La Spirale Infernale

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 7020 mots

La Grande Table baignait dans une douce clarté, une lumière chaude qui trompait les sens et faisait oublier les cent quinze niveaux de roche et de béton entre la grande salle de réunion et la surface du monde.

La table ovale de bois clair flottait, muette et patiente, ses champs silencieux maintenant sa surface à un mètre du sol avec autant de stabilité que si elle avait été boulonnée au sol. Les images du diaporama de Léonard continuaient à défiler silencieusement toutes les quinze secondes, rendues plus pâles par le retour de la lumière.

Le silence régnait depuis la dernière phrase de Léonard. « Il n’y a plus qu’à trouver le code », avait-il déclaré, confiant dans leurs chances de succès.

Mais c'était un de ces silences pleins, chargés de lassitude et de gravité. Un silence qui suit l'exposé d'une montagne de difficultés et qui précède les soupirs résignés. Chacun, autour de la table, mesurait l'ampleur de la tâche, l'incommensurable distance entre avoir le code et ne pas l’avoir. Une séquence de quarante ou cinquante chiffres. Peut-être davantage. Probablement une clé mathématique cachée dans l'esprit d'une femme morte depuis quinze ans. Et eux, les meilleurs experts dans leurs domaines respectifs, essayaient depuis plusieurs mois. Et ils échouaient systématiquement.

Et puis Margot avait levé la main.

Dame Margot, la chambellane de l’Aile Résidentielle, au service personnel de la Princesse, qui était assise à sa gauche, le dos droit, les mains crispées sur ses genoux, le regard perdu, celle qui n'avait pas parlé de toute la réunion, celle que tout le monde avait fini par oublier, perdue dans le torrent horrifique des images du laboratoire, Margot avait levé la main, et elle avait demandé, d'une voix claire et assurée :

— Vous avez remarqué le calendrier ?

 

***

Le Grand Silence

Le silence qui suivit ne dura probablement que deux ou trois secondes. Mais durant cet infime laps de temps, quelque chose se fissura dans l'atmosphère de la grande salle de réunion, comme une pierre qu'on frappe au bon endroit et qui révèle, sous sa surface, une veine de métal précieux inattendue.

Léonard fut le premier à réagir, mais son corps le trahit avant que sa voix ne le pût. Ses mains, qui reposaient à plat sur la table, se soulevèrent d'un centimètre, comme si une décharge électrique lui avait parcouru les poignets. Ses lunettes, fidèles à leur habitude, glissèrent jusqu'au bout de son nez. Il les ignora. Ses yeux, derrière les verres, s'écarquillèrent avec une intensité presque comique, fixant Margot comme si elle venait de lui parler en sylvarien archaïque. Sa bouche s'ouvrit, se referma, s'ouvrit à nouveau. Aucun son n'en sortit. Son esprit, habituellement si prompt, si agile, si occupé à courir dans toutes les directions à la fois, semblait s'être cogné contre un mur invisible. Un calendrier ? Quel calendrier ? Il venait de passer vingt-cinq minutes à présenter un état des lieux synthétique et complet des connaissances sur le laboratoire clandestin. Et Dame Margot parlait d'un calendrier ?

Mona, à la droite de Léonard, avait cessé de respirer. Son pad, qu'elle serrait contre sa poitrine comme un bouclier depuis le début de la réunion, glissa d’entre ses mains. Elle le rattrapa de justesse, d'un réflexe, sans y penser. Son regard, derrière les verres épais de ses lunettes, oscilla entre Margot et Léonard, comme si elle cherchait une confirmation que cette phrase avait bien été prononcée, qu'elle n'avait pas rêvé, que la chambellane de la Princesse héritière venait véritablement de suggérer — avec l'assurance tranquille de quelqu'un qui demande l'heure — que la clé d'une chambre forte inviolable, verrouillée par des protocoles que les meilleurs cryptographes du SCCE n'avaient pu contourner, pouvait se trouver sur un calendrier. Un calendrier. Elle sentit quelque chose bouger dans sa poitrine, un mélange de stupéfaction et d'une irritation dont elle ne savait pas encore si elle devait la diriger contre Margot ou contre elle-même.

Clavius, à la gauche de Léonard, ne bougea pas. Pas immédiatement. Son cube de métal flottait toujours au-dessus de la table, tournoyant avec sa régularité hypnotique, mais les yeux gris argent de la physicienne s'étaient posés sur Margot avec une acuité chirurgicale. Son visage, aux traits anguleux et déterminés, ne trahissait rien — ni surprise, ni moquerie, ni incrédulité. Mais ses doigts, qui faisaient tourner le cube d'un mouvement imperceptible, s'étaient arrêtés. Et ceux qui connaissaient Clavius savaient que lorsque ses mains s'arrêtaient, c'est que son esprit fonçait. Et qu’il pouvait aller très vite et très loin.

Niccolo, à deux chaises de Margot, réagit comme il le faisait toujours : avec tout son corps. Il se redressa brusquement sur sa chaise, la projetant en arrière, ses coudes quittant la table dans un mouvement qui fit tanguer le cube de Clavius. Ses yeux brillants s'écarquillèrent, ses mains s'élevèrent dans un geste d'incrédulité théâtrale, et il ouvrit la bouche pour parler — mais aucun mot ne vint. Car son esprit, lui aussi, avait été pris de court. Il cherchait, fouillait dans sa mémoire, tentant de se rappeler s'il avait vu, quelque part, dans ce chaos de matériel récupéré, dans cette montagne de serveurs et de câbles et de microscopes et de bocaux et de notes adhésives et de carnets et de poussière, un calendrier. Et curieusement, absurdement, il réalisa qu'il y avait bien, dans un recoin flou de sa mémoire, quelque chose qui ressemblait à un calendrier, accroché à un mur, aux couleurs fanées, et il ne savait pas pourquoi il ne l'avait jamais regardé.

Johannes, le mathématicien, avait levé les yeux. C'était déjà un événement en soi. Johannes passait la majeure partie de son temps dans un ailleurs que lui seul pouvait voir, les yeux perdus dans des structures abstraites que personne d'autre ne percevait. Mais les mots de Margot l'avaient tiré de sa contemplation avec une brutalité inattendue. Il fixait la chambellane avec une intensité tranquille, ses lunettes rondes reflétant la lumière douce de la salle, et son esprit, habituellement occupé à parcourir des dimensions d’ordre supérieur, s'était brusquement orienté vers une toute autre direction. Un calendrier. Une séquence temporelle. Des jours, des semaines, des mois. Des nombres. Des nombres disposés dans un ordre régulier, prévisible, répétitif. Et s'il y avait, dans cette régularité apparemment banale, une irrégularité volontaire ? Un nombre déplacé, un chiffre modifié, une date soulignée ? Son cœur accéléra imperceptiblement.

Isabella, assise face à Johannes, avait croisé les bras. Son regard bleu perçant, encore embué de la colère provoquée par le mucus de dragon et les plaisanteries de Léonard, s'était posé sur Margot avec une expression où se mêlaient la stupéfaction et une ironie courtoise qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Ses lèvres pincées formaient un sourire minuscule, à peine esquissé, qui disait à la fois : « C'est une blague ? » et « Et si ce n'en est pas une ? » Car Isabella, plus que tout autre dans cette pièce, avait passé des heures à examiner les échantillons biologiques de Séraphina, les coupes histologiques, les tubes, les réservoirs. Tous ceux qui n’étaient pas dans la chambre forte évidemment. Elle avait ouvert des bocaux, manipulé des lames, catalogué des photos d’organes et de dissections. Elle avait fouillé dans ce laboratoire avec ses mains, avec ses yeux, avec son nez — et elle ne se souvenait d'aucun calendrier. Ou plutôt, elle ne s'était jamais donné la peine de le regarder. Et cela, soudain, l'agaçait.

Lisa, au milieu du côté opposé de la table, avait fermé son carnet. C'était un geste inhabituel pour elle, qui dessinait en permanence, même pendant les réunions, même pendant les exposés les plus techniques. Mais les mots de Margot avaient interrompu le fil de son crayon. Elle regardait la chambellane avec ses yeux doux et rêveurs, et on ne pouvait y lire ni moquerie ni incrédulité. Il y avait simplement de la curiosité. Car Lisa, plus que tout autre, croyait que les détails les plus humbles pouvaient contenir les vérités les plus profondes. Les légendes étaient pleines de ces choses insignifiantes qui changeaient le cours du monde : un brin de paille dans une botte de foin, une plume tombée d'un nid, une fleur fanée sur un calendrier. Elle sourit, un sourire lent, presque imperceptible, et elle attendit.

Sylvie, à côté de Margot, avait tourné la tête vers son amie. Elle ne savait pas quoi penser. Elle avait vu Margot, durant la présentation de Léonard, s'effacer, disparaître, se perdre dans les images du laboratoire de Séraphina, se consumer dans les détails de cette vie solitaire et gâchée. Elle avait senti sa main trembler sur la table, vu la pâleur de son visage, entendu le souffle court de sa respiration. Et maintenant, Margot était là, la main levée, la voix assurée, parlant d'un calendrier comme si c'était la chose la plus évidente du monde. Sylvie ne comprenait pas, mais elle sentait, avec une certitude viscérale, que Margot avait vu quelque chose que personne d'autre n'avait vu. Elle avait déjà fait une telle chose dans le passé. Elle sentit une envie de rire monter en elle.

Et Margot, au centre de tous ces regards, restait immobile. Ses mains ne tremblaient plus. Son visage, si pâle quelques instants plus tôt, avait retrouvé ses couleurs. Elle fixait Léonard, attendant, avec la patience tranquille de celles qui savent ce qu'elles ont vu.

 

***

Avez-vous Vu le Calendrier ?

Léonard finit par retrouver sa voix, mais elle sortit de sa bouche étranglée, aiguë, presque ridicule.

— Un calendrier ? Vous voulez dire... un calendrier papier ? avec des pages à tourner ? Avec des photos de fleurs ?

Margot hocha la tête, sans dire un mot.

Léonard se tourna vers Mona, puis vers Clavius, puis vers Niccolo, cherchant dans leurs yeux une confirmation que le monde n'avait pas basculé dans l'absurde. Mona détourna le regard. Clavius haussa un sourcil. Niccolo se gratta la tête.

— Il y avait un calendrier. Je m'en souviens maintenant. Accroché au mur. Au-dessus d'une table. Contre un mur du... de la grande pièce centrale. A proximité du lit. Oui. Il était... il était vieux. Les couleurs étaient passées. Il y avait une fleur dessus. Une fleur jaune, dit Niccolo, lentement, comme s'il découvrait chaque mot au moment où il le prononçait.

— Un tournesol, en gros plan, corrigea Margot doucement.

— Un tournesol, répéta Niccolo, en martelant les syllabes comme s'il essayait de les prononcer une par une.

— Oui. C'est cela. Un tournesol. Je l'ai vu quand nous avons inventorié la pièce. Mais je ne l'ai pas... je ne l'ai pas regardé. Pas vraiment. C'était un calendrier. Juste un calendrier, répéta Léonard.

Johannes parla, de cette voix lente et mesurée qui était la sienne, chaque mot pesé comme un gramme d'or.

— Un calendrier est une structure temporelle. Il contient des nombres ordonnés selon un cycle prédictible. Si Séraphina y a introduit une anomalie — un chiffre déplacé, une date modifiée, une annotation — cette anomalie est, par définition, un message. Un message caché dans l'ordinaire. C'est... c'est élégant.

Isabella décroisa ses bras et se pencha en avant, son regard bleu rendu plus perçant par l'agacement.

— Attendez. Vous voulez dire que cette femme — cette femme qui a passé douze ans à bâtir des théories inimaginables, à les vérifier une par une, à disséquer des licornes, à en prélever des organes, à congeler des tissus et des embryons, à établir les bases empiriques de leurs pouvoirs et même à commencer à les utiliser à son tour — cette femme aurait caché le code donnant accès à son œuvre entière... sur un calendrier de fleurs ?

Personne ne répondit. Mais le silence qui suivit la question d'Isabella n'était pas le même que celui qui avait suivi les mots de Margot. C'était un silence actif, vibrant, peuplé de pensées qui couraient dans toutes les directions. Car la question d'Isabella, malgré son ironie, avait mis le doigt sur quelque chose d'essentiel. Si Séraphina avait caché le code sur un calendrier, ce n'était pas par négligence. C'était par calcul. Et ce calcul, soudain, tous le comprenaient : personne ne regarde un calendrier. Personne ne prête attention à un objet aussi banal, aussi quotidien, aussi parfaitement invisible dans sa familiarité. C'était le camouflage parfait. Le genre d'idée qui ne pouvait venir qu'à un esprit qui avait compris que les secrets les mieux gardés sont ceux qui se trouvent sous les yeux de tous.

Lisa murmura, comme pour elle-même :

— Les fleurs fanées gardent leur forme. Même quand elles meurent, elles montrent encore ce qu'elles étaient. C'est peut-être la plus ancienne leçon de la mythologie. Les apparences survivent à la réalité.

Clavius, qui n'avait pas quitté Margot des yeux, parla enfin. Sa voix était calme, basse, mais chacun sentit la force qui vibrait dessous.

 — Quand vous dites « Vous avez remarqué le calendrier », Dame Margot... Vous ne nous demandez pas si nous l'avons vu. Vous nous dites que vous l'avez regardé. Qu'est-ce que vous avez vu, exactement ?

 

***

Le Général Foudroyé

Clavius venait de poser sa question.

Margot ouvrit la bouche pour répondre. Et dans ce fragment de seconde, ce battement de cœur entre la question et la réponse, le regard d'Olivier croisa celui de Margot.

Et soudain, comme un éclair qui fend un ciel d'orage, un flash traversa de part en part l'esprit du Prince. Un fil éblouissant, tendu depuis plus de deux ans, qui reliait un salon privé du palais, un smartphone impérial rebelle, un espion cathayen nommé Zhao Ming, et cette servante discrète assise à la gauche de la Princesse, qui venait de résoudre en deux phrases une énigme que les services de renseignement de deux royaumes n'avaient pas su démêler en des mois d'efforts. Ce même sourire. Cette même assurance tranquille. Ce même « Moi, j'ai une idée » lancé comme on offre un bouquet de fleurs.

Olivier bascula.

Pas métaphoriquement. Littéralement. Ses deux jambes le propulsèrent en arrière, lui et sa chaise, avec une violence qui fit crisser les pieds de sa chaise sur le béton poli du sol. Se sentant partir à la renverse, il se plia immédiatement en avant, et agrippa le bord de la table des deux mains, se rattrapant de justesse à la limite de la chute, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, le visage déformé par une expression si extraordinaire que Sylvie, qui était assise à côté de lui, sursauta et posa instinctivement une main sur son bras.

— Olivier ? Tu vas bien ? demanda-t-elle, alarmée.

Il ne répondit pas. Debout et retrouvant son équilibre, il fixait Margot. Il fixait cette femme simple, pragmatique, dévouée, qui pliait le linge de la Princesse et grondait les servantes, qui portait son sceptre de chambellane avec une humilité qui faisait oublier qu'elle gérait une armée de domestiques. Et il revoyait, avec une netteté cruelle, ce salon du palais, deux ans plus tôt, le visage absent de Margot s'illuminant soudain de cette même certitude éclatante. Sa simple phrase : « L'espion, c'est Zhao Ming » tombée comme un couperet et qui résonnait toujours aujourd’hui parmi les professionnels du renseignement.

Il tenait de sa main gauche le dossier de sa chaise. À demi tourné vers Margot, ses yeux ne la quittaient pas. Et puis, sans crier gare, sans la moindre transition, un rire monta du fond de sa poitrine. Un rire irrépressible, incontrôlable, un rire qui secouait les épaules et pliait le corps, un rire qui n'était ni de joie ni de moquerie, mais de stupéfaction pure, absolue, totale. Le rire d'un homme qui venait de réaliser qu'il avait passé des mois à chercher une clé dans les bois et les collines, alors qu’il aurait simplement dû commencer par regarder sur la porte.

Sylvie le regardait, ne comprenant pas une telle réaction.

— Olivier ! Qu'est-ce qui te prend ? Oui. Elle a trouvé. A nouveau. Comme avec l’espion.

Il ne put répondre. Il lui serra l’épaule avec sa main, avec tant de force qu’il lui en fit presque mal. Le rire l'emportait encore, le secouant comme un vent de tempête. Il s'éloigna de la table, les mains sur les genoux, puis se redressa, et se mit à arpenter l'espace libre derrière sa chaise, faisant les trois pas permis par la courbure de la salle, tournant, virant, repartant.

Mona, derrière ses lunettes épaisses, avait cessé de respirer. Elle n'avait jamais vu le Prince Olivier ainsi. Le Prince Olivier, le Directeur des Services Conjoints de Contre-Espionnage, l'homme dont le sang-froid était proverbial, l'officier qui négociait avec des diplomates cathayens sans ciller, le tacticien qui ne souriait jamais en réunion. Ce même homme tournait en rond entre le mur et la table en riant comme un écolier qui vient de comprendre une blague.

Léonard, pétrifié, ajustait ses lunettes nerveusement. Son regard oscillait entre Olivier et Margot, cherchant à comprendre ce qui lui échappait, quelle pièce du puzzle il n'avait pas vue, quel fil invisible reliait le rire du Prince à la phrase de la chambellane. Il ouvrit la bouche, la referma, se tourna vers Clavius, qui haussa les épaules d'un mouvement presque imperceptible.

Niccolo, lui, avait cessé de se gratter la tête. Il observait Olivier avec la fascination d'un physicien qui voit un phénomène inexplicable se produire sous ses yeux. Isabella, les bras décroisés, avait posé ses mains à plat sur la table, le menton haut, l'air défiant, comme si elle refusait de participer à cette folie collective. Johannes avait refermé les yeux, cherchant dans les méandres de sa pensée une structure mathématique capable d'expliquer le comportement erratique du Prince. Lisa, seule, souriait, son carnet fermé sur ses genoux, ses yeux doux suivant les allées et venues d'Olivier avec la patience bienveillante qu'on réserve aux phénomènes de la nature.

Margot, au centre de cette tempête, restait immobile. Elle ne souriait pas. Elle ne riait pas. Elle attendait, les mains posées sur la table, le regard serein, avec toujours la même tranquillité.

Et puis Olivier s'arrêta net. Son rire s'éteignit aussi brusquement qu'il était venu, comme une flamme soufflée. Il se tourna vers Léonard, le regarda droit dans les yeux, et sa voix, lorsqu'elle sortit de sa gorge, était à la fois grave et vibrait d'une urgence qui fit tressaillir le Régent.

— Faites-moi venir Sven ! En urgence !

Léonard cligna des yeux, déstabilisé par le changement de ton.

— Le Commandant Thorvald ? Mais, Votre Altesse, le Commandant veille les dragons. Ils dorment et ne devraient se réveiller qu’en fin de journée, au plus tôt, ou demain, mais il faut tenir compte d’une marge d’erreur et ils pourraient se réveiller d'un instant à l'autre. Si Flamme et Long reprennent conscience sans lui... commença-t-il, les sourcils froncés.

— Immédiatement ! Les dragons pourront bien attendre une heure ou deux ! coupa Olivier, d'une voix de commandement qui ne laissait aucune place à la discussion.

Léonard rentra dans sa coquille en voyant le regard d'Olivier et obtempéra. Ce regard d'acier trempé, les agents du SCCE le connaissaient bien, celui qui signifiait que la conversation était terminée avant même d'avoir commencé. D'un geste fluide, ses doigts dansant sur le clavier holographique avec une rapidité qui trahissait son trouble, il envoya un message. Son visage, à cet instant, était un curieux mélange d'obéissance militaire et d'incompréhension profonde.

Sylvie, qui n'avait jamais entendu Olivier parler ainsi à quiconque, sentit son cœur s'accélérer. Mais elle connaissait néanmoins ce ton. C'était celui des crises majeures, celui qui ne laissait pas de place à l'erreur, celui qui signifiait que le monde venait de basculer sur son axe et qu'il fallait s'accrocher.

Olivier reprit sa marche, tourna une fois, deux fois, puis s'arrêta de nouveau, se planta devant Léonard, et lança, pointant un doigt vers la porte :

— Allez me chercher ce calendrier !

Léonard, qui venait à peine de refermer son ordinateur, le rouvrit immédiatement. Il avait compris la leçon la première fois et il tapota son clavier puis referma son ordinateur. Il croisa le regard de Mona où se lisaient exactement les mêmes mots que ceux qui tournaient dans sa propre tête : Qu'est-ce qui est en train de se passer ?

Olivier se retourna vers la table. Il agrippa le dossier de sa chaise à deux mains, les doigts blanchis par la force de sa poigne, et se pencha en avant, le visage illuminé par une ferveur que personne dans cette salle ne lui avait jamais vue. Son regard balaya l'assemblée, s'arrêtant sur chaque visage tour à tour — Léonard, Mona, Clavius, Niccolo, Isabella, Johannes, Lisa, Sylvie — puis il parla, d'une voix qui tremblait légèrement, non pas de faiblesse, mais de l'intensité même de ce qu'il était en train de réaliser.

— Vous ne comprenez pas ! Elle a trouvé le code ! Ou elle va vous dire comment le trouver !

Le silence qui suivit cette confirmation de l’impossible fut spectaculaire. Ce n'était plus le silence de la stupeur, ni celui de la réflexion. C'était le silence de l'incrédulité absolue, celui qui précède soit le génie, soit la folie. Niccolo ouvrit la bouche, la referma. Isabella crispait ses lèvres. Clavius avait repris la rotation de son cube, mais plus lentement, comme si son esprit avait besoin de ce mouvement pour absorber le choc. Mona serrait son pad contre elle avec une force qui aurait pu le briser. Johannes avait rouvert les yeux et fixait Olivier avec une attention nouvelle, celle du mathématicien qui sent qu'une variable imprévue vient d'entrer dans son équation. Lisa avait posé sa main sur son carnet, comme pour s'assurer que la réalité ne s'envolerait pas.

Léonard, lui, avait la sensation qu'on venait de lui arracher le sol sous les pieds. Margot ? Elle aurait trouvé le code que les meilleurs cryptographes du SCCE, que ses propres informaticiens, que les IA quantiques de Mona n'avaient pas pu craquer ?

— Votre Altesse. Avec tout le respect que je dois à Dame Margot... une séquence de quarante ou cinquante chiffres, éventuellement plus, qui ne se trouvait que dans l'esprit d'une femme morte depuis quinze ans... Comment ... commença-t-il, d'une voix qui tentait de rester professionnelle mais qui vacillait

Il ne finit pas sa phrase. Car il vit le visage d'Olivier, et sur ce visage, il lut quelque chose qui dépassait la simple confiance. Il lut la certitude. La certitude absolue, inébranlable, d'un homme qui avait déjà vu l'impossible se produire, et qui savait que l'impossible venait de se reproduire.

Olivier lâcha le dossier de sa chaise. Il baissa la tête, la prit entre ses mains, regarda le sol de béton poli, et murmura, comme s'il se parlait à lui-même, mais tout le monde l’entendit avec une clarté parfaite :

— Pourquoi, pourquoi est-ce que je n'ai pas pensé à la faire venir plus tôt ?

Ces mots, plus que tout ce qui avait précédé, frappèrent l'assemblée avec la force d'un coup de massue. Car ils ne contenaient pas de la colère, ni du regret, ni de la frustration. Ils contenaient de l'admiration. L'admiration d'un professionnel du renseignement, d'un expert en contre-espionnage, d'un prince habitué à maîtriser l'information, qui reconnaissait — avec une humilité qui le blessait et l'exaltait tout à la fois — qu'une servante avait vu ce que lui et tous ses services n'avaient pas vu.

Sylvie regarda Olivier, puis Margot, puis Olivier à nouveau. Elle ne comprenait pas tout. Elle ne comprenait pas pourquoi Olivier était si certain que Margot avait trouvé le code, ni ce qu’elle avait vu de plus que les autres, ni pourquoi le nom de Sven avait été prononcé avec une telle urgence. Mais elle sentait, avec cette intuition qui était la sienne et qui la rendait juste, que quelque chose d'extraordinaire était en train de se produire. Elle posa sa main sur celle de Margot, qui était restée posée sur la table, et la serra doucement. Margot tourna la tête vers elle, et dans le regard de son amie, Sylvie lut une chose simple, ineffable : Je sais ce que j'ai vu.

Le temps, dans la grande salle de réunion sembla se dilater. Les minutes passaient, lentes, pesantes, chacune portant son lot de pensées contradictoires. Niccolo tentait de reconstruire de mémoire l'image du calendrier, ses couleurs fanées, son tournesol aux pétales brunis, mais ne retrouvait que des fragments flous, des impressions sans substance. Clavius faisait tourner son cube sans le voir, son esprit entièrement consacré à une question : comment un objet aussi banal pouvait-il contenir une séquence cryptographique d’au moins une cinquantaine de chiffres ? Isabella, les bras à nouveau croisés, refusait d'y croire, mais son cœur battait plus vite qu'elle ne l'aurait admis. Johannes, les yeux mi-clos, égrainait mentalement les propriétés des calendriers — leurs cycles, leurs répétitions, leurs exceptions — cherchant la faille logique qui transformerait un objet ordinaire en une clé extraordinaire. Mona, le pad posé devant elle, avait ouvert un fichier de l'inventaire du matériel récupéré et cherchait, fébrilement, la mention d'un calendrier parmi les milliers d'objets répertoriés.

Lisa, seule, ne cherchait pas. Elle attendait. Son carnet était ouvert, son crayon prêt, et elle dessinait, avec des traits légers et rapides, un tournesol aux pétales fanés.

Léonard se leva, passa dans le dos de Mona, qui était assise à ses côtés, et se pencha par-dessus son épaule pour regarder l'écran de son pad.

— Tu as trouvé ? murmura-t-il.

— Je cherche, répondit Mona, les dents serrées.

— Cherche plus vite, souffla Léonard.

Olivier était revenu sur sa chaise. Il était assis, les avant-bras posés sur la table, les mains jointes, le regard fixé sur Margot. Il ne disait plus rien. Il n'avait plus rien à dire. Il attendait, lui aussi, avec la patience du stratège qui sait que le triomphe est proche mais qui refuse de crier victoire avant que la preuve n'ait été apportée. Mais dans ses yeux, dans cette profondeur sombre que Sylvie connaissait si bien, il y avait une flamme. Une flamme qui ressemblait furieusement à de l'espoir.

Douze minutes s'écoulèrent. Puis treize. Puis quatorze.

La porte de la grande salle de réunion s'ouvrit.

Un technicien entra, un peu essoufflé, portant entre ses mains un grand objet plat, rectangulaire, qu'il tenait des deux mains avec la précaution excessive qu'on réserve aux pièces de musée. Il s'avança vers la table, contourna la courbe de l'ovale, et vint poser l'objet devant Mona et Léonard debout derrière elle.

Le calendrier.

Désormais, chaque personne présente dans cette salle le regardait avec des yeux différents. Ce n'était plus un calendrier. C'était un suspect. Un témoin. La clé.

Il faisait la taille d’un grand sous-main de bureau et avait été placé dans une pochette de plastique transparente et scellée. Il était fermé. Sa couverture montrait l’image d’une sorte de coquillage en forme de spirale d’une parfaite régularité. Les couleurs étaient pâlies et les reflets qui jouaient à la surface du sachet de plastique transparent empêchaient de lire ce qui y était écrit. Le seul texte lisible était l’année, écrite en très gros caractères, une année vieille de près de quarante ans.

Léonard ne toucha pas l'objet. Ses mains restèrent posées sur le dossier de la chaise de Mona, comme s'il hésitait à ouvrir le sachet, comme si le simple geste de briser le scellé pouvait libérer quelque chose d'irréversible. Son regard se leva vers Olivier, cherchant une instruction, une permission, un signe.

Olivier attendait, assis, immobile.

Autour de la table, chacun s'était penché en avant. Les corps s'inclinaient vers le calendrier comme des plantes vers la lumière. Les cous se tendaient, les yeux se plissaient, les souffles se suspendaient. Sylvie avait lâché la main de Margot et s'était dressée sur sa chaise, les deux mains posées sur la table. Isabella s'était penchée si loin que ses cheveux roux effleuraient le bois clair. Niccolo s'était levé à moitié, ses poings appuyés sur la table. Johannes avait ouvert grand les yeux, pour la première fois depuis le début de la réunion, et son regard, d'habitude si lointain, était rivé sur le calendrier avec une intensité vorace. Clavius avait cessé de faire tourner son cube, qui flottait immobile au-dessus de la table, oublié. Mona avait posé son pad et ses mains tremblaient. Lisa, son crayon suspendu au-dessus de son carnet, poursuivait le dessin de son tournesol, ses traits plus précis, plus intenses, comme si elle cherchait à capter l'âme de l'objet avant même qu'il ne soit ouvert.

Et Margot, Margot regardait le calendrier avec la tranquillité de celle qui sait ce qu'elle va trouver, comme on regarde une porte qu'on a déjà ouverte.

Les deux battants de la grande salle de réunion s'ouvrirent à nouveau, avec un bruit sourd qui fit sursauter la moitié de l'assemblée.

Sven Thorvald entra en trombe.

Le colosse blond, tout en muscle et en détermination, franchit le seuil en deux enjambées, son uniforme noir encore marqué de la poussière des forges, ses cheveux en désordre, ses yeux bleus écarquillés avec une alarme qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Son regard balaya la salle, trouva Olivier, et sa voix, lorsqu'elle retentit, emplit tout le volume de la grande salle avec la puissance d'un Clairon de guerre valorien.

— Olivier ! Qu'est-ce qui se passe ?!

— Elle l’a trouvé, dit-il en désignant Margot de la tête.

— Quoi ?

— Le code d’ouverture.

Sven attrapa la première chaise à sa portée et s’assit.

 

***

La Science et la Fleur

Olivier s’adressa à Léonard.

— Passez-moi ce calendrier.

Léonard s’exécuta et le lui fit passer. Olivier rompit aussitôt le scellé, ouvrit le sachet et en sortit le calendrier.

Il le tendit à Margot.

Sans un mot, elle le prit et dans le plus grand silence, commença à le feuilleter, tournant les pages, bien à plat devant elle, une par une, sous les regards attentifs de tous. Certaines étaient écornées, un peu froissées, d’autres tâchées. Toutes étaient pâlies par le passage du temps.

Le coquillage spiralé, une pomme de pin, un ananas, une fleur, une galaxie, un ouragan vu de l’espace et soudain, le tournesol.

A la page du mois de la mort de Séraphina.

Elle cessa de tourner les pages.

Comme sur toutes les autres pages de chaque mois, on lisait en bas, en lettre délavées : « Congrès International de Physique Quantique – États de Fibonacci – 25ème Édition »

— Un calendrier. Un gadget de congrès, dit Léonard d'un ton neutre et en tendant le cou.

Sven, assis aux côtés de Margot, se pencha pour mieux voir. On distinguait clairement, dans le coin inférieur droit, tracé au feutre rouge avec une hâte visible, un ensemble de signes griffonnés relativement discrets : une spirale, les lettres « Z/10Z », le nombre « 60 » et un double croisillon.

— Quelqu'un a écrit dessus, observa-t-il.

Mona, qui avait finalement trouvé le calendrier dans l’inventaire en consultant son pad intervint.

— Les enquêteurs l'ont noté. Mais ils n'ont pas jugé que c'était pertinent. C'est juste un vieux calendrier avec des griffonnages. Ils l'ont archivé avec le reste.

Margot plissa le nez.

— C'est bizarre, dit-elle.

— Qu'est-ce qui est bizarre ? demanda Mona.

— C'est incompréhensible. Regardez. Une spirale. Des lettres bizarres. Un nombre. Et un double croisillon. Si c'est un pense-bête, c'est le pire que j'aie jamais vu. Moi, quand je note quelque chose pour m'en souvenir, j'écris clair. « Livraison de soie – mardi 14h ». « Réparer la fuite – urgent ». Pas... ça.

Elle pointa l'écran du doigt.

— Ça, ça ne sert à rien. À moins que...

Elle se tourna vers Olivier qui compléta sa phrase :

— À moins que ce ne soit pas un pense-bête. À moins que ce soit un message.

Un silence tomba sur la pièce. Sylvie se redressa légèrement sur sa chaise. Olivier échangea un regard avec Sven. Les autres se laissèrent retomber au fond de leur siège.

Sauf Léonard, qui, n’y tenant plus, quitta son poste d’observation derrière Mona et s’approcha rapidement, son ordinateur sous le bras. Il se pencha par-dessus l’épaule de Margot et poussa Sven sans plus se soucier des convenances. Il regarda la page du calendrier.

— Oui. C’est ça ! fit-il, un sourire aux lèvres. Il continua :

— Un calendrier du congrès sur les états de Fibonacci ! Ça doit dater de... attendez...

Il plissa les yeux.

— Séraphina était encore étudiante à l'époque. C'est le genre de truc qu'on garde toute sa vie, vous voyez ? Les tout premiers congrès. L'excitation. Les copains. Les soirées à débattre sur les hamiltoniens quasi-périodiques jusqu'à trois heures du matin en vidant des pichets de bière...

— Léonard. Regardez le coin en bas à droite, coupa Olivier d'une voix qui était déjà un avertissement.

Léonard regarda. Il vit la spirale, les lettres « Z/10Z », le nombre « 60 » et le double croisillon.

Son sourire s'effaça. Puis revint, mais différent. Plus concentré. Plus intense. Le sourire d'un chien qui a flairé une piste.

— Oh, oh, murmura-t-il.

— Quoi ? demanda Olivier.

— C'est... c'est d’elle, dit-il en désignant le griffonnage.

— Pas de doute. C’est son écriture. Et regardez le feutre rouge. C'est le même que celui qu'elle utilisait pour ses annotations dans les marges de ses cahiers. J'en ai vu des quantités. Elle aimait le rouge pour annoter. Au feutre. Le réflexe de l’enseignant…

Il se redressa et commença à tourner lui aussi en rond dans l’espace restreint entre la table et le mur, ses yeux revenant à chaque tour au calendrier.

— Bon. Analysons. La spirale, c'est évident. C'est Fibonacci. C'est la signature visuelle de la suite. Le tournesol, la pomme de pin, la galaxie, le nautile... l’arithmétique de la nature. Séraphina adorait ça. Elle disait que la nature est la seule mathématicienne honnête. Mais surtout, les motifs périodiques basés sur la suite de Fibonacci constituent le cœur de ses travaux.

Il jeta un regard à Johannes, Niccolo et Clavius qui acquiescèrent.

Il pointa le calendrier du doigt.

— Ensuite : Z/10Z. Ça, c'est la notation mathématique pour « modulo 10 ». C'est-à-dire qu'on ne garde que le dernier chiffre de chaque nombre. Les unités. Les chiffres de 0 à 9.

Les autres signifièrent silencieusement qu’ils étaient d’accord.

Il pivota.

— Et puis : 60. Ça, c'est la période de Pisano ! La suite de Fibonacci modulo 10 est périodique ! Elle boucle ! Après 60 chiffres, elle recommence exactement au début ! 1, 1, 2, 3, 5, 8, et on repart ! C'est magnifique ! C'est comme une mélodie qui se répète, une ronde cosmique, un...

— Léonard, dit Olivier.

— Oui, oui. Je m'emballe. Mais c'est beau, quand même.

Il s'arrêta, regarda à nouveau le calendrier, et son visage se fronça.

— Mais le double croisillon... ça, ça ne va pas.

— Pourquoi ? demanda Olivier.

— Parce que dans la notation mathématique de Fibonacci, le croisillon n'existe pas. Ce n'est pas un symbole de la suite. Ce n'est pas un opérateur. Ce n'est pas une constante. Ça n'a aucun sens dans ce contexte.

 

***

Léonard, Génie vs Olivier, Prince : 1 - 1

Il se rapprocha de la table, se fit de la place en poussant de nouveau Sven ainsi que Margot, puis posa son ordinateur sur la table. Il l'ouvrit, se pencha tout en restant debout, et ses doigts se mirent à voler sur le clavier. Son visage se plongea dans l’affichage holographique, les sourcils froncés, les lèvres pincées. Il murmurait, tapait, effaçait, retapait.

— Si c'est un cardinal d'ensemble... avec une structure quotient sur Z/10Z...

PRRRRRT !

Le son retentit dans le silence de la pièce, clair, distinct, et d'une durée embarrassante. L'ordinateur de Léonard venait de signaler une erreur de syntaxe.

Olivier, à trois sièges de là, sursauta comme s'il avait reçu une décharge électrique. Ses yeux s'écarquillèrent, puis se plissèrent en deux fentes dangereuses. Ses mains se crispèrent sur les accoudoirs.

Léonard, sans sourciller, corrigea sa saisie et reprit.

— Non. Pas ça. Essayons avec un produit tensoriel...

PRRRRRT !

Nouveau son. Nouvelle erreur. L’ordinateur de Léonard semblait prendre un malin plaisir à ponctuer chaque échec par cette flatulence numérique.

Olivier ferma les yeux. Ses mâchoires se crispèrent. On voyait les muscles de son cou gonfler sous la peau. Il inspira lentement, par le nez.

Léonard, absorbé, ne parut rien remarquer.

— Et si c'est un automorphisme de groupe... avec une projection canonique...

PRRRRRT !

Troisième son. Olivier ouvrit les yeux. Ils étaient d'un noir absolu. Il se tourna vers Sven, qui feignait d'examiner le plafond avec un intérêt soudain pour les motifs des fibres optiques qui y étaient intégrées. Il se tourna vers Sylvie, qui le regardait avec des grands yeux innocents, et vers Margot, qui oscillait entre la perplexité et le début d'un sourire.

— Léonard, dit Olivier d'une voix dangereusement calme.

— Hmm ?

— Votre ordinateur.

— Qu'est-ce qu'il a ?

— Il pète.

Léonard leva les yeux, l'air surpris.

— Oh ! Ça ? C'est le son système pour les erreurs. Vous savez bien. J'ai remplacé le bip par un... échantillon de terrain. Pour des raisons de calibration acoustique.

— De calibration...

— Acoustique, oui. C'est un enregistrement de Flamme. Un pet de dragon nain mâle, tonalité grave, modulation ascendante. C'est fascinant, vous savez. La résonance n'est pas du tout la même que chez les femelles. Les femelles, c'est plutôt aigu, en dents de scie. Les mâles, c'est...

— Léonard.

— ...plus prolongé, plus...

— Léonard !

Léonard se tut, regarda Olivier, et vit dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à une promesse de violence imminente. Il esquissa un sourire entendu — le sourire de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait et qui s'amuse prodigieusement — et retourna à son écran.

— Je continue, dit-il sagement.

Il tapa quelques touches. Concentré. Sérieux. La comédie était finie. Enfin, presque.

— Bon. Le croisillon. Ce n'est pas un opérateur mathématique. Ce n'est pas une constante. Ce n'est pas un symbole de Fibonacci. Alors qu'est-ce que c'est ?

Il essaya une dernière combinaison.

PRRRRRT !

Le quatrième pet résonna dans la pièce comme un coup de canon.

Olivier se leva. Lentement. Ses poings étaient serrés. Il passa derrière Sylvie et Margot. Il dominait de toute sa hauteur Léonard, plié en deux pour tapoter sur son clavier.

Sven s'interposa avec une désinvolture calculée, posant une main massive sur l'épaule d'Olivier.

— Prince, rappelez-vous que nous avons encore besoin de lui, murmura-t-il en prenant un air faussement sérieux.

Olivier ferma les yeux. Compta jusqu'à dix. Ou jusqu'à cent. Puis alla se rassoir.

Margot, qui observait la scène en silence, se pencha en arrière vers Sven.

— Est-ce qu'ils sont toujours comme ça ? chuchota-t-elle.

Sven hocha la tête, en souriant malgré lui.

— Toujours. C'est pire qu'un vieux couple.

Margot regarda Léonard, puis Olivier, puis à nouveau Léonard. Elle ne comprit pas tout à fait ce qui se jouait entre ces deux-là. L'exaspération, la complicité, l'agacement, le respect… Mais elle comprit une chose : Léonard s'amusait, et Olivier le laissait faire, malgré lui. C'était une forme de confiance, peut-être. Ou de fatalisme.

Elle se tourna vers Léonard, qui marmonnait tout à côté d’elle devant son écran, perdu dans ses équations.

— Léonard, dit-elle doucement.

— Hmm ?

— Le croisillon. Vous dites que ça n'a rien à voir avec les maths de Fibonacci.

— Exactement. C'est un corps étranger dans le message.

— Et si c'était justement ça, le message ?

Léonard tourna la tête vers elle, les sourcils froncés.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Margot pointa le calendrier du doigt.

— Vous avez la spirale, Z/10Z, et 60. Trois éléments qui parlent de la même chose : Fibonacci, modulo 10, 60 chiffres. Et à la fin de tout ça, un double croisillon qui n'a rien à faire là. Pourquoi l'avoir mis là ? Pourquoi le mêler aux autres si ça n'a rien à voir ?

Un silence.

Margot poursuivit :

— Moi, quand je mets un signe à côté d'une note, c'est pour dire à quoi elle se rapporte. « Flèche » pour une direction. « Étoile » pour urgent. Le signe renvoie à la chose. Le croisillon, il renvoie à quoi ?

Léonard ouvrit la bouche. La ferma. L'ouvrit à nouveau.

— Au... au clavier, souffla-t-il.

Olivier se tourna vers Léonard et lui demanda :

— Le clavier de la porte blindée. C'est un clavier numérique. Comment est-il représenté sur les schémas techniques ? Vous en avez des photos ?

Aussitôt Mona sauta sur son pad et se mit à chercher frénétiquement.

Léonard fronça les sourcils, réfléchissant. Sven répondit avant qu’il ne trouve.

— Par un double croisillon. C'est le symbole standard. « # ».

Léonard écarquilla les yeux.

— Le croisillon... c'est la porte.

A ce moment-là, Mona utilisa le système holographique de la salle pour afficher une photo de la porte blindée avec son clavier et zooma dessus. Le double croisillon était le symbole parfait de la délimitation des neuf touches. Le zéro, lui, était en-dessous, à part.

Léonard se remit à aller et venir, mais cette fois, c'était différent. L'excitation montait, visible, irrépressible. Le potache refaisait surface, illuminé.

— C'est génial ! C'est absolument génial ! Elle a tout dit en quatre signes ! La spirale : Fibonacci ! Z/10Z : modulo 10 ! 60 : la période ! Et le croisillon : la porte ! C'est-à-dire : « La porte s'ouvre avec les 60 chiffres de Fibonacci modulo 10 » ! En quatre griffonnages ! Cette femme était une... une...

— Une quoi ? demanda Sylvie.

— Une saloperie de génie. Pardon, Votre Altesse, dit Léonard avec un sourire immense en regardant en direction de Sylvie.

Sylvie, malgré elle, sourit.

Léonard revint à la table, sortit un stylo, et commença à écrire sur un espace vide du calendrier, rapidement, avec une assurance absolue, en murmurant les chiffres :

— 1, 1, 2, 3, 5, 8, 3, 1, 4, 5... 9, 4, 3, 7, 0, 7, 7, 4, 1, 5... 6, 1, 7, 8, 5, 3, 8, 1, 9, 0... 9, 9, 8, 7, 5, 2, 7, 9, 6, 5... 1, 6, 7, 3, 0, 3, 3, 6, 9, 5... 4, 9, 3, 2, 5, 7, 2, 9, 1, 0.

Il posa le stylo.

— Voilà. Les 60 chiffres.

Sans coup férir, il déchira la page avec le tournesol et la tendit à Olivier, qui le prit et le lut en silence. Le Prince ne dit rien. Mais son regard, quand il se leva vers Léonard, avait changé. L'exaspération était toujours là, fumante, sous la surface. Mais il y avait autre chose. Quelque chose qu’Olivier n'aurait jamais avoué à voix haute. De l'admiration.

— Vous êtes sûr ? demanda Olivier.

— Aussi sûr que de ma propre date de naissance. Et accessoirement, on peut vérifier : 60 chiffres, modulo 10, le dernier est 0, et le cycle suivant recommence à 1, 1. C'est imparable, dit Léonard.

Il ajouta, avec un sourire en coin :

— Et si je me trompe, je change le son système de mon ordinateur pour un bip normal. Pendant une semaine.

— Deux mois, dit Olivier froidement.

— Un mois.

— Deux mois.

Léonard soupira théâtralement.

— Marché conclu.

Son ordinateur émit un bruit de bouchon qui saute.

Olivier regarda Sven. Sven hocha la tête.

— On essaie ? demanda Sven.

Olivier se tourna vers Sylvie. Elle le regarda, les yeux brillants, et hocha la tête à son tour.

— On essaie, dit-elle.

Léonard qui venait de consulter son affichage, les interrompit.

— Prince, commandant. Je viens de recevoir une notification. Les dragons montrent des signes de réveil. C’est une question de minutes.

Sven se leva, regarda la Princesse, puis Olivier.

— J’y vais. Que toute les équipes se mettent en place.

Aussi rapidement qu’il était arrivé, il repartit en direction de la Caserne Principale et des forges.

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