Flamme et Rire
Le silence dans le bureau de Sven pesait comme une présence physique, lourde et dense, qui semblait absorber chaque souffle.
La pièce, spacieuse et sobre, baignait dans une lumière crue émise par des rampes à LED intégrées au plafond, qui faisaient ressortir la dureté des murs en pierre nue. Des dossiers étaient empilés avec une précision militaire sur son bureau en bois sombre, massif, qui semblait ancré au sol comme un autel.
Au centre de cette organisation implacable, Sven était assis dans son vaste fauteuil. Il y était installé avec une aisance déconcertante, ses larges épaules remplissant l'espace, ses mains croisées devant lui. Sa tête frôlait presque le haut du dossier. Son regard, d'un bleu perçant, était fixé sur Sylvie et Margot. Immobile, inquisiteur, pesant chacune de leurs réactions avec la précision d'un chirurgien, il ne disait rien, ne bougeait pas, laissant le silence s'épaissir, s'installer comme une marée montante.
Sylvie avait l'impression d'être une souris devant un prédateur qui ne daignait même pas bouger. Elle chercha le regard de Margot, mais la chambellane, les mains crispées sur ses genoux, fixait le sol. Le temps semblait s'étirer, chaque seconde devenant une éternité.
***
L’Incrédulité
Sylvie se décida à briser le silence. Sa voix, habituellement si vive et espiègle, trahissait son anxiété.
— Commandant… Nous sommes là. Vous avez dit que nous avions beaucoup à discuter. Mais… mais où sont-ils ? Flamme et Long. Ils vont bien ?
Elle se pencha légèrement en avant, cherchant à percer le masque de froideur du géant, mais elle ne rencontra que son regard qui semblait lire en elle comme dans un livre ouvert.
— Ils sont en sécurité, Votre Altesse. Mais vous ne les verrez pas aujourd'hui. Pas encore.
Sa voix, grave et profonde, faisait vibrer l'air autour d'elles.
— Ils dorment à poings fermés depuis hier soir. Ils ne se réveilleront pas avant demain. Peut-être après-demain. Ils dorment d'un sommeil tel qu'ils n'en ont jamais connu.
Sylvie ouvrit la bouche pour protester, mais Sven se leva enfin, avec une lenteur calculée, dominant l'espace de toute sa stature. Son simple déplacement sembla aspirer l'air de la pièce.
— Suivez-moi, dit-il simplement. Je dois vous montrer quelque chose d'essentiel les concernant. La raison de leur sommeil si particulier.
Sylvie lui emboîta le pas, et Margot se leva et la suivit, consciente de la présence écrasante de l'homme qui les précédait déjà vers la porte.
Ils s'engagèrent dans un couloir plus étroit que ceux qu'ils avaient suivis. Les murs nus et gris semblaient se rétrécir en présence du colosse qui marchait devant elles. L'odeur de métal chaud et de suie devenait plus forte, mêlée à celle, plus âcre, de la graisse d'armure.
— Pourquoi ne pas les voir ? insista Sylvie, marchant à côté de lui, mais se sentant désagréablement petite à ses côtés. Elle devait accélérer le pas par moment pour être à son niveau et réussir à fixer son regard inquiet sur son profil de pierre.
Sven ne ralentit pas.
— C'est précisément parce qu'ils sont, comme vous me l'avez dit, vos compagnons, des enfants, que vous ne devez pas les voir maintenant.
Sa voix porta avec une autorité qui semblait venir de partout à la fois, répercutée par les parois de pierre du couloir.
— Et dans l'immédiat, même si vous étiez à leurs côtés, vous ne pourriez pas les réveiller. Leur sommeil est celui des dragons.
Sylvie s'arrêta net, le forçant à s'arrêter aussi. Le contraste fut saisissant pour Margot qui les suivait à quelques pas de distance : la Princesse, menue et anxieuse, face au géant immobile qui la surplombait de plus de deux têtes. Margot trébucha presque, le cœur battant à la vue de Sven qui semblait bloquer tout l'horizon.
— Comment ça ? demanda-t-elle, d'un ton qui se voulait plus sévère.
Sven la regarda un moment sans répondre, comme pour peser ses mots. Puis :
— L'étape suivante de leur programme de formation, qu'ils vont débuter dès demain, reposera sur la relation entre un jeune dragon et son mentor.
Il marqua une pause, laissant le terme « mentor » flotter dans l'air tiède du couloir.
— Dans l'ordre normal de choses, le mentor est un Ancien. Un dragon âgé, perçu comme un sage par sa communauté. Il impose son autorité par sa seule présence, et par sa force brute si besoin. Dans notre cas, le mentor, ce sera moi.
Margot sentit son cœur battre plus fort.
— Je vais devoir accomplir ce qu'un dragon ancien ferait naturellement : transmettre le contrôle du feu à des jeunes de son espèce.
Il laissa encore un silence, comme pour laisser cette idée prendre corps.
— Mais un dragon ancien peut encaisser une flamme mal dirigée sans broncher. Moi…
Il se tourna vers elles, et pour la première fois, quelque chose de vulnérable traversa son visage, fugace comme un éclair.
— Pour le dire simplement, je meurs si l'un de vos deux dragons éternue dans ma direction.
Le mot « meurs » résonna dans le couloir comme un coup de cloche. Sylvie pâlit. Margot porta une main à sa gorge.
— C'est le cœur du problème, reprit Sven, sa voix redevenue calme, clinique.
— Chaque séance d'entraînement sera potentiellement mortelle pour l'instructeur. Cela impose donc une méthode radicalement différente de celle qu'utiliserait un mentor dragon. Une méthode où ma sécurité est le préalable absolu à tout apprentissage, et où la psychologie remplace la résistance physique.
Sans avertissement, il reprit sa marche dans le couloir, les entraînant de nouveau dans son sillage. Leurs pas résonnaient sur la pierre, ceux de Sven comme des coups sourds de ses lourdes bottes, ceux des bottines des deux femmes comme des échos frêles.
— Un Ancien, lui, encaisse la flamme erratique du jeune, le repousse, lui montre par sa propre invulnérabilité que l'autorité ne se discute pas. Je ne dispose pas de cette option.
Il parlait sans se retourner, sa voix grave rebondissant sur les murs.
— Je devrai corriger par l'esprit : par l'anticipation, le conditionnement, et une lecture fine du comportement du dragon afin d'anticiper une erreur avant qu'elle ne se produise. Ce sera une pédagogie de la prévention plutôt que de la correction.
Margot, tout d'un coup heurtée par l'idée de la mort de cet homme, pâlit et porta une main à sa bouche. Le goût métallique de la peur emplit sa gorge.
— Vous… vous allez risquer votre vie ?
Sven répondit avec une simplicité terrifiante.
— Chaque jour. Chaque seconde de leur formation. C'est le prix. Je dois devenir leur figure d'autorité, leur « Ancien » de substitution. Pour cela, je dois établir une hiérarchie absolue.
Il s'arrêta et se tourna vers elles, les dominant du regard. Il croisa les bras, et son ombre, projetée par la lueur blafarde d'un éclairage au plafond, s'étala sur le mur comme une tache d'encre.
— J'ai déjà accompli la première étape. Avant-hier, lorsque je les ai attrapés par la peau du cou en les fixant dans les yeux jusqu'à ce qu'ils enroulent leurs queues en escargot.
Sylvie frissonna au souvenir de ses petits dragons suspendus par la nuque.
— C'était le rituel fondateur. Le jeune dragon reconnaît à ce moment-là dans son mentor une figure dont l'autorité est absolue et incontestée. Sans cette soumission volontaire, aucun apprentissage n'est possible. Ou sinon, le dragon obéirait par peur, peut-être, mais pas par respect. Et la peur est un moteur instable chez une créature capable de vaporiser son entourage. C'est ce capital de respect qui va me permettre de les former sans être réduit en cendres. Mais ce capital est fragile. Une seule erreur de jugement, un seul moment d'hésitation, et les dragons testeront les limites.
Il fit un pas vers elles, et Margot recula instinctivement d'un demi-pas.
— Et vous, Votre Altesse, Dame Margot, si vous intervenez, si vous montrez de l'inquiétude, si vous tentez de les protéger de moi, vous brisez ce lien. C'est pour cela que personne à part leur mentor ne peut les voir pendant les premiers temps de leur formation. Car un dragon qui ne respecte pas son mentor est un dragon incontrôlable. Un danger pour tout le royaume.
— Mais… mais ils ne sont pas incontrôlables ! s'indigna Sylvie, sa voix montant d'un ton et l'incrédulité prenant le pas sur sa peur. Elle leva les bras, comme pour balayer tout ce que Sven leur avait expliqué.
— Je les ai vus ! Depuis des années ! Ils font des étincelles, des petites flammèches. Ils font des concours de pets colorés ! Ils ont renversé des vases, abîmé des parquets et des tapis, oui, mais ils n'ont jamais… jamais menacé qui que ce soit ! Ils peuvent provoquer un incendie, oui, mais c'est sans commune mesure avec tout ce que vous nous racontez ! Et ils ont appris à ne pas jouer avec leur feu et à faire attention ! Comment pouvez-vous dire qu'ils sont des armes de destruction massive ? Cela n'a aucun rapport avec eux !
La Princesse se rendit compte qu'elle s'était avancée de deux pas vers Sven, et qu'elle avait presque crié ses derniers mots. Elle le regardait droit dans les yeux, la tête levée comme si elle fixait le plafond. Sa voix résonna dans la pénombre, rebondissant de mur en mur.
Sven soupira, un son bref qui sembla faire vibrer l'air entre eux. Il reprit sa marche, les invitant à le suivre d'un geste de sa large main. Le couloir se mit à descendre en pente douce, et l'air devint plus frais, plus lourd, chargé d'une humidité minérale.
— C'est parce qu'ils sont encore jeunes. Ils n'ont pas atteint leur pleine maturité.
Il marcha quelques pas sans parler, laissant le silence revenir à leurs côtés.
— Et surtout, Votre Altesse, surtout parce qu'ils étaient carencés.
Le mot tomba comme une pierre dans l'eau.
— Pour toutes ces raisons, effectivement, vous ne les avez jamais vus pleinement opérationnels. Et eux-mêmes ignorent ce dont ils sont capables.
***
Les Sombres Joyaux
Après encore quelques minutes de marche dans une atmosphère tendue, où seuls s’entendaient le froissement de leurs vêtements et les bruits réguliers de leurs pas, ils franchirent une double porte massive. Le grondement sourd des gonds résonna dans la pénombre. Ils débouchèrent dans une vaste salle, semblable à la salle des coffres d'une banque. Des grilles en acier forgé, de lourdes portes métalliques, des serrures complexes. Un climatiseur puissant faisait vibrer l'air d'un ronronnement grave et continu, et l'air conditionné leur mordit les joues.
— Où sommes-nous ? demanda Margot, les yeux écarquillés dans cet environnement hostile, les bras serrés contre elle pour s’isoler du froid.
— Ici sont stockés des métaux et des minerais précieux ainsi que des gemmes de toutes sortes, précieuses et semi-précieuses. Ces ressources sont utilisées par les forges pour les armes, les armures, les boucliers, et autres objets précieux anciens utilisés au palais.
Il s'approcha d'une massive porte métallique. Sa large main saisit la clé complexe et la tourna avec une facilité déconcertante. Le grincement métallique de la porte qui s'ouvrait résonna entre les murs de pierre, et un souffle d'air vraiment froid s'échappa de l'ouverture.
— Entrez, dit-il.
Ils pénétrèrent dans une pièce climatisée, aux murs tapissés de casiers métalliques. L'air y était comme un souffle d’hiver, plus sec, presque piquant, avec une odeur de métal. Sven se dirigea vers une série de compartiments sécurisés, semblables à ceux d'un coffre-fort bancaire. Il ouvrit l'un d'eux, puis un autre, puis un troisième. Chaque mouvement était précis, calculé, accompagné du cliquetis sec des serrures qu’il déverouillait l'une après l'autre.
— Regardez, dit-il simplement.
Sylvie et Margot s'approchèrent avec précaution, fascinées et effrayées à la fois. À l'intérieur de la douzaine de compartiments ouverts, elles s'attendaient à voir de l'or, de l'argent. En lingots ou sous une autre forme. Des joyaux, des pierres précieuses étincelantes et colorées. Au lieu de cela, rien de tel. Seulement des tas de cailloux informes, sales, aux formes anguleuses et irrégulières, empilés pêle-mêle comme des gravats. De toutes tailles. Chaque compartiment en était rempli.
— Mais… c'est tout ? demanda Margot, la voix hésitante, plissant les yeux pour essayer de distinguer quelque chose de reconnaissable dans ce chaos de roches ternes. Ce sont des cailloux… sales ? Et difformes. Je ne vois pas ce qu'il y a de précieux là-dedans.
Sylvie, elle, pencha la tête, cherchant à identifier quelque chose de familier. Elle voyait des rougeurs, des verts, des bleus, mais tout était noyé sous une gangue terreuse et de minerai brut.
— Je… je ne comprends pas. Je ne vois que des cailloux vaguement rouges. Et des verts. C'est tout ? murmura-t-elle, plus pour elle-même.
Sven s'approcha d'elles. Il ne se contenta pas de répondre ; il plongea sa main dans le premier compartiment et en retira une poignée de pierres, les faisant glisser dans sa paume comme un joueur de dés, puis les présenta sous la lumière crue du plafonnier. Le frottement des roches fit un son rugueux, comme du papier de verre.
— Ce que vous voyez là, Votre Altesse, Dame Margot, ce sont les pierres telles que la terre les donne. Avant la taille, avant le polissage, avant qu'elles ne deviennent des bijoux.
Il fit rouler les cailloux entre ses doigts, et une poussière ocre se déposa sur sa paume.
— Taillées, elles deviendront magnifiques et brillantes. Mais pour l'instant, ce ne sont que des pierres brutes. Et pour les dragons, ce ne sont que des matières premières.
Il désigna le premier tas, une accumulation de roches rouge sombre, presque marron, avec quelques éclats plus vifs. Il en prit un, de la taille d'un œuf de pigeon, couvert de terre.
— Regardez ceci. Des rubis bruts.
Il le tourna sous la lumière, et soudain, dans un angle, un éclat rouge sang apparut, vif comme une goutte de vin sous le soleil.
— Pour l'œil non averti, c'est une pierre rouge terne. Mais à l'échelle atomique, c'est du corindon, de l'oxyde d'aluminium pur. Sa couleur rouge vient d'une infime quantité d'ions chrome qui ont remplacé certains atomes d'aluminium dans le réseau cristallin.
Il referma sa main sur la pierre et regarda Sylvie droit dans les yeux.
— C'est ce chrome, enfermé dans cette structure cristalline précise, qui, une fois métabolisé, permet au dragon de générer une flamme d'une intensité extrême.
Sylvie déglutit. Elle regarda le caillou sale dans la main de Sven, incapable de réconcilier cette chose rougeâtre avec l'idée de la flamme apocalyptique qu'il venait de décrire.
Sven passa au compartiment suivant, rempli de pierres vertes, certaines translucides, d'autres opaques, toutes irrégulières. Il en souleva une, verte mais sale, avec des fissures naturelles qui laissaient deviner des profondeurs émeraude.
— Ici, des émeraudes brutes. C'est du béryl. Sa couleur verte est également due au chrome, parfois associé au vanadium.
Il fit courir son pouce sur la surface rugueuse de la pierre.
— Mais c'est la géométrie spécifique du cristal de béryl associé à ces ions qui permet au dragon de libérer l'énergie nécessaire pour une flamme de longue durée. Un rubis et une émeraude contiennent le même élément, le chrome, mais leur structure cristalline diffère. Et donc l'effet sur le dragon est différent.
Margot, malgré elle, s'était avancée, les yeux rivés sur les pierres. L'odeur minérale, mêlée à celle du cuir de la veste de Sven, lui tourna la tête.
— Et celles-ci ? demanda-t-elle, désignant un tas de pierres bleues profondes, parfois presque noires, avec des reflets métalliques.
— Des saphirs bruts. Le saphir est aussi du corindon, comme le rubis. Mais sa couleur bleue provient d'une combinaison unique : des ions fer et des ions titane qui interagissent d'une façon particulière.
Il en prit une, la fit tourner. Un éclat bleu nuit, d'une profondeur abyssale, surgit un instant avant de disparaître sous la croûte terreuse.
— Pour un dragon, c'est la clé de la stabilité et de la focalisation du faisceau. Sans le titane et le fer dans cette structure cristalline, pas de précision.
Il montra un tiroir contenant des pierres violettes, parfois presque transparentes, avec des nuances de lilas.
— Des améthystes brutes. Du quartz. Sa couleur violette est due à des ions fer piégés dans le cristal, combinés à une irradiation naturelle qui a créé des « centres de couleur ». C'est une structure différente, plus fragile, mais essentielle au dragon pour la modulation de l'intensité. Pour passer de façon contrôlée d'une étincelle à un faisceau puissant, ou l'inverse.
Il désigna un tas de pierres vert olive, parfois jaunâtres, aux formes arrondies par l'érosion.
— Du péridot, ou olivine. La couleur verte est due au fer intégré directement dans la structure du cristal de silicate de magnésium. C'est une pierre plus commune, mais elle est vitale pour l'équilibre thermique du dragon. Pour éviter la surchauffe interne.
Enfin, il leur montra un dernier compartiment, rempli de pierres roses, parfois presque blanches, avec des reflets nacrés. Sylvie crut y voir quelque chose de différent, une douceur fugace.
— Des saphirs roses bruts. Ici, la couleur vient souvent du chrome en très faible quantité, ou parfois du manganèse. C'est une variante du corindon, mais la structure est légèrement différente, permettant au dragon de produire une flamme plus douce, plus contrôlée. Idéale pour les exercices de précision.
Sven laissa les pierres glisser de sa main pour retomber dans le tas. Le bruit sec des cailloux bruts résonna dans le silence de la salle, clair et dur comme du verre brisé. Il reprit la parole doucement.
— Vous voyez ? Pour eux, ce ne sont pas des pierres précieuses. Qu’ils les ingèrent taillées ou sous leur forme brute, peu importe. Mais chaque structure, chaque ion enfermé dans son réseau cristallin a un rôle précis. Le réseau atomique du rubis, la géométrie de l'émeraude, la symétrie du saphir…
***
Un Éclat de Rire dans le Noir
Il les regarda, et son regard perçant traversa leurs doutes comme une lame.
— Flamme et Long, jusqu'à présent, n'avaient que des cailloux ordinaires, trouvés dans les jardins, sans structure définie. Ils avaient des carences. Leur métabolisme ne pouvait pas produire la flamme. Seulement quelques petites flammèches, des étincelles… et des gaz.
Un sourire fugace, presque imperceptible, effleura le coin de ses lèvres.
— Des pets. D'ailleurs, ils leur avaient trouvé une utilité très amusante : leurs concours clandestins.
Sylvie rougit jusqu'à la racine des cheveux. Margot porta la main à sa bouche pour étouffer un son indéfinissable, quelque part entre le hoquet et le rire. L'image de Flamme et Long pas plus tard que l’avant-veille, plantés dans la Salle des Audiences Ordinaires, s'affrontant dans leur duel pétaradant et ayant provoqué les regards horrifiés de la Damoiselle Sibylle, traversa l'esprit des deux femmes comme un éclair absurde.
— Les pets sont courants chez les dragons lorsqu'ils sont carencés. Ce qui n'est pas rare. Ces pierres ne se trouvent pas à tous les coins de rue vous savez, même en Cathay, continua Sven, imperturbable.
Il croisa les bras, son sourire s’allongea, et il les regarda d’une façon appuyée.
— Et estimez-vous bénies : vos dragons sont les plus petits de tous.
Le rire mourut sur les lèvres de Margot. Il y eut un silence qui dura exactement deux secondes. Puis Sylvie et Margot échangèrent un regard. Le même regard. La même pensée. Petits dragons, petits pets. Grands dragons…
L'image frappa les deux femmes en même temps, comme un coup de massue décoré de dentelle. Un grand dragon. Dans la Salle des Audiences Ordinaires. Et puis, soudain, non pas un petit pet espiègle, un pétouillard de dragon nain, non. Un pet de grand dragon. Un séisme. Un roulement de tonnerre qui ferait vibrer les lustres, osciller les tapisseries et trembler les vitraux. Une onde de choc thermique qui soulèverait les pans des robes des ministres. Les ambassadeurs pétrifiés, les courtisans évanouis, les gardes bousculés, et au centre de ce cataclysme, le grand dragon, l'air satisfait, battant paresseusement de la queue, comme qui dirait : « Et alors ? »
Et Sibylle. Sibylle Adelheid de Brumeuil, pupille du Royaume, Dame de compagnie de la Princesse, héritière de mille ans de convenances et de bienséance. Sibylle, qui avait déjà changé de couleur devant des petits pets de dragons nains. Sibylle, face à un pet de grand dragon. Sibylle blanchissant, puis verdissant, puis ses yeux se révulsant, puis son corps s'effondrant avec la grâce rigide d'un paravent renversé par le vent, son éventail de soie voletant une dernière fois dans l'air profané avant de tomber à côté d'elle sur le marbre fumant.
Margot, elle, voyait la même chose, mais avec un supplément de détail pratique : une armée de serviteurs pour désinfecter la salle, les rideaux qu'il faudrait remplacer, les diplomates qu'il faudrait calmer, et le rapport qu'elle devrait rédiger au petit matin, assise à son bureau de l’Aile Résidentielle, la plume tremblante, essayant de trouver dans la langue administrative un euphémisme acceptable pour « la Salle des Audiences Ordinaires a été dévastée par un pet de grand dragon ».
Elles se regardèrent encore. Et, malgré tout, malgré la peur, malgré ces pierres maudites, malgré les flammes et la mort, elles éclatèrent d'un rire irrépressible, dévastateur, le rire de deux femmes qui venaient d'imaginer la fin du monde sous la forme d'un pet et d'un évanouissement. Un rire qui résonna dans la salle des coffres, un bruit inconnu en ces lieux depuis plus de mille ans qu’ils avaient été bâtis, une incongruité absolue, rebondissant sur les portes métalliques et les casiers verrouillés.
Sven les observa sans un mot, les bras toujours croisés, le visage de pierre. Mais au coin de son œil, quelque chose brilla, un éclair fugace, à peine visible, qui ressemblait furieusement à de la complicité.
Et c'en était, en effet. Mais une complicité calculée, offerte comme on tend une main à des naufragés. Sven savait que la peur, quand elle n'a nulle issue, ne recule pas. Elle s'enfonce, elle ronge, elle laisse après elle un champ de ruines invisibles. Tout ce qu’il avait expliqué à ces deux femmes depuis le début de leur entretien avait commencé à les ronger.
La flamme, la mort, l'impossible. Il avait vu leurs épaules se raidir, leurs regards se voiler, cette lueur froide qui monte dans les yeux quand l'esprit commence à lâcher prise. Alors il avait ouvert la soupape. Un mot, une image suggérée, et voilà que l'horreur devenait burlesque, que l'indicible se vidait de son venin dans un éclat de rire. Détourner l'attention juste assez longtemps pour que la peur ne prenne pas racine, tout en la privant de son point d’appui.
Le rire de Sylvie et Margot résonnait encore sous les voûtes de pierre, et Sven, immobile, attendait, sachant que ce rire leur permettrait de surmonter tout cela, ainsi que tout ce qui était encore devant elles. Cela ne cessa que lorsque Sylvie essuya une larme et que Margot retrouva son souffle, le visage encore empourpré.
L'absurdité de l'image s'évapora, remplacée par la réalité froide de ce que Sven leur avait montré. De sombres pierres précieuses. Des cailloux de jardin. Des carences. Et des concours de pets comme symptôme d'un métabolisme affamé.
Les derniers échos des rires s’éteignirent, laissant place au silence de la pierre.
***
La Réalité Nue
Sylvie sentit une vague de honte la submerger. Pas la honte de ses dragons, non, mais la honte de n'avoir rien vu, rien compris, rien soupçonné. Elle les avait trouvés amusants. Elle les avait encouragés. Elle avait ri de leurs pets colorés comme on rit d'une bouffonnerie, quand c'était le signal d'un corps qui ne trouvait pas de quoi fonctionner correctement.
Sven laissa passer un instant, puis reprit, comme si rien ne s'était passé :
— Ce que vous voyez dans ces compartiments, c'est ce qui leur permet de satisfaire leurs besoins pour contrôler la puissance, la précision, la durée, la focalisation, leur stabilité thermique, et ainsi de suite.
Sylvie et Margot restèrent figées, regardant ces tas de cailloux sales et informes. Elles ne voyaient plus des pierres précieuses, mais les ingrédients d'une recette dangereuse. La beauté des bijoux avait disparu, remplacée par la réalité brute de la physique et de la puissance.
— Vous êtes étonnées par tout ce que je vous ai dit ? Ce n'est pourtant pas là le plus étonnant. Le contrôle de leur flamme est régi par des lois, et je viens de vous en décrire quelques-unes que nous connaissons.
Sa voix s'abaissa, devenant presque un murmure, mais chaque mot pesait une tonne.
— Ce qui n'obéit à aucune loi connue est la production de leur faisceau d'énergie concentrée. Leur flamme atteint environ le double de la température de surface du soleil.
Le silence qui suivit fut absolu, si lourd qu'il semblait écraser les poumons.
— C'est en violation complète de toutes les lois connues de la physique, des principes de la thermodynamique et de la conservation de l'énergie. Des théories existent, mais ce ne sont que de pures spéculations. Personne, en fait, n'y comprend rien.
Il marqua une pause, laissant le poids de l'impossible s'installer.
— Pour un tir d'une dizaine de secondes à pleine puissance, vos dragons nains doivent libérer une énergie comparable à celle d'un petit réacteur nucléaire fonctionnant à plein régime pendant toute cette durée.
Il fit un geste vague vers les tas de pierres.
— Pour ce que l'on en sait, le dragon libère cette énergie à partir de... rien. Les pierres sont pour le contrôle de l’énergie une fois émise, la flamme, elle... c'est une impossibilité.
Il les laissa digérer cette absurdité scientifique, puis reprit, plus pragmatique.
— Leur approvisionnement en gemmes doit être finement contrôlé en fonction de leur physiologie, de leur taille, et de tout un ensemble de paramètres. Sans tout cela, sans cette alimentation précise, ils ne sont que les enfants, les compagnons que vous connaissez. Avec elles... ils deviennent ce que j'ai décrit. Des armes vivantes.
Le silence retomba dans la salle des coffres, lourd de la présence de milliers de pierres précieuses qui n'étaient ni des trésors, ni des bijoux, mais le catalyseur de la destruction. Sylvie et Margot étaient incapables de détacher leur regard de ces tas de pierres qui, sous la lumière froide, semblaient maintenant contenir une menace silencieuse et terrible.
— Hier, ils ont suivi la seconde phase de leur programme de formation : leur approvisionnement en gemmes.
Sven tourna le dos aux coffres, brisant le charme hypnotique des pierres.
— Nous leur avons présenté à chacun un assortiment équilibré de différentes pierres. Ils les ont approchées, reniflées, léchées, ont joué avec, les ont mâchouillées, et en ont avalées. Instinctivement, le dragon sait ce dont il a besoin et il reconnaît les pierres qui lui sont nécessaires en les manipulant. Chacun en a ingéré entre 250 et 300 grammes, toutes pierres confondues. La première charge est toujours la plus importante. Les recharges suivantes devraient s’établir entre 150 et 200 grammes.
Il se tourna vers elles, son visage redevenu impassible.
— Après cela, nous les avons laissés tranquilles. Puis, dans la soirée, ils sont devenus profondément léthargiques, et se sont endormis. C'est le sommeil du dragon. Leur organisme métabolise les différents éléments qui ont été fournis. Pour une première fois, cela peut durer jusqu'à environ quarante-huit heures.
Sven laissa retomber ses mains le long de son corps.
— Ils se réveilleront au plus tôt en fin de journée demain, ou d’ici après-demain. Là, je débuterai immédiatement la troisième phase de leur programme : l'éveil de la flamme. Ce sera la phase la plus dangereuse pour moi. Leur flamme commencera à se manifester d'elle-même. Pas encore de faisceau contrôlé. Des jaillissements involontaires, des étincelles plus intenses, des bouffées de chaleur qui les surprendront.
Il se tourna vers les compartiments ouverts, et avec des mouvements méthodiques, il referma chacun avec un clic métallique. Il les invita ensuite à ressortir de la pièce et lorsqu’il actionna la clé de la lourde porte métallique, le bruit de la serrure fut suivi du grondement sourd des verrous que des moteurs enclenchèrent, scellant de nouveau les tas de pierres brutes dans l’obscurité et le froid.
— Je vais vous emmener voir le lieu où se déroulera la troisième phase de leur entraînement : l'éveil de la flamme.
Sans attendre de réponse, il fit signe à Sylvie et Margot de le suivre. Ils reprirent le chemin inverse, traversant la salle des coffres, remontant la pente douce du couloir, et débouchant enfin dans les corridors plus larges de la Caserne Principale. L'air y était toujours aussi chargé de l’odeur du métal brûlé, de la graisse et de la suie.
Sylvie marchait à côté de Sven, le regard fixé sur le sol. Son esprit était en ébullition.
Comment devait-elle voir Flamme ? Comme le petit dragon facétieux qui lui faisait des farces et qui dormait sur son oreiller ? Ou bien comme une créature capable de percer une porte blindée en quelques secondes ?
Elle serrait les poings, tentant de se rappeler le petit dragon qui s'était endormi sur ses genoux, celui qui traduisait ses "Grrr" en messages roses sur son smartphone. Devait-elle se sentir coupable, comme si elle avait laissé grandir un monstre sans le savoir ? Ou bien comme une mère qui se promettait intérieurement de veiller sur lui avec une vigilance redoublée ?
Margot, quant à elle, marchait en retrait, les yeux baissés. Elle sentait encore la chaleur du regard de Sven, la puissance de sa voix et de son message qui avaient bouleversé ses certitudes.
Mais au-delà de l'admiration qu'elle éprouvait pour cet homme qui semblait se tenir debout et serein face au chaos, elle ressentait une tristesse profonde. Elle réalisait que le monde de Sylvie, ce monde de c-dramas, de smartphones roses et de petits pets colorés, était en train de s'effacer pour laisser place à une réalité plus dure, plus dangereuse.
Elle se demandait si elle serait à la hauteur de cette nouvelle ère, si elle pourrait protéger sa maîtresse face à des menaces aussi invisibles que des dragons nains et aussi brutales que les vérités de Sven.
En marchant derrière Sven et Sylvie, elle sentait que son rôle de simple servante était révolu ; elle devenait participante d'une mission bien plus vaste, et cette pensée la terrifiait autant qu'elle la remplissait d'une fierté nouvelle.
Ils avancèrent dans le couloir, le silence entre eux n'étant plus celui de la peur, mais celui de la résolution.
Toutes proches, les forges laissaient échapper des lueurs orangées qui dansaient sur les murs, promesses du feu à venir.
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