Le Prince, l’Aide de Camp, et les Trente-Deux Étages
Le soleil de début d’après-midi filtrait à travers les hautes fenêtres de l’Aile Médicale, illuminant la poussière dansante et sa valse lente, en parfaite opposition avec l’impatience bouillonnante du Prince Olivier.
Après plus de six semaines d’une immobilité forcée et littéralement attaché, plus de six semaines ponctuées de douleurs lancinantes et de la frustration de ne pouvoir ni respirer ni parler normalement ainsi que d’avoir le bras gauche inutilisable, la décision des médecins était enfin arrivée : il pouvait quitter sa chambre. Certes pas pour retourner à ses activités sur le terrain, ni même pour reprendre à distance le commandement des services de contre-espionnage, mais pour une mission d’une importance capitale, bien plus délicate que n’importe quelle infiltration : rendre une visite surprise à la Princesse Sylvie.
Olivier se tenait debout, s’aidant d’une légère canne en bois qu’il tenait de sa main droite, et son bras gauche en écharpe. Son visage était pâle mais illuminé par une détermination farouche.
***
Helmut, l’Aide de Camp
À ses côtés, tel un garde du corps de granit, se tenait Helmut, son aide de camp infirmier qui lui avait été assigné jusqu’à nouvel ordre par le médecin-chef. Helmut était un homme avec la carrure d’une armoire, d’une impassibilité infinie, capable de lire une ordonnance médicale avec la même expression que s’il lisait un menu de cantine. Il portait une blouse blanche impeccable et avait un pad avec une IA médicale intégrée où il surveillait chaque battement de cœur du prince avec une précision obsessionnelle.
— Votre Altesse, la consigne est formelle : pas plus de vingt-cinq minutes de marche, pas d’effort brusque, et si vous ressentez une douleur thoracique supérieure à trois sur dix, vous devez immédiatement vous asseoir, rappela Helmut d’une voix monocorde, en ajustant la sangle de l’écharpe.
— Je connais la consigne, Helmut. Et je compte bien respecter le temps, mais pas nécessairement les autres limitations… grogna Olivier en poussant la porte de la chambre
Le couloir était spacieux, fonctionnel et contrastait cruellement avec la fragilité actuelle du prince. Chaque pas était une victoire. Ses côtes lui lançaient des avertissements discrets, comme des gardiens jaloux qui voulaient le rappeler à l’ordre, mais Olivier les ignorait avec l’entêtement d’un guerrier qui continue d’avancer quoi qu’il lui en coûte.
Il ressentit sa première véritable sensation de liberté lorsqu’il passa les larges vantaux qui marquaient l’entrée de l’Aile Médicale du palais et se retrouva dans le vaste hall circulaire avec ses grandes verrières lumineuses. Disposées entre chacun des larges couloirs qui y aboutissaient, de grandes statues de marbre et d’amples fresques représentaient les héros et les moments historiques de Sylvaria, des scènes de gloire et de tragédie.
Ses quartiers personnels étaient dans l’Aile Résidentielle, tout à l’opposé de cet immense palais aux dimensions d’une ville. Il se mit doucement en marche.
***
La Damoiselle Sibylle
La première rencontre eut lieu près de la bibliothèque de l’Aile des Réceptions. La Damoiselle Sibylle, en retrait dans une des compositions paysagères d’un hall, était assise sur un banc. Elle lisait un poème à voix basse et ses lèvres bougeaient silencieusement. Elle leva les yeux, et son visage s’illumina d’une joie sincère, suivie immédiatement d’une inquiétude palpable.
— Prince Olivier ! Vous êtes sorti ? s’exclama-t-elle en se levant, oubliant presque ses convenances.
— Pour l’instant. Je me rends chez la Princesse, répondit Olivier avec un sourire fatigué mais chaleureux.
Sibylle porta une main à sa bouche, les yeux brillants de larmes.
— Oh, c’est merveilleux ! Elle est si seule, si anxieuse. Elle passe ses journées à faire ses exercices, à regarder ses écrans, et à échanger avec vous. Mais... elle ne m’a jamais dit que vous alliez sortir et pouviez vous déplacer.
— C’est justement cela. Je veux lui faire la surprise. Je passe par mes appartements et je me rends ensuite directement chez elle. Ne dites rien, je vous en prie, chuchota Olivier.
Sibylle hocha la tête, puis, avec un air de conspiratrice, ajouta :
— Méfiez-vous des escaliers du Nord, ils sont glissants ce matin à cause du nettoyage. Et... oh, le Roi vient de passer par là, il a l’air préoccupé.
Olivier salua la damoiselle et continua sa route, le cœur battant. La liberté retrouvée était une ivresse étrange. Il se sentait comme un oiseau dont on aurait coupé les ailes pour quelques semaines, et qui découvrait soudain qu’on les lui avait rendues, mais qu’elles étaient toutes raides.
Il pensait à Sylvie, à cette ingénue brillante qui adorait les c-dramas et qui, malgré tout, avait affronté l’explosion avec une bravoure qui l’avait laissé sans voix. Il se demandait comment elle réagirait. Allait-elle pleurer ? Rire ? Ou peut-être le gronder pour avoir pris un tel risque ?
***
Sven Thorvald
La seconde rencontre fut moins discrète. Sven Thorvald, son compagnon d’armes et second, surgit d’un petit passage latéral. Par chance, ils se trouvaient dans un couloir secondaire pratiquement désert. Le colosse blond, haut de deux Unités quinze, avait l’air d’avoir mangé un ours entier pour le déjeuner.
— Olivier ! rugit Sven en ouvrant grand les bras, son visage illuminé par une joie brute.
Olivier recula prudemment, une main protectrice tendue en-avant de lui. Helmut s’était déjà interposé entre lui et son gigantesque ami.
— Sven ! Doucement, mon ami ! Ce n’est pas encore le moment de jouer avec mes côtes ! gémit-il en se retenant de justesse, une grimace de douleur traversant son visage.
Sven s’arrêta net, ses bras toujours tendus, puis il baissa lentement les mains, un air de regret immense sur son visage.
— Désolé, mon vieux ! L’émotion de l’instant ! Mais c’est une bonne nouvelle !
Il marqua une pause et regarda le prince de bas en haut en levant un sourcil.
— Laisse-moi deviner… Tu vas voir Sylvie ?
— Oui. Et toi, tu ne dois rien dire, répondit Olivier en se massant l’épaule gauche et en ajustant son écharpe.
— Moi ? Garder le silence ? Bien, pour toi et au vu des circonstances, j’obtempère. Je vais faire comme si je n’avais jamais entendu parler de tes projets, s’exclama Sven en se frottant le torse de la paume, puis s’arrêtant brusquement.
Il s’approcha d’Olivier, le regardant avec une affection évidente, mais aussi une retenue inhabituelle.
— Tu sais, mon ami, cela me démange formidablement de te donner une de mes plus belles tapes dans le dos, de celles que je garde pour les grandes occasions. Mais je me rattraperai plus tard, quand tu seras guéri. Promis, je te ferai mal comme il faut, mais seulement quand tu pourras le supporter !
Olivier sourit, reconnaissant. Sven était un ami fidèle, même si sa notion de la délicatesse lui était toute personnelle.
***
De retour
Finalement, il préféra terminer son parcours en passant par l’extérieur et emprunter les allées des jardins où les fleurs de Sylvaria s’épanouissaient sous la lumière dorée. Même si le trajet était plus long, ces allées étaient bien moins fréquentées que les couloirs du palais. Il se dirigea vers l’extérieur et en arrivant à l’air libre face aux allées et aux parterres de fleurs, sous la joyeuse lumière du soleil de ce début d’été, il se sentit envahi par une émotion profonde. Ce royaume, cette paix, cette beauté, tout cela valait la peine de souffrir, de se battre, et même de se casser les côtes.
Enfin, après un trajet ponctué de deux poses de vingt minutes chacune sur les bancs des jardins pour satisfaire aux exigences du protocole d’Helmut, il arriva devant une des entrées extérieures de l’Aile Résidentielle où se trouvaient ses quartiers personnels, loin du tumulte de la cour. Il se dirigea vers les ascenseurs des résidents de la tour et en ressortit au cent soixante-dixième étage. Il s’arrêta, le souffle court. Fort heureusement, ses appartements étaient tout à côté du hall des ascenseurs.
Helmut, toujours à ses côtés, sortit son pad.
— Votre Altesse, nous sommes presque arrivés. Mais rappelez-vous : ce trajet a été long. Ne vous rendez pas immédiatement chez la princesse. Laissez passer un peu de temps. Sinon, cela pourrait augmenter votre tension artérielle.
Olivier ignora la remarque et poussa la porte. Ses appartements étaient silencieux, baignés d’une lumière douce. Tout était en ordre, immaculé. Le personnel d’entretien accomplissait toujours impeccablement son travail.
Aucune trace révélant que plus de six semaines s’étaient écoulées depuis qu’il en avait franchi la porte pour la dernière fois. Et encore moins de tout ce par quoi il était passé. Stabilisation, chirurgie, gestion de la douleur, prévention des infections, surveillance, immobilisation et repos strict, rééducation précoce, suivi médical permanent, physiothérapie intensive… En avait-il oublié ?
Secouant la tête, il demanda, par réflexe, à Helmut d’aérer en ouvrant en grand les fenêtres et les balcons.
***
Le Prince, Helmut et la Salle de Bains
Le Prince Olivier ne voulut pas perdre plus de temps. Il avait des décisions à prendre. Qu’allait-il mettre ? Il devait choisir avec soin. Pas trop formel, pour ne pas mettre de distance avec Sylvie, mais pas trop décontracté non plus, pour montrer qu’il était toujours le prince, même blessé. Il opta pour une tunique de soie bleu nuit, simple mais élégante, et un pantalon de velours noir. Il vérifia que son bras gauche en écharpe resterait relativement discret, mais pas trop non plus, pour ne pas paraître trop fragile.
Cependant, avant de franchir le seuil, une épreuve humiliante qu’il repoussait mentalement attendait le Prince Olivier : la toilette. Il voulait absolument se sentir propre et net, débarrassé des derniers relents médicaux qu’il avait l’impression de sentir collés à lui. Il se dirigea vers la salle de bains.
Dès qu’il en franchit le seuil, Helmut prit les commandes avec la rigueur d’un général en campagne.
— Votre Altesse, la procédure de lavage doit être effectuée sans mouvement de torsion du tronc et sans élévation du bras gauche au-dessus de l’épaule. Je vais procéder au déshabillage assisté.
Olivier, habituellement parfaitement maître de lui, sentit une vague de pudeur monter en lui. Il était un prince, un guerrier, pas un enfant à qui l’on change les couches.
— Helmut, je peux me déshabiller seul, protesta-t-il faiblement, parfaitement conscient de son état.
— Statistiquement, Votre Altesse, vos chances de réussir seul sans provoquer une fracture secondaire ou une déchirure musculaire sont inférieures à 15 %, répondit Helmut.
Le déshabillage fut une comédie douloureuse. Pour retirer la chemise, Helmut procéda avec une précision chirurgicale. Mais Olivier sursautait à chaque fois où il faisait de grands mouvements en passant près de son visage.
— Doucement ! gémit le prince en essayant de se recroqueviller pour protéger sa tête, mais Helmut le bloqua fermement avec un bras de fer.
— Mouvement interdit, Votre Altesse. Le protocole exige une extraction linéaire.
Une fois la chemise retirée, le pantalon posa moins de problèmes. Il fallut alors passer à la douche.
Helmut lui protégea tout d'abord son bras gauche immobilisé en l'enveloppant d'un film plastique étanche afin que l'eau n'entre pas en contact avec et n'y pénètre pas.
Olivier, confiant dans sa capacité à se tenir debout, tenta de marcher vers la cabine. À peine avait-il fait deux pas que sa jambe gauche, affaiblie et après toutes les contorsions du déshabillage, flageola. Helmut, tel un roc, l’attrapa par la taille avant qu’il ne tombe, le maintenant dans une position qui ressemblait étrangement à un danseur de ballet malchanceux.
— Équilibre instable détecté. Passage au fauteuil roulant de douche, nota Helmut sur son pad médical.
Olivier rougit jusqu’aux oreilles. Se faire pousser dans un fauteuil spécial pour la douche, alors qu’il rêvait de retrouver Sylvie en héros ! Une fois assis, il tenta de se laver le dos, mais son bras gauche, paralysé par l’écharpe, était évidemment inutilisable, et son bras droit, en raison des côtes fracturées, ne pouvait atteindre que sa poitrine.
— Helmut, je ne peux pas atteindre mon dos, avoua-t-il avec une voix étranglée par la honte.
— C’était prévisible. Je vais utiliser la brosse à long manche télescopique. Veuillez ne pas bouger, répondit l’infirmier avec une sérénité déconcertante.
Le résultat fut une séance de frottage qui ressemblait davantage à un polissage de carrosserie qu’à une toilette. Olivier sentait la brosse glisser sur ses côtes avec une vigueur qui lui arracha un gémissement.
— Trop fort ! cria-t-il.
— La pression est calibrée à 3,5 Newtons, Votre Altesse. C’est optimal pour l’élimination des bactéries sans risque de fracture.
Une fois sorti de là et épongé, vint le moment du rasage. Olivier, qui prenait habituellement un plaisir particulier à ce moment de soin personnel, se retrouvait avec deux bras inaptes à accomplir cette tâche. Il fixa le miroir, dans lequel Helmut apparaissait juste derrière lui, tenant un rasoir électrique comme une arme de destruction massive.
— Je vais procéder au rasage de votre visage. Veuillez incliner la tête légèrement vers la gauche.
— Non ! s’écria Olivier. Si j’incline la tête, mes côtes vont me faire mal !
— Alors je vais procéder à un rasage en position neutre, ce qui augmentera le risque d’abrasions irritantes d’un tiers.
— Je préfère les abrasions !
Helmut, impassible, commença à raser le prince avec une lenteur exaspérante, s’arrêtant à chaque mouvement du visage d’Olivier pour recalibrer l’angle du rasoir.
— Mouvement de mâchoire détecté. Arrêt.
— Mais je peux quand-même parler ! protesta Olivier.
— Le protocole interdit la parole pendant le rasage pour éviter les micro-mouvements involontaires.
Le prince se sentit comme un automate incapable de contrôler son propre visage. Quand Helmut eut fini, Olivier se regarda dans le miroir. Il avait une barbe parfaitement rasée, mais son expression était celle d’un condamné à mort.
Enfin, l’habillage. Helmut sortit la tunique bleu nuit et le pantalon de velours.
— Veuillez lever le bras droit à angle droit.
— Je ne peux pas lever le bras droit sans douleur !
— Alors je vais utiliser la technique de l’enfilage par le haut.
Olivier dut se pencher en avant, ce qui lui arracha un cri de douleur, tandis qu’Helmut glissait la tunique par-dessus sa tête avec la délicatesse d’un serrurier forçant une porte. Une fois la tunique enfilée, il fallut enfiler le pantalon.
— Veuillez lever la jambe gauche.
— Je ne peux pas ! Je n’ai pas assez de force dans les jambes.
— Alors je vais utiliser la technique de l’enfilage par le bas.
Olivier dut s’allonger sur le lit, ce qui lui fit perdre tout son souffle, tandis qu’Helmut tirait le pantalon avec une force surhumaine.
— Votre Altesse, votre tension artérielle est en hausse.
— C’est normal ! Je suis en train de mourir d’humiliation !
Quand tout fut enfin terminé, Olivier était habillé, propre, mais épuisé et ayant perdu tout amour-propre. Il se tenait debout, appuyé sur sa canne, le visage rouge de colère et de honte.
— Helmut, je vous hais, murmura-t-il.
— C’est noté, Votre Altesse. Mais je suis ravi de constater que vous êtes prêt à rencontrer la Princesse, répondit Helmut en notant quelque chose sur son pad médical.
Olivier soupira, se sentant à la fois reconnaissant et exaspéré. Helmut était un excellent infirmier, mais il manquait cruellement de la plus élémentaire sensibilité.
Il s’approcha de la fenêtre, regardant les jardins. Il pensa à la façon dont Sylvie réagirait. Elle serait peut-être surprise, puis heureuse, puis inquiète. Il savait que le Roi avait eu une discussion avec elle, dans les premiers temps de son confinement et lui avait expliqué la situation. Mais elle lui poserait malgré tout mille questions, et il devrait répondre avec prudence, sans lui mentir, mais sans tout révéler non plus. Il se sentait comme un acteur dans un c-drama, sauf que cette fois, il n’y avait pas de script, et les enjeux étaient bien réels.
Ses pensées l’amenèrent à se demander ce qu’il allait lui dire.
« Bonjour Sylvie. » Non, trop banal.
« Ma chère Sylvie, je suis là. » Non, trop dramatique.
« Salut, je suis revenu. » Trop familier.
Il se sentit transpirer. Comment allait-il s’y prendre ? Allait-il lui sauter au cou ? Allait-il s’agenouiller ? Allait-il lui raconter tout ce qui s’était passé ? Ou simplement la regarder, heureux de la revoir ?
Il prit une grande inspiration, ajusta sa tunique, et se tourna vers Helmut.
— Je suis prêt, dit-il, la voix tremblante d’émotion.
Helmut hocha la tête, vérifiant une dernière fois son pad.
— Très bien, Votre Altesse. Souvenez-vous : vingt-cinq minutes de marche tout au plus, pas d’effort, et si vous avez mal, vous vous asseyez.
Olivier sourit, un sourire à la fois timide et déterminé. Il était prêt. Il était prêt à affronter la surprise, la joie, la peur, et tout ce qui pourrait suivre. Il était prêt à revoir Sylvie.
Pourtant, sur le point de se mettre en route, le silence de ses appartements, baignés de la lumière d’un milieu d’après-midi, ne parvenait pas à apaiser l'anxiété qui nouait son estomac.
Il se tenait debout, impeccable dans sa tunique bleu nuit, son regard, noir, était fixé sur Helmut. L'infirmier, lui, semblait avoir trouvé sa place définitive : une Unité et demie derrière le prince, les mains jointes, son pad médical à portée de la main, prêt à noter la moindre transpiration suspecte.
— Helmut, comptez-vous me coller aux basques pendant tout l'après-midi ? Je vais voir la Princesse, pas passer une visite de contrôle ! lança Olivier d'une voix qui tentait de rester ferme mais qui trahissait une pointe d’agacement.
Helmut ne sourcilla pas. Il sortit son pad, consulta une page, puis leva les yeux avec une sérénité désarmante.
— Votre Altesse, les instructions médicales stipulent clairement une surveillance continue de la fréquence cardiaque et de la mobilité thoracique lors de tout déplacement supérieur à cinq minutes hors de l'Aile Médicale. De plus, la présence éventuelle d'un tiers non autorisé dans les appartements de la Princesse, Dame Margot par exemple, nécessite une validation de sécurité. Je suis donc contraint, par protocole et par devoir, de vous accompagner.
— Contraint... C'est exactement ce que je redoutais. Vous êtes comme une ombre qui aurait décidé de devenir solide, répéta Olivier avec un rictus amer.
***
En Route Pour les Appartements de la Princesse
Il poussa la porte de ses appartements et s'engagea dans le couloir menant aux ascenseurs privés des appartements de la Princesse, distincts de ceux qu’il avait pris en arrivant et qui desservaient les étages réservés aux autres hôtes de cette aile du palais. Ce palais qui, bien que vieux de plus de quarante siècles, avait été maintes et maintes fois remanié et agrandi au-delà de toute mesure. Grand comme une ville, il respirait aujourd’hui une modernité éblouissante.
Les murs, tapissés de soie aux motifs changeants qui réagissaient à la lumière naturelle, semblaient respirer. Des fresques holographiques douces défilaient lentement, montrant dans cette section des couloirs des scènes de la vie des licornes dans les plaines centrales. Une technologie subtile qui intégrait l'art à l'architecture.
Olivier marchait lentement, le bruit de chaque pas étouffé par les épais tapis qui couvraient le sol de marbre incrusté de fils d'argent. Il sentait le poids de ses côtes, une douleur sourde qui lui rappelait qu'il n'était plus, pour l’instant, le général invincible d'autrefois, mais un convalescent fragile.
Des plus de deux-cents étages que comportait la tour, le sien était un des rares desservis par les ascenseurs princiers. Mais une certaine distance l’en séparait.
Les halls qu'il traversait étaient d'une splendeur à couper le souffle. Des colonnes de cristal translucide montaient vers des plafonds voûtés où des étoiles artificielles scintillaient, animées de douces pulsations. Des fontaines jaillissaient sans bruit, projetant des arcs-en-ciel minuscules qui dansaient devant les murs. Olivier se sentait à la fois chez lui et étranger, comme un fantôme errant dans un palais de rêve.
Il pensait à Sylvie, à cette tour immense qui dominait toute l’Aile Résidentielle et qu’ils occupaient tous les deux. Elle résidait trente-deux étages au-dessus du sien. Trente-deux étages de séparation, de silence, et d'incertitude.
Arrivé devant les ascenseurs princiers, il s'arrêta un instant pour reprendre son souffle. Les portes, faites d'un alliage léger et brillant, s'ouvrirent sans un bruit, révélant une cabine qui ressemblait plus à un salon de thé qu'à un moyen de transport. Des coussins de velours pourpre, des tableaux animés qui racontaient l'histoire de la dynastie, et un parfum de jasmin et de pluie fraîche embaumait l'air. Olivier s'installa, s'appuyant contre le dossier, tandis qu'Helmut se tenait debout, les yeux rivés sur le petit écran de son pad qui affichait ses constantes vitales.
— Destination : Sommet de la Tour Résidentielle, annonça une voix douce et mélodieuse.
L'ascenseur s'éleva avec une fluidité déconcertante. Olivier regarda par la paroi transparente qui était en fait un écran de réalité augmentée, montrant le défilement des étages. Il vit des tours de toutes tailles et formes, des jardins suspendus, des verrières, des toits. Chaque bâtiment, chaque étage était une œuvre d'art, une fusion parfaite entre tradition millénaire et technologie avancée de Sylvaria. Il se sentait monter vers le ciel, vers la princesse, et son cœur battait de plus en plus fort.
— Votre Altesse, votre rythme cardiaque est à 95 battements par minute. Recommandation : respiration diaphragmatique, nota Helmut d'une voix monotone.
Olivier ferma les yeux, tentant de calmer son souffle.
— Je respire, Helmut, je respire. Mais vous, vous me pompez l’air...
L'ascenseur s'arrêta avec un léger soupir. Les portes s'ouvrirent sur le dernier étage.
C'était une immense salle haute de plafond, un temple de marbre blanc et de verre. Au centre, un large escalier tournant en marbre, orné de sculptures de licornes, s'amorçait et montait vers l’étage, en fait le toit de la tour, sur lequel les quartiers de la princesse étaient construits, avec ses vastes jardins suspendus, occupant toute sa superficie.
L'escalier aboutissait sous une vaste rotonde, elle-même au centre d’une grande et haute salle circulaire, coiffée de verrières et entourée d'une large galerie à colonnade qui en faisait tout le tour. De cette galerie partaient, en rayons, de vastes couloirs qui desservaient les différentes sections des quartiers de la princesse. La lumière du soleil déclinant inondait la pièce, créant des jeux d'ombres et de lumières qui dansaient sur le sol poli.
Olivier s'avança, son pas hésitant soutenu par sa canne. Il se sentait petit dans cet espace majestueux, mais son cœur était grand. Il savait que Sylvie était là, toute proche, dans l'un de ces couloirs.
***
Margot
C'est alors qu'il la vit. Margot, la servante personnelle de la princesse depuis son enfance, surgit d'un couloir latéral, une tablette à la main et escortée de trois de ses collaboratrices. Elle s'arrêta net, la tablette glissant de ses mains pour tomber au sol avec un bruit mat. Ses yeux s'écarquillèrent, puis se remplirent de larmes de joie.
— Prince Olivier ! Vous... vous êtes là ! s'écria-t-elle, la voix tremblante d'émotion.
Olivier sourit, un vrai sourire, celui qu'il réservait à ses amis les plus proches.
— Bonjour, Margot. Je suis là.
Margot s'approcha, oubliant toute étiquette, et s'arrêta à quelques pas, comme si elle craignait de le toucher. Elle fit un signe de la main à ses trois aides qui poursuivirent leur chemin et disparurent dans un des couloirs.
— Oh, c'est merveilleux ! Vous êtes sorti ! Je ne peux pas y croire… Vous allez bien ? Vous avez l'air... enfin, vous avez l'air d'Olivier !
— Je vais bien, Margot. Mais je suis venu sans rien dire à personne, dès que j’ai eu l’autorisation de sortir pour regagner mes appartements. Ne m'annoncez pas. Je veux lui faire la surprise, répondit-il doucement.
Margot hocha la tête vigoureusement, essuyant une larme du revers de la manche et rebroussa chemin de quelques pas pour ramasser sa tablette sans s’occuper un instant de son écran maintenant fracturé en étoile…
— Bien sûr, bien sûr ! Mais... comment allez-vous vraiment ?
Olivier hésita un instant, jetant un coup d'œil méfiant à Helmut qui notait déjà la teneur en oxygène de l'air ambiant. Il se tourna vers Margot, l'air soudainement plus inquiet que jamais.
— Margot, je dois vous poser une question cruciale. Est-elle en état de me voir ? Est-elle... disons, présentable ? Je ne veux pas la surprendre dans un état qui pourrait la troubler, ou pire, la faire rire aux éclats alors que je tenterais de lui parler… à cœur ouvert.
Margot éclata de rire, un rire franc et communicatif qui fit vibrer les lustres.
— Présentable ? Prince, avec tout le respect que je vous dois, si vous voulez une Princesse dans sa tenue de cour avec sa coiffe de diamants et sa robe de velours brodée d'or, vous allez attendre longtemps ! Non, non, hormis ses exercices quotidiens, aujourd'hui, elle est en mode « repos forcé et c-drama intensif ».
Elle fit une pause, comptant sur ses doigts avec un air dramatique.
— D'abord, la tenue : elle porte un de ses pyjamas préférés, celui en soie rose pâle avec les petites licornes qui clignotent quand elle bouge. Elle a juré avant-hier soir qu'elle ne le changerait pas avant la fin de la saison qu’elle est en train de visionner. Je ne suis pas sûre qu'elle s’y tienne, mais pour l'instant, c'est comme ça. Ensuite, les cheveux : ils sont en bataille, attachés en un chignon qui ressemble plus à un nid d'hirondelle qu'à une coiffure royale, et elle a laissé traîner des peignes partout. Quant aux pieds, elle a troqué ses chaussons officiels contre des chaussettes en laine rembourrées et antidérapantes, avec des motifs de dragons qui brillent dans le noir. C'est adorable, mais pas très « protocole royal ».
Olivier sourit, imaginant la scène.
— Et les appartements ? demanda-t-il, inquiet.
— Oh, les appartements ! s'exclama Margot en levant les yeux au ciel. C'est un champ de bataille, mais un champ de bataille joyeux ! Il y a des coussins partout, des écrans qui diffusent des c-dramas en boucle, et des tasses de thé froides abandonnées sur chaque surface. Flamme et Long sont en train de faire un concours de … enfin, leur activité récréative préférée dans un coin, et ils ont renversé un vase de fleurs rares. La Princesse est assise sur son fauteuil principal, entourée de peluches, avec un smartphone à la main et une expression de concentration absolue. Elle est en train de regarder un épisode où l'héroïne découvre que son amant est en fait un dragon déguisé en humain, et elle pleure à chaudes larmes, mais elle rit en même temps. C'est à la fois touchant et un peu chaotique.
Olivier sentit une chaleur monter en lui, un mélange de tendresse et d'excitation.
— Elle est donc... elle est elle-même, dit-il doucement.
— Exactement. Elle est elle-même, et c'est ce qui la rend si magnifique. Elle n'a pas besoin d'être parfaite pour être belle, surtout pas pour vous. Elle vous attend, même si elle ne le sait pas encore. Et si vous voulez mon avis, elle sera plus heureuse de vous voir dans cet état décontracté que dans une tenue de gala, répondit Margot avec un sourire complice.
Olivier hocha la tête, rassuré.
— Merci, Margot. C'est tout ce que je voulais entendre.
Olivier remercia Margot en souriant et s'engagea dans le couloir. Helmut, toujours à ses trousses, le suivait avec une précision militaire.
***
Devant la Porte
Le couloir était bordé de représentations de scènes de la vie des princesses de Sylvaria au fil des époques. Cela aurait tout aussi bien pu être la Sylvie d’aujourd’hui, même s’il y avait des différences. Olivier se souvenait de chaque détail, de chaque moment partagé avec Sylvie. Il se sentait à la fois nostalgique et plein d'espoir.
Il arriva enfin devant les deux vastes battants des appartements privés de la princesse. Ils étaient faits de bois précieux, incrustés de motifs dorés en forme de couronnes et de licornes, à la ressemblance des armoiries de Sylvaria. Olivier s'arrêta, le cœur battant à tout rompre. Il regarda Helmut, qui le fixait avec son expression impassible.
— Votre Altesse, je dois vous rappeler qu’il est préférable que vous ne vous approchiez pas de la Princesse à moins de deux Unités. Et il vous est très fortement déconseillé de la toucher ou de la laisser vous toucher.
Olivier leva les yeux au ciel.
— Helmut, je ne vais pas la toucher ! Je vais juste... lui parler.
— Très bien. Mais si elle pleure, ne la laissez surtout pas vous embrasser ni vous prendre dans ses bras. Et ne le faites pas non plus. La probabilité qu’elle endommage vos côtes fracturées est presque de 100%. Sans compter votre rythme cardiaque qui s’emballera immanquablement. Enfin, Votre Altesse, n'oubliez pas : d’une manière générale, pas de mouvement brusque, pas de cri de joie, et si vous avez mal, vous vous asseyez, rappela Helmut en notant quelque chose sur son pad.
Olivier le visage empourpré et les dents serrées, se contenta d’ignorer Helmut.
Il ajusta sa tunique, et posa la main sur la poignée. Il était là. Il était enfin là. Il était prêt à affronter la surprise, la joie, la peur, et tout ce qui pourrait suivre. Il était prêt à revoir Sylvie.
Il prit une grande inspiration, comme à son habitude il frappa trois coups suivis d’un quatrième, attendit un moment et poussa les battants.
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