Les Cahiers de Laboratoire, Volume 2

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 4983 mots

Les Chroniques des Calibrations Acoustiques

Il y avait des secrets qui étaient gardés dans des entrepôts de haute-sécurité, loin au-dessous du cent-cinquantième sous-sol de l’Aile des Services. Et puis il y avait des secrets qui se cachaient dans les interstices d'un cloud quantique, protégés par des cryptages qui changeaient toutes les dix secondes et par une sécurité qui faisait peur aux agents du SCCE. C'était là, au cœur du Système Numérique Sécurisé du Secteur 7, que reposait un document collaboratif, accessible uniquement au Régent Léonard et à quelques initiés. Un document qui défiait la logique, la bienséance et parfois même les lois de la physique acoustique.

Son titre officiel, dans la base de données, était Chroniques des Calibrations Acoustiques – Projet Séraphina (Annexe B). Mais dans les esprits, au cœur de la culture de groupe unique du Secteur 7, il était connu sous un nom bien plus évocateur : Le Journal des Décharges.

Sa rédaction avait commencé après l'incident du PRRRRT ! lors de la réunion inaugurale ultraconfidentielle du Secteur 7 dans la grande salle de réunion. C’était environ deux mois après la découverte du laboratoire secret, en présence du Roi, du Haut-Conseil, des Hautes Autorités des quatre Guildes Majeures, du Prince Olivier et du Commandant Thorvald.

Un son avait retenti au beau milieu de la présentation de Léonard. Pas un pauvre son émis par le système audio d’un ordinateur portable. Non. Un son joué par le puissant équipement ultra-haute fidélité de la grande salle de réunion, connecté à l’ordinateur de Léonard.

C’était un grondement profond, une vibration qui fit trembler les verres d'eau sur la table, produisant des cercles concentriques. Un son qui semblait venir des entrailles de la terre.

Tout le monde se figea. Le Roi écarquilla les yeux. Olivier se redressa sur son siège, les poings serrés, les cheveux hérissés.

— Docteur Léonard. De quoi s’agit-il je vous prie ? demanda le Roi d'une voix calme mais dangereuse.

Léonard comprit instantanément qu’il jouait sa tête. Mais il n’eut pas le temps d’avoir peur. Il opta instinctivement pour la seule ligne de conduite possible : continuer à avancer comme si de rien n’était. Tout naturellement, il sourit.

— Oh ! Ça ?... C'est un son système utilisé comme test de calibration acoustique, Votre Majesté. C’est la toute première fois qu’il est joué sur le système audio de cette salle de réunion. Il a été choisi, Votre Majesté, pour sa résonance, qui est magnifique. Avez-vous noté les harmoniques ?

Il appuya sur une touche, et le son se répéta.

PRRRRT !

Olivier ferma les yeux. Puis il se tourna vers Sven, qui était assis à sa droite, un sourire en coin sur le visage. Sven appréciait, en fin psychologue, la façon dont Léonard avait instantanément entrepris de se tirer de ce faux-pas protocolaire magistral. Il semblait impatient de voir comment cela allait se terminer.

Le Roi, après un long silence, décida d’accepter l’absurdité et finit par sourire.

— Bien. Continuez, Léonard. Mais nous veillerons à ce que nos techniciens vous apportent toute l’assistance nécessaire pour terminer votre calibration avant la prochaine réunion.

Le Roi fut le seul à s’exprimer durant ce qui fut appelé l’épisode de la Flatulence Royale. L’ensemble des autres assistants s’abstint du moindre commentaire, tout en regardant fixement le mur d’en-face.

 

***

Le Génie Pétulant

Cet incident n’avait pas véritablement été voulu par Léonard. Il ne s’était tout simplement pas attendu à une erreur système durant sa présentation.

Le problème tenait plutôt à l’aspect potache jubilant de sa personnalité lorsqu’il était en privé. Dès qu'il était seul avec son équipe ou des proches, lorsqu’il se sentait à l’aise, Léonard se transformait. Il devenait vif, espiègle, et son humour prenait une tournure résolument réfractaire à toute étiquette. Il adorait les blagues graveleuses, les jeux de mots douteux, et tout ce qui touchait de près ou de loin aux… fonctions corporelles.

Suite à sa nomination à la tête du groupe d’investigation à peine une semaine après la découverte du laboratoire, il avait immédiatement obtenu le plein accès à l’ensemble des données du SCCE des quinze dernières années concernant les dragons Flamme et Long. Y compris le programme de recherche conjoint ultrasecret avec Cathay. Mais quel ne fut pas son émerveillement lorsqu’il découvrit les enregistrements de surveillance du palais qui avaient figé dans les vastes mémoires photoniques, chacune des joutes pétaradantes des deux dragons nains. Et bien souvent sous plusieurs angles.

La toute première fois, il avait trouvé par hasard et visionné un duel acharné entre Flamme et Long dans la rotonde à l’entrée des appartements de la Princesse. Il en avait ri pendant trois jours. Il avait alors lancé les IA dans un vaste travail de recherche et d’extraction de données audio et vidéo sur quinze années d’enregistrements afin de récupérer l’ensemble de ces séquences. Depuis, il considérait les concours de pets des dragons comme le sommet du comique sylvarien. Si cela avait été possible, il aurait été jusqu’à demander aux deux compères de lui en dédicacer chacun un.

Cependant, doutant de la faisabilité de la chose, il se contenta de remplacer le son d'erreur système de son ordinateur personnel par un enregistrement d'un gros pet de dragon (spécimen : Flamme, tonalité grave, modulation ascendante), extrait de l'un de ses meilleurs duels avec Long. Résultat : chaque erreur du système, des applications, des simulations ou des nombreux calculs qu’il réalisait, se manifestait par un PRRRRT ! sonore, une véritable signature acoustique qui résonnait dans la pièce.

Ce son se manifestait invariablement aux moments les plus embarrassants, tels que lors de la dorénavant fameuse réunion inaugurale avec le Roi.

Ou bien lors d'une réunion de travail avec les envoyés de Valoria où son ordinateur émit un PRRRRT ! retentissant au milieu d'un silence méditatif. Léonard, sans ciller, déclara :

 — Excusez-moi, c'est une notification de ma Guilde !

Personne n'y crût.

Ou bien encore pendant une visioconférence avec l'ambassadrice Mei-Ling et les attachés scientifiques de l’ambassade impériale. Cette fois-là, Léonard put même se vanter d’avoir accompli ce que personne d’autre avant lui n’avait jamais réussi.

Le son retentit pour tous les participants, jusqu’à plus de cinq mille Lieues de là. Un PRRRRT ! majestueux, impérial, long et modulé, comme un pet d'État. Mei-Ling, qui connaissait évidemment parfaitement les dragons, se figea en écarquillant les yeux, puis éclata d'un rire cristallin qui la surprit elle-même.

Léonard avait réussi à prendre au dépourvu l’Ambassadrice Extraordinaire de Cathay à Sylvaria.

Rouge comme une pivoine, il tenta d'expliquer :

— C'est... c'est un protocole de résonance acoustique expérimental.

Mei-Ling rit encore plus fort.

Le vénérable Maître Dragon Chen Jianlong, Veilleur des Montagnes de Jade, était connecté depuis une des antiques forteresses de son ordre, isolée dans les montagnes granitiques du Nord de Cathay. Il décida de prendre la chose avec détachement tout en envoyant un coup de semonce à ce jeune chien fou de scientifique sylvarien. Après quelques instants de silence, il déclara :

— Maître Léonard, votre système d'exploitation semble avoir une opinion sur vos conclusions.

Léonard faillit s'évanouir.

Par prudence, il évita de se retrouver en présence de Mei-Ling pendant tout le mois qui suivit.

Mais aucune de ses expériences, même critiques, ne décourageait Léonard. Il jubilait en y repensant à posteriori. Depuis l’épisode de la Flatulence Royale, dans son enthousiasme potache, il sauvegardait même avec une rigueur scientifique déconcertante l’enregistrement de ces moments par les caméras de sécurité et les déposait, avec quelques annotations : type de pet (grave, aigu, saccadé, modulé), durée, et qualité de l'enregistrement. Tout cela terminait dans l’espace numérique de travail sécurisé de l’équipe, enfoui au fond d’un répertoire obscur de la vaste arborescence du serveur de données du Secteur 7.

C’était le mythique document Chroniques des Calibrations Acoustiques – Projet Séraphina (Annexe B).

Et ainsi de suite, incident après incident, les audios et les vidéos, lorsque disponibles, extraits des enregistrements de sécurité, s’accumulaient dans le document collaboratif. Il recensait avec une exhaustivité encyclopédique chaque incident sonore. Il était uniquement accessible à Léonard ainsi qu’à ses cinq responsables d’équipe.

Léonard apparaissait ainsi comme un génie potache assumé. Mais sous d’autres aspects, il était aussi un génie torturé.

Il cherchait à comprendre. Tous le savaient. Pour lui, les travaux de Séraphina étaient un trésor de connaissances, une mine d'or scientifique qu'il voulait explorer, décrypter, et maîtriser. Il était fasciné par la façon dont elle avait manipulé les ondes et les champs électromagnétiques pour influencer les licornes.

Cependant, Léonard n'était pas aveugle. Il mesurait l'énormité des crimes de Séraphina. Il savait qu'elle avait sacrifié, euthanasié et disséqué nombre de licornes. Il savait qu'elle avait violé la déontologie scientifique, qu'elle avait joué avec des êtres vivants comme des objets. Il savait comment elle avait procédé. Ses protocoles, les détails de ses expériences, ses résultats étaient là. Et il se doutait bien de ce qu’ils trouveraient dans la chambre forte lorsqu’ils l’ouvriraient enfin. La conscience qu’il avait de cela le hantait. Il admirait son génie, mais il abhorrait ses méthodes.

Son conflit intérieur se résumait ainsi : il voulait prouver que le génie de Séraphina était possible sans son immoralité. Qu'on aurait pu percer les mystères des licornes sans sacrifier aucune de ces créatures. Que la connaissance ne nécessitait pas la cruauté.

Ainsi, les mois passant, Léonard se révélait aux membres de son équipe, au Prince Olivier, à Sven. Son amour des pets de dragons le rendait, bien que farfelu, humain et attachant. Tandis que son conflit moral sur Séraphina lui donnait une profondeur qui contrebalançait son côté comique. Il était le personnage qui faisait rire dans un monde grave, mais qui, lorsqu’il le fallait, devenait le seul capable de percer les mystères.

 

***

Les Nerfs du Général

La dynamique entre Olivier et Léonard était la relation la plus complexe et la plus burlesque de toutes. Léonard collaborait étroitement avec le Prince Olivier, Directeur du SCCE. Mais pour le Prince, leurs échanges étaient surtout un ballet perpétuel d’aller et retour entre exaspération et admiration.

Olivier était profondément horripilé par le côté potache de Léonard. Chaque pet de dragon, chaque blague graveleuse, chaque bouffonnerie loufoque lui arrachait, selon les cas, un long soupir, un froncement de sourcils, une menace de violence physique imminente ou la promesse de faire fondre son ordinateur dans la forge. Mais le Prince ne pouvait s'empêcher de reconnaître les compétences de Léonard et de l'admirer pour cela. Ses sentiments oscillaient constamment entre ces deux extrêmes.

Léonard, de son côté, voyait en Olivier un excellent public. Il réagissait toujours à ses blagues. Pas en riant, mais en s'énervant, ce qui était encore plus satisfaisant. Léonard en rajoutait alors exprès, au détriment des nerfs d'Olivier, juste pour le plaisir de voir ses mâchoires se crisper et ses poings se serrer.

Olivier essayait encore, parfois, de lui faire changer le son de l’erreur système. Il avait tenté les menaces administratives (l’obliger à demander une autorisation écrite du Bureau pour toute utilisation du moindre de ses gadgets connectés personnels), les menaces technologiques (la suppression de son cloud personnel), les menaces physiques (l’enfermement dans une cellule de haute sécurité, ou bien le Châtiment Valorien), et même la Menace Ultime, annoncée avec un sourire froid et dangereux, où il n’était question que d’un obscur sous-protocole du code de sécurité du palais, nommé « Silence éternel », et trop épouvantable pour qu’il lui en dise plus.

Mais Léonard avait toujours un tour dans son sac. Et malheureusement pour Olivier, toutes ses gesticulations n’avaient pour résultat invariable que de montrer qu’il était pris entre sa position d'autorité et l'impossibilité réelle de contrôler le turbulent Léonard.

Ensemble, ils formaient une sorte de duo comique involontaire, où l'un poussait l'autre dans ses retranchements, et où l'autre, à contrecœur, finissait par sourire.

Sven, qui observait leurs échanges avec un amusement tranquille tout en comptant les points, avait coutume de dire :

— Si on filmait leurs réunions, on aurait le sitcom le plus regardé du royaume.

 

***

L’Effet Boule de Neige

Le soir même de l’incident de la Flatulence Royale, dès sa création par Léonard, le document collaboratif Chroniques des calibrations acoustiques fut repéré par les IA quantiques durant leurs audits de sécurité. Elles le signalèrent à Mona. Le nom du document leur avait paru suspect car les travaux de Séraphina ne portaient en rien sur la physique acoustique. Mona, exaspérée, nota le document comme inoffensif, mais fascinée, ne put s’empêcher d’ajouter quelques métadonnées supplémentaires. La date et l’heure à la seconde près, le contexte : Où était-on ? Qui était présent ? Quelle était la gravité de la situation ? Puis, elle en parla à Niccolo.

Sa curiosité piquée, Niccolo, après en avoir analysé le spectre audio grâce à quelques filtres classiques à base de transformées de Fourrier, ajouta ses propres observations sur la résonance acoustique et les harmoniques des flatulences des dragons nains. Il en parla à Clavius.

Clavius, avec son cynisme habituel, alla jeter un coup d’œil mécanique au document. Elle trouva qu’il serait pertinent d’y noter l'impact social sur les participants. Ce qu’elle fit. Elle inventa la « Note de Honte », sa spécialité, qui traduisait l’impact social. Elle précisait l'effet sur le groupe ou l’humiliation sociale : « Le Prince a failli faire une syncope », « La Roi a souri », « Mona a pleuré (de rage) ».

Ce document collaboratif, connu de tous, devint rapidement le refuge de leurs moments d'embarras ou de solitude, transformant chaque flatulence de dragon en donnée archivée, annotée, classée, commentée.

A l’approche d’une réunion importante, la plupart des cinq responsables d’équipe organisaient même parfois un pari sur l’apparition du son ou non, et le nombre d’occurrences. Le record actuel : six pets en une seule réunion de 16 minutes avec le Grand Chambellan.

Bien évidemment, Johannes en entendit parler par Clavius. Vaguement surpris, il se contenta de lui dire :

— Ce fichier est une manifestation de l’absurde dans l’univers local.

Lorsque fusait un des PRRRRT ! système de Léonard, ses yeux prenaient généralement une lueur étrange, jusqu’à ce qu’apparaisse au coin de ses lèvres un léger sourire. Ce son était la preuve que l’univers était fondamentalement chaotique. Une pensée rassurante. Mais de façon surprenante, il se disait que si cela permettait à Léonard de conserver son équilibre, eh bien… soit. La seule qu’il considérait être dotée d’un sens de l’humour digne de ce nom était Clavius. Il appréciait la grande subtilité avec laquelle elle savait mêler des blagues de spécialistes, des private jokes de Mathématiciens, à leurs conversations passionnées sur la topologie symplectique, les groupes de Lie exceptionnels et les théorèmes de dualité miroir.

Lisa, elle, souriait doucement face à tout cela, avec une pointe de nostalgie, et son regard se faisait lointain. Elle y voyait, ou plutôt y entendait, l’écho des mythes perdus. Pour elle, c'était aussi la preuve que même les créatures les plus majestueuses faisaient partie de notre monde.

Lorsqu'elle entendait le PRRRRT ! retentir depuis les profondeurs du Niveau 0, elle s'interrompait simplement dans son travail avec les IA archivistes, fermait les yeux un instant, comme pour mieux saisir l'écho du son, et hochait doucement la tête. Parfois, elle sortait un carnet de cuir usé, rempli de croquis et de vers, et y notait une observation poétique en passant une main affectueuse sur la page.

— Ces petites créatures sont bien à notre ressemblance... Personne n'échappe à la Nature. Ni les dragons, ni les rois, ni même les dieux. C’est… poétique.

Une fois, alors qu'elle tentait de décrypter une chronique du IIIe siècle décrivant le cri de mort d'un Griffon, le PRRRRT ! typique de Léonard, amplifié par ses enceintes connectées, monta soudainement jusqu'au Niveau 1. Lisa s'arrêta net, son stylet suspendu au-dessus de son pad. Elle écouta les derniers échos du son s’éteindre dans le grand puits central du laboratoire, puis sourit avec une pointe de malice et déclara à haute voix, s’adressant autant à la salle vide qu’à elle-même :

— N'est-ce point-là le cri du Griffon, le soir au fond des bois ?

Elle ne jugea jamais Léonard. De par sa double formation de zoologiste et d’ethnologue, elle considérait ses Chroniques des calibrations comme un document ethnographique précieux qui capturait l'instantané de la relation humain-dragon dans toute son absurdité et sa vérité, et qui en révélait tant sur l’un que sur l’autre.

Ce qui rendait sa réaction si unique, c'était qu'elle démystifiait le sacré tout en sacralisant le trivial alors que le monde entier paniquait, riait, ou s’embrasait.

Ainsi était le quotidien de l’équipe d’investigation du Secteur 7, ponctué de réactions qui variaient de l'horreur pure à l'admiration technique, en passant par l'exaspération totale.

 

***

Le Paradoxe Isabella

L’exaspération totale, c’était Isabella.

Personne n’avait pris la peine de lui parler du document collaboratif, même si elle finit rapidement par en apprendre l’existence. Et si tant est qu’elle le consulta, nul ne sut jamais ce qu’elle en pensa.

Par contre, ses réactions aux PRRRRT ! intempestifs étaient toujours « C’est inacceptable ! », ou une variante. Au moins en pensée, le plus souvent en paroles. Accompagné d’un sursaut violent, comme si un courant de haute tension l'avait traversée. Elle se levait d'un bond, faisant craquer sa chaise ou renversant ce qu’elle tenait. Ses grands yeux bleus s'illuminaient d'une colère froide et redoutable et elle se tournait vers Léonard, pointant un doigt accusateur vers son ordinateur « démoniaque », sa voix tranchante comme une lame de scalpel :

— Je vais ouvrir votre machine ! Je vais extraire chaque composant, chaque puce, disséquer chaque circuit ! Et je vais aussi vérifier si votre système digestif ne souffre pas lui aussi de ballonnements pathologiques ! Parce que si c'est le cas, je vous opère personnellement. Sans anesthésie. Et je vous promets de la douleur !

Elle était médecin et émotive.

C’était là, en plus de « L’effet Isabella », « Le paradoxe Isabella ». L'écart entre la virulence de ses réactions physique et émotionnelle et son détachement biologique total. Elle ne disait pas « C'est dégoûtant », elle disait « C'est inacceptable ». Elle traitait le problème comme une infection bactérienne à éradiquer, pas comme une malpropreté sociale. C'était une guerre sainte pour la pureté de la science.

En tant que médecin, elle considérait que ce bruit était une contamination acoustique qui pouvait compromettre l'intégrité de ses expériences. « Un gaz, c'est une donnée physiologique, c'est neutre. Mais un gaz diffusé sur des enceintes pendant une visioconférence impériale, c'est une faute professionnelle lourde ! » pensait-elle, bouillant d'indignation. Elle ne riait jamais. Elle jugeait. Elle sanctionnait.

Si Léonard tentait, comme à son habitude, de se dédouaner en parlant d'harmoniques ou de calibration, Isabella le coupait net, le visage rougi par la colère, avançant jusqu'à lui :

— Arrêtez vos bouffonneries sur les harmoniques, Docteur Léonard ! Je m'en fiche royalement ! Je suis médecin, je sais ce qu'est un côlon irritable. Mais ici, c’est vous qui m’irritez. Il n'y a pas de place pour votre humour de latrines ! Ou alors, je vous transforme en sujet d'étude pour mon prochain article sur « Les effets néfastes du stress sonore sur les tissus cérébraux ». Et croyez-moi, vous serez le premier cobaye à être disséqué !

Léonard recula légèrement, touchant instinctivement sa tête comme s'il craignait réellement l'opération, avant de sourire nerveusement. Elle était délicieuse dans sa folie. Léonard l’adorait. Avec le Prince Olivier, elle était son meilleur public.

Mais le destin réservait une surprise à cette douce folie ambiante.

Ou plutôt Sven.

 

***

Le Vent du Sud

Car Sven se révéla un partenaire, improbable, de jeu.

Sven, commandant en second du SCCE et maître espion, avait bien entendu eu vent très rapidement et par plusieurs sources distinctes, de l’existence du document collaboratif.

Amusé, intrigué, et surtout incapable de résister à une occasion de faire rire (ou de faire enrager) son entourage, il décida de contribuer. Mais Sven ne voulait pas être découvert. Il était l'homme de l'ombre, le gardien des secrets, le maître du contre-espionnage. Si son nom apparaissait comme l'auteur de ces dépôts, c'en était fini de sa crédibilité, et peut-être de sa vie aux mains d'Olivier.

Mais il ne comptait pas jouer avec de simples pets de dragons nains. Il visait bien plus haut, bien plus grand. Il leur offrit le sublime.

Sven était le seul à avoir vu et vécu avec les grands dragons de Cathay. Il avait également à sa disposition de vastes archives sonores venant de la lointaine Cathay, de l’autre côté du monde. Des sons d'une puissance terrifiante, d'une profondeur abyssale. Des grondements qui faisaient vibrer les os, des tonnerres lointains qui résonnaient dans la poitrine, des harmoniques complexes que les petits dragons étaient totalement incapables de produire. Tout dragon carencé en pierres produisait des gaz, et les dragons n’en avaient que rarement à leur disposition… Des pets de dragons royaux, de dragons de guerre, de dragons vieillissants. Tous carencés…

Alors, il utilisa ses compétences insoupçonnables. Bien qu'il ne fût pas informaticien de formation, Sven avait accès aux ressources les plus avancées du SCCE : des outils de cryptographie militaire, des serveurs miroirs, des protocoles d'anonymisation développés pour les agents infiltrés. Pour lui, pirater le cloud sécurisé de Léonard était un exercice de style, un amusement de pause-café.

Il créa un compte utilisateur virtuel, invisible, indétectable, et commença à déposer des fichiers en plein milieu du document collaboratif.

Pour signer ses contributions sans se trahir, il choisit un pseudonyme crypté, mystérieux et poétique : Le Vent du Sud.

Léonard, naturellement, fut le premier à tomber sur l’un de ces fichiers.

Il fut pris d'une excitation frénétique. Pour lui, ce n'était pas de simples sons, mais des trésors acoustiques, des merveilles de la nature, des preuves tangibles de la complexité biologique des dragons. Il compara ces sons à des orchestres symphoniques, à des concerts de violoncelles géants, à la voix même de la terre.

Il ne pouvait s'empêcher de vouloir les diffuser. Mais à chaque fois, il reculait. Les jouer sur le système audio intégré de son ordinateur leur aurait fait insulte. Dans la grande salle de réunion, il craignait de saturer les circuits audio et de rompre les membranes des enceintes. Avec le circuit audio général de la grande salle du laboratoire, il voyait déjà la voûte entrer en résonnance et se fissurer, et même laisser tomber des blocs. Alors il se contentait de ses enceintes connectées pour lancer de temps à autres, les meilleurs, les plus graves, les plus modulés, les plus impressionnants.

 

***

Opération : Vents Contraires

Chacun réagit à sa façon aux prodigieux enregistrements de ces formidables bêtes.

Mais parmi tous les membres de l'équipe, c'est Mona qui vécut le plus mal l'existence de ces dépôts anonymes. Non pas à cause du contenu. Elle se moquait éperdument des pets de dragons, elle les trouvait même acoustiquement répugnants. Mais à cause de la méthode.

Ainsi, dans la Citadelle Numérique, le Niveau 3 du laboratoire qui ceinturait le sommet du puits central, le fief de Mona sur lequel elle régnait sans partage, une autre bataille commença.

C’était un domaine obscur dans lequel personne hormis elle ne s’aventurait jamais, éclairé par les seules lumières bleues et violettes émanant des serveurs et des processeurs quantiques, ainsi que par les féériques lueurs multicolores des mémoires et des noyaux de calcul photoniques.

Il ne s’y entendait que le grondement profond et constant des groupes de refroidissement et le silence absolu des systèmes photoniques.

Mona, l'architecte des IA quantiques du Secteur 7, vivait chaque nouveau dépôt du Vent du Sud comme un camouflet personnel, une insulte à ses compétences, un doigt d'honneur algorithmique planté au milieu de son code.

En tant que spécialiste de la sécurité, elle considérait le cloud comme son domaine sacré. Que quelqu'un puisse y déposer des fichiers sans laisser de trace, sans qu’elle puisse identifier de protocole d'entrée, sans même déclencher une alerte de sécurité, c'était pour elle l’ultime défaite. Une insulte professionnelle.

Chaque fichier mystérieux était un aveu d'impuissance de son système.

Elle entreprit donc, sur son temps personnel, une quête obsessionnelle pour traquer le Vent du Sud. Elle y passait ses pause-café, ses repas, ses soirées et ses fins de semaines.

Elle tenta d’analyser les métadonnées de chaque fichier déposé. Dates, tailles, formats de compression, signatures numériques. Tout était nettoyé. Impeccablement nettoyé. Pas un octet de trace.

Elle entreprit de cartographier les heures de dépôts. Mais elles ne suivaient aucun motif identifiable. Parfois en pleine nuit, parfois en plein jour, parfois pendant les réunions. Impossible de les corréler avec les emplois du temps de quiconque.

Elle installa des pots-de-miel numériques. Des fichiers pièges, des fausses archives, des leurres conçus pour révéler l'identité de quiconque y accéderait. Le Vent du Sud n’y toucha jamais. Comme s'il en devinait la nature.

Elle voulut remonter la chaîne de routage du cloud. Chaque fois, le parcours passait par des serveurs fantômes, des relais virtuels qui n'existaient plus la semaine suivante. C'était comme essayer d'attraper du vent. Le Vent du Sud.

Sven connaissait intimement le réseau du palais. Ses failles de sécurité. Il avait participé à sa sécurisation. Chaque fois que Mona posait un piège, Sven le repérait instantanément et le contournait avec une élégance désinvolte. Chaque fois qu'elle croyait avoir trouvé une piste, il la replongeait dans la confusion avec un faux indice.

Elle avait même commencé, sur son pad personnel, à tenir un journal de bord de son enquête, intitulé Opération : Vent Contraire, dans lequel elle notait chaque hypothèse, chaque piste, chaque échec.

À chaque échec, Mona devenait à la fois plus irritée et plus obstinée. Et, paradoxalement, plus fascinée. Elle se prit à rêver du Vent du Sud. Elle se réveillait la nuit en se demandant : « Mais qui est-ce ? Comment fait-il ? Quel protocole utilise-t-il ? »

Une nuit, elle se redressa d’un coup dans son lit, le cœur battant à tout rompre. Une angoisse indicible l’étreignait. Elle venait de s’arracher d’un rêve au moment où elle réalisait avec une fascination mêlée de terreur que le Vent du Sud n'était autre qu'elle-même. Une boucle infinie dans laquelle elle traquait son propre reflet numérique.

Isabella lui dit un jour :

— Mona, tu devrais te détendre. C'est juste des pets de dragons.

Mona la regarda avec des yeux incendiaires.

— Ce n'est PAS juste des pets de dragons. Ce sont DES FAILLES DE SÉCURITÉ !

Un soir, après trois heures de travail acharné, Mona crut enfin tenir une piste. Une adresse IP fantôme qui pointait vers un serveur du palais. Elle se précipita, tapa frénétiquement sur son clavier pendant plus d’une heure, suant à grosses gouttes, et découvrit que l'adresse pointait vers... l'enceinte connectée de son propre ordinateur. Quelqu'un l'avait piratée à distance pour lui faire croire qu'elle avait trouvé l'auteur. Sur le fichier audio déposé ce jour-là, Le Vent du Sud avait ajouté un commentaire : « En progression. Mais pas assez. 😊 »

Mona faillit jeter son ordinateur par la fenêtre.

De l'autre côté de cette guerre silencieuse, Sven s'amusait comme un petit garçon qui avait découvert un nouveau jouet.

Assis dans son bureau de l’Aile des Services, cent trente étages plus haut, il surveillait Mona en temps réel via les caméras de sécurité, souriant en voyant ses réactions et savourant le plaisir du Chat et de la Souris. Il l’observait avec la même fascination amusée que Léonard observait Olivier. Sven partageait en fait avec Léonard le même plaisir de provoquer une réaction, de voir quelqu'un s'agiter, de créer une frustration féconde. Il ne cherchait pas à blesser Mona, il respectait profondément ses compétences. Mais il trouvait irrésistible de voir cette surdouée de l'informatique, cette géante qui se sentait comme un colosse au milieu d'insectes, réduite à l'impuissance face à un adversaire invisible. C'était, d'une certaine manière, la revanche des non-informaticiens.

Il la regardait taper frénétiquement sur son clavier, la voyait froncer les sourcils, l’entendait murmurer des jurons informatiques, et il souriait. Il surveillait ses tentatives de traçage en temps réel, parfois depuis son pad personnel au sein même du laboratoire, en buvant son café lorsqu’il leur rendait visite.

Parfois, il ne pouvait s’empêcher d’en rajouter et avait ses « petites cruautés », comme d’autres ont leurs « petites attentions ». Il déposait un fichier audio au moment exact où Mona passait devant l'écran du serveur du cloud, comme pour narguer sa vigilance. Il modifiait légèrement la compression d'un fichier pour que Mona pense avoir identifié une signature, puis il changeait de compression le fichier suivant, annulant la piste. Il laissait parfois un commentaire dans les métadonnées du fichier : « Bonne nuit, Mona. ». Déposé à 3h du matin. Ou « Les ports 443 et 8080 sont ouverts, juste au cas où. 😊 ». Une référence à un détail technique que seul un expert remarquerait.

Mona avait fini par suspecter que le Vent du Sud avait des liens avec le contre-espionnage. La sophistication des méthodes, la connaissance des protocoles, l'accès aux serveurs du palais... tout pointait vers un professionnel en interne. Elle avait même émis l'hypothèse devant Léonard.

— C'est quelqu'un du Bureau. Le niveau est trop élevé pour un amateur.

Léonard, qui commençait à soupçonner Sven mais n'en était pas sûr, avait répondu :

— Ou alors, c'est un génie solitaire. Comme toi. Sauf que lui, il a le sens de l'humour.

Mona ne lui avait pas parlé pendant deux jours.

Et Sven, assis dans un coin, observait le chaos avec un sourire satisfait, savourant la danse de ses créations.

Ainsi, avec cette dynamique qui s’était mise en place, un autre duo comique se dessinait au sein de l'équipe. Sven l’espion contre Mona l’informaticienne. L’un infiltrait, l’autre traquait.

L’équipe avait-elle besoin de cela ? Là n’était pas la question. Tout ce qui devait arriver, arrivait. Entre Léonard le génie potache et Olivier le Prince Consort, l’un provoquait, l’autre étouffait. Isabella subjuguait, Johannes et Niccolo succombaient, et Clavius ironisait. Niccolo voyait loin et Clavius tapait fort. Et enfin, deux déesses guerrières s’affrontaient dans des joutes secrètes.

Et au centre de tout cela, les pets de dragons, ces sons absurdement triviaux qui déclenchaient des guerres de compétences, des crises de nerfs, des fous rires académiques et des poussées de tension.

Sven, qui observait tous ces fronts simultanés avec le même sourire amusé, avait résumé la situation, un soir, en buvant quelques bières avec Olivier.

— Sven, c’est toi qui est derrière tout ça, hein ?...

Olivier se doutait bien que s’il y avait eu une véritable brèche de sécurité, Sven ne serait pas là, assis bien tranquille.

Sven ne répondit pas, se contentant de regarder Olivier avec innocence.

— Olivier, tu sais ce qui unit notre équipe ? C'est pas la science. C'est pas la morale. C'est même pas l'ennemi. C'est les pets de dragons ! Sans eux, on serait juste des militaires et des savants stressés. Avec eux, on est une famille dysfonctionnelle !

Olivier le regarda longuement, puis soupira.

— Sven, si tu cites ça dans un rapport, je te fais fusiller.

Sven sourit, leva son verre en direction du plafond, et porta un toast silencieux au Vent du Sud, tandis que, quelque part dans le cloud, un nouveau fichier de grand dragon cathayen commençait à se télécharger.


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