ! hurla-t-elle, sa voix absorbée par le salon silencieux.
— C'est Long ! C'est de Long que tu parles ! Personne n'a jamais compris non plus d'où il venait ! Personne n'a jamais su comment il était arrivé ! Il a juste... il est juste apparu un jour, et tout le monde a accepté sa présence comme si c'était normal !
Olivier acquiesça lentement, un sourire triste aux lèvres.
— Pas exactement. Son origine a tout de suite été rendue claire pour tous. Nous avons soufflé l’explication qui fut reprise ensuite par la version officielle : Il avait voyagé clandestinement avec l'équipe de production de Cathay. Caché dans les décors, dans les bagages, dans les caisses de matériel. Et personne, comme par hasard, ne chercherait à en savoir plus.
— Comme par hasard ! Comme par hasard ! Vous... vous l'avez fait venir ! Vous l'avez introduit ici en cachette ! Sous mon nez ! Pendant que je regardais les acteurs jouer, vous faisiez entrer un dragon en secret ! répéta Sylvie, les yeux brillants de larmes et de fureur.
— C'était la seule façon, Sylvie. La seule façon de comprendre. Et Long... Long a survécu. Il s'est acclimaté. Ce qui prouvait que Flamme n'était pas une anomalie, et qu'il y avait bien quelque chose à comprendre. Mais… oui, Long. Et oui, c'était impossible à réaliser, oui. Sauf si on trouvait une couverture. Une couverture parfaite. Et cette couverture... c'est toi, Sylvie, qui nous en as donné l'idée.
— Moi ? répéta-t-elle, stupéfaite.
— Oui. Avec ton amour addictif pour les c-dramas depuis ton enfance. Nous avons décidé de mettre en place le tournage d'un grand c-drama à Sylvaria. En particulier au palais et dans la capitale, Aethelgard.
Sylvie resta silencieuse un long moment, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte. Elle se laissa retomber dans son fauteuil sans regarder et grimaça en heurtant brutalement l’accoudoir, manquant de tomber au sol.
Elle revit soudain le tournage de son c-drama préféré, les acteurs, les décors, les costumes, les scènes d'action... tout cela n’aurait été qu'une couverture pour un programme de recherche scientifique secret sur les dragons ?
— Le c-drama ? Le tournage de mon c-drama... il y a cinq ans... c'était... c'était pour ça ? murmura-t-elle, la voix tremblante.
— Oui, Sylvie. C'était pour ça. Tout ce temps, toutes ces scènes, tous ces acteurs... c'était pour que nous puissions faire venir à Sylvaria sans attirer l’attention, puis installer discrètement, les grandes quantités de matériel nécessaires, étudier les dragons en en introduisant un, et essayer de comprendre comment Flamme pouvait vivre ici. Et lorsque tout fut enfin prêt, quelques jours avant le départ de l’équipe de production, un œuf de dragon nain préparé pour son éclosion fut envoyé de Cathay, et en moins de deux heures apporté à Sylvaria dans le plus grand secret, en espérant que l’incompréhensible opérerait encore une fois.
Sylvie laissa échapper un cri de surprise, un mélange de choc, d'incrédulité et d'émotion, les mains sur la tête, incapable de croire ce qu'elle venait d'entendre.
— Mais... mais c'est fou ! C'est incroyable ! s'écria-t-elle, les yeux brillants de larmes. Tout ce temps... tout ce temps, je croyais que c'était juste un film ! Une série ! Et ensuite, Long ! Tout le monde s’est dit qu’il avait voyagé clandestinement avec l’équipe de tournage. Et personne n’a ensuite posé de questions ! Comme pour Flamme dix ans auparavant ! Alors que cette fois, tout était orchestré ! C’était une vaste mise en scène ! Et si… Et si Long n’avait pas supporté le départ de Cathay ? Personne ne savait si cela fonctionnerait ! Vous l’auriez regardé mourir ?
— Non Sylvie. En aucun cas. Jamais Cathay n’aurait risqué la vie d’un seul de ses dragons. Pour un œuf sur le point d’éclore comme l’était le sien, l’embryon peut survivre au moins une semaine en-dehors du pays, avant que ses jours ne soient en danger. L’œuf était surveillé de toutes les façons possibles et le moyen de transport le plus rapide avait été choisi pour l’apporter ici. Et durant son premier mois à Sylvaria, tout était prêt pour, le cas échéant, le ramener à tout moment en Cathay en moins de deux heures. Tout cela, c'était pour comprendre. Et cela offrirait aussi à Flamme la possibilité d’avoir un congénère.
Sylvie se laissa aller en arrière dans son fauteuil, les yeux fermés, les mains tremblantes, les larmes coulant à nouveau sur ses joues. Long. Son petit Long, celui qui faisait des concours de pets avec Flamme, celui qui ronronnait en dormant sur ses pieds... lui aussi était une pièce de cet immense échiquier qu'elle n'avait jamais vu. Elle se sentait submergée, engloutie par l'ampleur de ce qu'elle continuait de découvrir. Tout ce qui avait constitué sa vie jusqu’ici allait-il se révéler une illusion, une façade ? Ces révélations ne cesseraient-elles donc pas de tomber ?
— Et moi... Et moi, je ne savais toujours rien. Je ne voyais toujours rien, murmura-t-elle, la voix brisée.
— Tu n'avais pas besoin de savoir, Sylvie. Tu avais besoin de vivre. De grandir. De t'épanouir. Et c'est ce à quoi tes parents ont voulu veiller avant tout, durant toutes ces années. Pour toi. Pour Flamme. Et pour Long à partir de ce moment-là, répondit Olivier doucement.
Sylvie, qui venait de rouvrir les yeux, avait l’impression de voir comme une nouvelle lumière. Et sous son éclairage cru, elle contemplait tout ce qu'elle pensait savoir et qui s’était effondré. Mais dans les ruines, quelque chose d'autre émergeait. Une vérité plus profonde, plus complexe, plus belle aussi. Tous ceux qu'elle aimait avaient œuvré dans l'ombre pour qu'elle et ses dragons puissent rester insouciants et vivre ensemble.
Elle voyait le monde différemment. Elle voyait les gens différemment. Elle voyait Olivier différemment. Elle voyait ses dragons différemment.
— Merci. Merci pour tout. Mais Olivier... murmura-t-elle, la voix tremblante
— Oui ?
— La prochaine fois que vous décidez de faire entrer un dragon en cachette dans le palais, prévenez-moi. D'accord ?
Olivier rit doucement, un rire sincère et soulagé.
— Je te le promets, Sylvie. Je te le promets.
— Olivier, et Mei-Ling dans tout cela ? Elle est au courant ? Et le programme de formation de Sven ? L’armure, les écailles ? Cathay est d’accord pour tout cela ?
Olivier la regarda.
Il vit ses épaules affaissées, ses yeux rougis et gonflés, ses joues mouillées. Ses mains pendaient, inertes entre ses jambes et sa respiration était courte et saccadée. Il se pencha alors en avant et posa doucement sa main sur la sienne.
— Sylvie, je sais que je dois aussi répondre à ces questions. Mais pour l’instant, c'est trop. Viens, mangeons d'abord. On reprendra après. Allons prendre notre petit-déjeuner. Cela nous fera du bien de faire une pause et de reprendre des forces. Et ensuite, je vais t’emmener avec moi quelque part et continuer de répondre à tes questions.
Sans attendre de réponse de sa part, Olivier se leva, et à-demi hébétée, elle le suivit.
Tous deux quittèrent alors le palmier en pot et ce petit coin des salons qui avaient vu les quinze dernières années de la vie de la Princesse être réécrites de fond en comble. Machinalement, ils se dirigèrent vers leur table du rendez-vous manqué.
Le vent matinal continuait de jouer avec les rideaux de soie, apportant une douceur qui contrastait avec la tempête qui venait de se déchaîner dans le cœur de la princesse.
Et au milieu de tout cela, Flamme et Long dormaient encore du sommeil des dragons, paisiblement, là-bas, près des forges, ignorant qu'ils étaient au centre d'un mystère qui avait changé le destin de deux royaumes.
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