Deux Cœurs, un Chemin

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 3693 mots

Au pas de course

Le soleil de fin d'après-midi, déjà bas, dessinait des ombres allongées sur les immenses jardins du palais de Sylvaria. L'air était chaud, saturé du parfum entêtant des fleurs d'été, mais Sylvie ne sentait rien. Son esprit était ailleurs, happé par une anxiété sourde qui lui serrait la gorge à chaque pas.

Elle marchait d'un pas rapide, ses bottines claquant sèchement sur le pavé, le regard fixé sur l'horizon des jardins, dans la direction de la Caserne Principale, encore lointaine et hors de vue. À ses côtés, Margot avançait avec une lourdeur feinte, traînant presque les pieds, comme si chaque mètre parcouru lui coûtait un effort surhumain. La chaleur du jour commençait à lui coller la robe à la peau, et son parfum de jasmin, déposé avec tant de soin juste avant leur départ, s'évaporait déjà.

— Ils vont bien, n'est-ce pas ? Je veux dire... Flamme et Long. Sven les a emmenés sans même nous permettre de les accompagner hier matin. En nous disant qu'ils ne rentreraient pas le soir. Et de ne venir qu'aujourd'hui. C'était... c'était un peu brutal, non ? murmura Sylvie, rompant le silence qui s'était installé entre elles.

Elle se tourna vers Margot, cherchant le visage de sa fidèle compagne. Son regard, habituellement si vif et espiègle, était voilé d'une inquiétude maternelle. Elle ne pensait qu'à ses petits compagnons, à leur confort, à leur sécurité, et aux dangers potentiels que Sven, ce colosse inconnu aux yeux glaciaux, pouvait représenter pour ses bébés.

— Brutal ? Je dirais plutôt... abrupt. Très abrupt, répéta Margot, la voix un peu trop aiguë.

Elle ajusta nerveusement le col de sa robe, un geste qu'elle répétait depuis qu'elles avaient quitté les appartements de la Princesse. Elle avait passé une heure ce matin à choisir sa tenue, s'interrogeant sur la coupe de sa jupe, la couleur de son foulard, la manière dont ses cheveux devraient tomber sur ses épaules. Elle s'était soigneusement douchée et discrètement parfumée.

Mais au fond, c'était une mascarade.

Elle s'était dit qu'elle devait être impeccable, professionnelle, digne de sa charge de gestion de la tour. Pas comme lors de leur première rencontre où elle ressemblait à une rustaude qui sentait le fumier. Elle en frémissait encore de honte. Elle ne voulait pas se l'avouer, mais elle s'était préparée pour lui. Pour cet homme qui, au premier regard seulement, avait réussi à la troubler plus que n'importe quel courtisan en dix ans.

— Je ne comprends pas pourquoi il insiste pour que nous soyons seules. Olivier m'a dit que c'était important. Que Sven avait des informations cruciales à nous donner. Mais qu'est-ce qu'il peut bien nous apprendre ? Comment forger des épées ? Comment polir des armures ? Ce sont des tâches de forgeron, pas de... de commandant ou de dragons, et encore moins de Princesse héritière, continua Sylvie, ignorant la réponse évasive de Margot.

Sylvie s'arrêta un instant, les mains jointes devant elle, les doigts crispés l'un contre l'autre jusqu'à ce que ses jointures blanchissent.

— Et si c'était une punition ? Si Sven pensait qu'ils ont été trop gâtés ? Oh, Margot, j'ai peur. Ils sont si petits, si fragiles. Et ce Sven... il a l'air si dur. Si froid. Comment peut-il être qualifié pour s'occuper de mes deux dragons sans même les connaître ? Est-ce qu'il en a même jamais vus de près d'ailleurs ?

Margot sentit des frissons lui parcourir l'échine, malgré la chaleur. Elle regardait les arbustes taillés en forme de licornes le long de l'allée, mais ne les voyait pas.

— La qualification, Votre Altesse, ne se mesure pas toujours à la connaissance. Peut-être... peut-être qu'il connaît quelque chose que nous ignorons. Quelque chose de... militaire, répondit-elle, cherchant ses mots avec difficulté.

Elle se mordit la lèvre inférieure, sentant le goût de l’appréhension. Militaire. Le mot résonnait dans sa tête, évoquant des images de casernes, de cris, de discipline. Et surtout, de cet homme. Depuis qu'elles avaient quitté les appartements de la Princesse, elle n'arrêtait pas de se demander si elle n'avait pas mis trop de rouge sur ses joues, si sa voix ne tremblerait pas trop, si elle avait l'air de quelqu'un qui se rendait à un rendez-vous amoureux ou de quelqu'un qui venait discuter de la discipline des dragons nains de la princesse.

Elle s'était habillée avec soin, mais sans ostentation, espérant que cela passerait inaperçu. Mais elle savait, au fond d'elle, que c'était une illusion. Elle avait peur de le revoir. Peur de ce trouble qui montait en elle, de cette attirance inexplicable pour l'incarnation de la force brute et de la rigueur absolue. Mais la Princesse l'entraînait dans son sillage et avançait avec une telle détermination que nul n'aurait pensé à la gravité des blessures infligées à ses pieds il n'y avait guère plus de trois mois. Margot avait de plus en plus chaud à forcer le pas ainsi. Elle transpirait de plus en plus et son délicat parfum de jasmin était ruiné maintenant, remplacé par une odeur âcre de transpiration. Pourquoi, par la Sainte Licorne, faire tout ce maudit trajet à pied ? Un véhicule climatisé aurait permis d'aller plus vite et de ne pas arriver en sueur !

— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Laisser nos dragons entre les mains de cet inconnu... même si c'est le Second du Prince Olivier, murmura-t-elle en essayant de garder son souffle, plus pour elle-même que pour Sylvie.

— Mais Olivier a confiance en lui. Et il a dit qu'il s'y connaissait en psychologie des dragons. C'est... c'est étrange, non ? Cet homme comprend nos dragons mieux que nous ? insista Sylvie, comme pour se convaincre elle-même.

Elle secoua la tête, perdue dans ses pensées. Elle ne voyait que le risque pour Flamme et Long.

— Qu'est-ce qu'il va leur apprendre ? À se battre ? À tuer ? S'il ne s'agit que de leur dire d'arrêter leurs concours de pets, j'aurai aussi bien pu m'en charger. Ils sont mes enfants, continua-t-elle, la voix tremblante.

Margot ne répondit pas. Elle pensait à la manière dont Sven avait attrapé les dragons, à la puissance de son regard, à sa voix grave qui avait résonné dans le bureau d'Olivier. Elle pensait à la peur et à l'excitation qui se mélangeaient en elle à l'idée de se retrouver en sa présence.

— Peut-être... peut-être qu'ils ont besoin de devenir forts, dit-elle enfin, d'une voix à peine audible. Pour se protéger. Pour protéger le royaume.

Sylvie la regarda, surprise par cette réponse pragmatique.

— Oui, bien sûr. Et comment donc ? Avec leurs trois flammèches et des petits pets colorés ?

Margot ignora l'ironie mordante de la Princesse. Elles continuèrent leur marche, le silence retombant entre elles, lourd de non-dits. Sylvie était concentrée sur la protection de ses dragons. Elle ne voyait pas le conflit intérieur de Margot. Margot, elle, était trop occupée à lutter contre ses propres sentiments pour entendre les craintes de sa maîtresse. Elles marchaient côte à côte, mais leurs esprits étaient aux antipodes l'un de l'autre, guidés par des motivations totalement différentes vers le même rendez-vous.

 

***

La Caserne Principale

Lorsqu'elles eurent passé la dernière grande courbe de la large allée pavée conçue pour des véhicules lourds, qu'elles suivaient depuis le palais, elles virent la Caserne Principale. Tout au bout, avec ses longs murs d'enceinte. Une masse de pierre grise, imposante et austère, d'une autre époque. Un bâtiment typiquement valorien.

Huit casernes assuraient le stationnement permanent des garnisons affectées à la surveillance du palais et de sa périphérie. Celle-ci, la principale des huit, avait pour spécificité les armes, armures et matériels anciens utilisés pour conserver les traditions chères aux sylvariens et aux valoriens. D'où la présence des forges.

Elles connaissaient ces lieux, où se trouvait l'espace d'entraînement personnel réservé à leur amie Mei-Ling. Elle y venait aussi régulièrement que ses activités protocolaires et diplomatiques lui en laissaient le loisir.

À l'approche de la vaste porte close, elles sentirent que l'air était différent, plus sec, sans le parfum des fleurs, chargé d'une odeur de graisse, de métal et de sueur. Des soldats en uniforme impeccable se tenaient en faction devant les portes, leurs visages impassibles, leurs regards perçants. D'autres, qu'elles entendaient dans une cour intérieure par-delà les murs, devaient s'exercer au maniement de l'épée, leurs cris courts et nets résonnant dans l'air au milieu du cliquetis des lames qui s'entrechoquaient.

Sylvie s'arrêta, un peu intimidée par cette atmosphère de rigueur militaire. Margot, elle, sentit son cœur s'emballer. Elle ajusta une dernière fois son foulard, lissant une ride invisible sur sa jupe, et força un sourire qui ne parvint pas à atteindre ses yeux.

Un garde s'approcha d'elles, saluant avec une précision mécanique.

— Votre Altesse, Chambellane De la Tour. Le Commandant Thorvald vous attend. Veuillez me suivre.

Les portes s'entrouvrirent et il les guida, marchant d'un pas vif et déterminé, à travers une enfilade de cours, certaines désertes, et d'autres en évitant les groupes de soldats en exercice.

Les murs de la caserne, nus et fonctionnels, semblaient absorber les sons, ne laissant passer que le bruit des pas et le cliquetis des armes. L'ambiance était tendue, concentrée, loin de la douceur et de la fantaisie du palais. Et même si le soleil était encore bien au-dessus de l'horizon et que les jeunes femmes étaient à ciel ouvert, il semblait faire plus sombre, comme si la pierre elle-même, grise et sombre, retenait la lumière.

Après avoir franchi un large porche et avoir emprunté un passage voûté, elles arrivèrent devant une grande porte en chêne massif, ornée des armoiries de Valoria et de Sylvaria. Le garde frappa trois coups secs, attendit une réponse, puis ouvrit la porte.

— Entrez, dit-il, en les laissant passer.

Sylvie et Margot franchirent le seuil, pénétrant dans le bureau de Sven. L'air y était plus frais, chargé d'une odeur de cuir vieilli et de papier. Des cartes stratégiques couvraient les murs, des dossiers s'empilaient sur un bureau en bois sombre, et des lampes à LED intégrées au plafond projetaient une lumière froide, presque clinique, sur la pièce.

Sven était là, debout près d'une fenêtre étroite qui ne laissait entrer que bien peu de lumière, le dos tourné. Il se retourna lentement à leur entrée, son regard bleu glacial les fixant avec une intensité qui fit vaciller Sylvie et rougir Margot.

— Votre Altesse, Dame Margot, dit-il d'une voix grave et calme. Merci d'être venues. Asseyez-vous. Nous avons beaucoup à discuter, dit-il en leur désignant deux fauteuils préparés à leur intention.

Sylvie s'assit, les mains tremblantes, son esprit toujours focalisé sur ses dragons. Margot s'assit à côté d'elle, les mains crispées sur ses genoux, le cœur battant et ayant encore plus chaud alors qu'elle ne courait plus depuis plusieurs minutes déjà.

Le silence s'installa, lourd et tendu, dans la pièce où la rigueur militaire semblait peser sur chaque souffle.

 

***

Savez-Vous ce qu’Est un Dragon ?

Sven ne s'assit pas. Il resta debout, adossé à son bureau, les bras croisés sur son large torse, son ombre projetée par la lumière froide de la lampe semblant engloutir une partie de la pièce. Son regard, d'un bleu perçant, passa lentement de Sylvie à Margot, pesant chacune de leurs réactions, analysant leurs visages avec précision. Il ne cherchait pas à les impressionner par sa taille, mais à les désarmer par son calme absolu.

— Avant de parler du programme, je dois m'assurer, Votre Altesse, que nous parlons bien la même langue. Si vous me permettez de vous le demander, savez-vous ce qu'est un dragon ? commença-t-il d'une voix posée, presque douce, mais qui portait une autorité incontestable.

La question, si simple en apparence, fit sursauter Sylvie. « Il nous fait perdre du temps pendant que mes bébés sont enfermés ici. » pensa-t-elle. Son impatience, déjà à vif, se transforma en irritation. Elle redressa le menton, ses yeux brillant d'une lueur de défi. Elle croisa les bras, un geste défensif qui trahissait son agacement.

Sven ne disait rien, et se contentait de garder la pose en continuant de les regarder fixement.

Instinctivement, la Princesse se sentit poussée à répondre.

— Un dragon ? C'est... c'est Flamme et Long. Ce sont des créatures magiques, des compagnons, des... des enfants. Nous savons ce qu'ils sont. Pourquoi nous posez-vous cette question ? Nous sommes venues pour savoir ce que vous allez leur faire, pas pour un cours de... de zoologie ! lui répondit-elle, un peu trop rapidement et la voix un peu trop aiguë.

Elle ne voyait pas la raison d'être de la question, seulement une perte de temps inacceptable.

Margot, elle, sentit une vague de panique la submerger. La question de Sven était trop directe, trop nue. Elle chercha désespérément une réponse qui ne soit pas une niaiserie. Elle ne voulait pas paraître stupide à ses yeux. Elle fixa ses mains posées sur ses genoux, luttant pour calmer les battements de son cœur.

— C'est... c'est une espèce rare. Une espèce venue de Cathay. Ils sont... intelligents. Ils parlent. Ils mangent parfois des cailloux. Enfin, ils aiment certains cailloux, bégaya-t-elle, cherchant ses mots.

Sa voix était faible, hésitante. Elle sentait le regard de Sven sur elle, comme une pression physique. Elle aurait voulu se cacher, disparaître. Elle devait répondre, mais elle ne savait pas quoi répondre. Elle avait l'impression d'être un enfant face à son professeur qui l'interrogeait, et la peur d'avoir une mauvaise note la paralysait.

Sven les laissa respirer un instant, laissant le silence revenir. Puis, il se détacha du bureau et fit un pas vers elles. Son mouvement était fluide, dépourvu de toute agressivité, mais il remplissait l'espace, dominant la pièce.

— Non. Vous ne savez pas. Vous voyez des compagnons. Vous voyez des enfants. Vous voyez des créatures magiques. Ce n'est pas entièrement faux, mais ce ne sont que des apparences. Ce que verrait un hypothétique spectateur de votre quotidien. La réalité est toute autre, Votre Altesse, dit-il doucement.

Il marqua une pause, laissant ses mots s'ancrer dans l'air.

— Un dragon, continua-t-il, est une arme de destruction massive. Biologique. Vivante. Capable de générer un faisceau d'énergie thermique de plus de 10 000 degrés. Capable de percer un blindage militaire ou une porte blindée comme une feuille de papier toilette. Seuls les lasers lourds de combat peuvent rivaliser avec une telle concentration d'énergie. Et encore...

Sylvie pâlit. La colère qu'elle ressentait un instant plus tôt s'éteignit d'un coup. À la place, une peur froide monta en elle. Les dragons crachent des étincelles, des petites flammes, jouent, font des concours de pets. Pas cela. Pas percer... des blindages.

— Mais... mais Flamme est petit. Il ne peut pas... protesta-t-elle, la voix tremblante.

— La taille n'a aucune importance. Hormis qu'il ne peut maintenir son faisceau à pleine puissance qu'une dizaine de secondes tout au plus, un dragon nain est aussi dangereux qu'un dragon de grande taille. Peut-être même plus, car il est plus difficile à repérer. J'ajouterai que la différence entre un dragon et une licorne, c'est que le pouvoir destructeur de la licorne est latent, caché, il ne se manifeste qu'en réaction à une attaque. C'est une sorte de réflexe d'autodéfense. Jamais pour l'attaque. Le pouvoir de destruction du dragon, lui, est prêt à être utilisé à tout moment, selon son humeur. Et les dragons, c'est bien connu, ont un caractère... de dragon, coupa Sven, sa voix restant calme mais ferme.

Il s'arrêta, et s'assit enfin, s'installant confortablement dans son fauteuil, son regard toujours fixé sur elles. Il observait leurs réactions. Sylvie, les mains crispées sur les accoudoirs de sa chaise, semblait avoir perdu toute sa vivacité. Margot, elle, avait cessé de trembler. L’appréhension qu'elle ressentait pour elle-même avait été remplacée par un sentiment plus fort, une peur véritable, celle de la réalité qu'elle venait d'entendre.

 

***

Des Dragons à Sylvaria

Sven pencha légèrement la tête, son regard perçant se posant sur Sylvie.

— Savez-vous combien de dragons, toutes variétés confondues, vivent en dehors de l'Empire de Cathay ?

Sylvie ouvrit la bouche, puis la referma. Elle chercha dans sa mémoire, mais ne trouva rien. Elle ne savait pas. Elle n'avait jamais pensé à cela.

— Je... je ne sais pas. Peut-être quelques-uns ? Des sortes d'ambassadeurs ? finit-elle par dire, la voix à peine audible.

Margot, elle, secoua la tête, les yeux écarquillés.

— Non, murmura-t-elle. Je ne sais pas. Je n'ai jamais entendu parler de dragons hors de Cathay.

Sven hocha lentement la tête, un sourire absent aux lèvres.

— La réponse est zéro. Aucun.

Le silence qui suivit fut absolu.

— Zéro, répéta-t-il. Flamme et Long sont les seuls dragons vivants en dehors de Cathay. Tout comme les licornes ne peuvent vivre en dehors de Sylvaria, les dragons ne peuvent vivre en dehors de Cathay. C'est un fait et un mystère tout à la fois. Ils ne cherchent jamais par eux-mêmes à s'éloigner des côtes de l'île-continent de Cathay.

Il marqua une pause, observant le visage de Sylvie qui était devenu pâle.

— Et nous savons aujourd'hui que si des inconscients réussissaient malgré tout à en capturer un, une fois en-dehors de Cathay, l'animal entrerait dans une rage destructrice incontrôlée que rien ne peut arrêter. Le feu d'un dragon au maximum de sa puissance détruit tout matériau. Et une fois libéré, l'animal s'envole et regagne Cathay. Aucun anesthésique ou narcotique ne semble avoir d'effet sur eux.

Sylvie porta une main à sa bouche, comme pour retenir un cri.

— Seuls les dragons nains pourraient sembler pouvoir être emportés contre leur gré : ils sont petits, et aisément maîtrisables. Mais ils peuvent, lorsque les circonstances l'exigent, émettre le même genre de faisceau d'énergie d'une puissance phénoménale, pouvant vaporiser toute matière à sa portée. Libéré, il fait tout pour regagner Cathay. Ne pouvant pas voler, si le dragon nain est trop loin et arrive à la conclusion qu'il ne pourra pas regagner son pays, il perd la raison. Il est pris de convulsions et meurt. Sa mort déclenche alors une sorte de réaction métabolique propre aux dragons. Son corps surchauffe jusqu'à l'auto-pyrolyse, ne laissant que des écailles et de la cendre.

Pour la première fois depuis que Margot avait franchi le seuil, l'ombre de Sven disparut de son esprit, remplacée par une curiosité pure. Sans réfléchir, elle demanda spontanément :

— Et un œuf ? Si on emporte un œuf de dragon ?

Sven sourit.

— L'idée est bonne, mais non. Un œuf de dragon emporté au-delà des limites de Cathay n'éclora jamais. Et l'embryon finira par mourir en quelques semaines. Ils ne survivent pas ailleurs. Leur corps, leur métabolisme, sont liés à leur terre natale. Tout comme les licornes à la terre de Sylvaria. Il en est ainsi depuis la nuit des temps.

Après une nouvelle pause, Sven reprit.

— Le Bureau du Contre-Espionnage surveille vos dragons. Depuis le premier jour de l'arrivée de Flamme, il y a quinze ans. Nous ne savions presque rien à leur sujet à l'époque. Le Bureau a déployé une activité considérable durant plusieurs années pour être en mesure de gérer la situation, et la Princesse conserver son dragon. Puis, onze ans plus tard, Long est arrivé à son tour. Aujourd'hui nous en avons beaucoup appris. Sur ce qu'ils sont capables de faire. Sur leur physiologie, leur alimentation ainsi que leur comportement. Et nous savons aussi et surtout que les Maîtres des Dragons de Cathay, qui ne répondent que devant l'Empereur, en savent bien plus que nous.

Bien installé dans son fauteuil, il se pencha vers elles, rapprochant son visage du leur.

— Alors, comment, selon vous, deux dragons ont-ils pu apparaître ici, à Aethelgard, la capitale de Sylvaria, au beau milieu du palais royal, et y demeurer bien vivants ?

Sylvie et Margot se regardèrent, puis regardèrent Sven. La question les prit de court. Elles avaient toujours considéré l'arrivée de Flamme et Long comme des miracles, des cadeaux des dieux, des anomalies heureuses. Mais Sven leur proposait une autre explication. Une explication qui impliquait une volonté, une intention, une manipulation.

— C'est... c'est impossible d'après ce que vous dites. Ils ne devraient pas être ici. Ils devraient être morts. Mais... mais l'œuf de Flamme a éclot. Le laboratoire... Sa coquille... Nous l'avons vue... bredouilla Sylvie.

— Exactement. Ils ne devraient pas être ici. Et pourtant, ils le sont. Et pourtant Flamme a éclot ici même, confirma Sven.

Il se redressa, croisant à nouveau les bras.

— La question n'est pas tant de savoir comment ils sont arrivés ici. Nous le savons déjà pour Flamme. Par contre, il est vrai que pour Long, c'est différent.

Sven marqua une brève pause tout en soupesant les deux femmes du regard. Puis il reprit.

— La question est plutôt de savoir comment l'éclosion a pu avoir lieu et comment ils peuvent continuer à vivre ici. Qu'est-ce qui le permet ?

Sylvie sentit une lueur de curiosité s'allumer dans son esprit, chassant peu à peu la peur. Elle regarda Sven avec un nouvel intérêt. Ce n'était plus le colosse intimidant, le soldat dur. C'était un homme qui savait des choses qu'elle ignorait. Un homme qui comprenait les dragons mieux qu'elle.

— Vous... vous savez pourquoi ? demanda-t-elle, la voix plus ferme.

Margot, elle, sentit son trouble s'évanouir, remplacé par une fascination intellectuelle. Elle oubliait presque la présence physique de Sven, son regard, sa voix. Elle ne voyait plus que l'énigme qu'il venait de poser.

— C'est... c'est un secret d'État, n'est-ce pas ? murmura-t-elle, les yeux brillants.

Sven sourit, un vrai sourire cette fois, léger mais chaleureux.

— Vous commencez à comprendre. Et c'est précisément pour cela que nous devons agir. Parce que si vous ne savez pas ce qu'est un dragon, vous ne pouvez pas les protéger. Vous ne pouvez pas vous en protéger. Vous ne pouvez pas protéger ceux que vous aimez. Et pour finir, vous ne pouvez pas les former.

Il marqua une pause, puis reprit :

— Le programme que nous avons commencé à leur faire suivre n'est pas une punition. C'est une nécessité. Une nécessité pour le royaume, pour la sécurité de vos dragons et pour la paix entre Sylvaria et Cathay.

Sylvie et Margot échangèrent un regard. La méfiance de Sylvie s'était transformée en une curiosité mêlée de respect. Celle de Margot, en une fascination totale. Elles n'étaient plus les mêmes femmes qui étaient entrées dans cette pièce. Elles avaient compris, enfin, la gravité de la situation. Et elles avaient compris que Sven Thorvald était l'homme qu'il fallait pour les guider.

Le silence retomba, mais il n'était plus lourd de tension. Il était rempli d'une attente nouvelle, d'une curiosité éveillée, d'une compréhension naissante.

Sylvie se redressa, la peur remplacée par une détermination nouvelle. Margot, elle, ne regardait plus ses mains, mais fixait Sven avec une intensité qui n'avait plus rien du trouble qui l'agitait.

Elles étaient prêtes à écouter.

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